‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 8 sur 41 · II · texte numérisé non relu

II

H73. « dans ses traverset», nous Tavons perséciilé obstinément. Nous cona fessons notre erreur et notre iniquité ^..l> Et comme s'il n'avait pas suffi de ces exclamations individuelles pour prouver au roi Henri n que ses fidèles évéques d'Angleterre savaient tourner, à point nommé, au vent de sa volonté royale, ils se concertèrent pour que l'un d'entre eux,, prenant publiquement la parole , prononçât, au nom de tous les autres , leur confession solennelle '. Gilbert Foliot , évèque de Londres, autrefois le plus ardent persécuteur du primat, l'homme le plus fortement inculpé auprès de la cour pontificale , pour le rôle qu'il avait joué dans les persécutions du nouveau saint et dans la catastrophe qui les avait couronnées, jura publiquement qu'il n'avait participé à la mort de l'archevêque, ni en action , ni en écrit , ni en paroles '. Q était l'un de ceux qui , par leurs plaintes et par de faux récits , avaient excité si violemment la colère du roi contre le primat. Mais un serment effaça tout; l'église romaine fut satisfaite, et Foliot garda son archevêché *.

Les avantages politiques qui devaient résulter de ce grand changement ne tardèrent pas à être obtenus par le roi d'Angleterre. D'abord, par l'entremise des légats, il eut avec le roi de France une entrevue sur la frontière de Normandie, et y conclut la paix à des conditiuns aussi favorables qu'il pouvait l'espérer^. Ënsui4e, pour prix de l'abandon qu'il venait de faire de ses anciens projets de réforme ecclésiastique, il reçut du pape Alexandre III la bulle suivante, relative aux affaires d'Irlande :

<K Alexandre , évoque , serviteur des serviteurs de Dieu , « à sou a très-cher et illustre fils Henri , roi d'Angleterre , salut, grâce et béa nédiction apostolique '.

« Attendu que les dons ocWoyés , pour l)onne et valable cause , « par nos prédécesseurs doivent être par nous ratifiés et oonfirmés,

> Suum... conflterentur errorem et iniquilatem. (MatUi. Paris., t. I« p. tir.) ' Ex ore unius episcopi omnium epitcoporum est espreua cooressio... ( Ibid.) 3 Neque acio , neque verbo , neque scripio , procuravil. ' RaduU. de 9ioeio , Imm^. Iiislor., apud tiist. angl. Script,, col. 560, ed Sejden.) - Matlh. Paris., t. I, p. IS7.

* Suo itaque reblitutus omcio. (Ibid.)

^ Ad Marchiam cura Prancorum ret^c Ludovico colloquium habiturus accessit. (Girald. Gambrens. Iliberuia«ipugnata; Camden, Anglica, Hibernioa, etc., p, 779.) — PaciÛcavit se cuiii re^e Franciœ. ( Benedict. Petroburg., apud Script, rer. gallic. etfraDcic, t. Xlll,p. U7.)

* Rymer, Foedera, Conventiones, etc. , >ol. I, pars i , p. 45, éd. Londini , 1816.

« après avoir niùrenient pesé et considéré Toctroi et le privilège de < «73. « possession de la terre d^Hibemie à nous appartenant, délivré par « notre prédécesseur Adrien , nous ratifions , confirmons et accordons 9 semblablement ledit octroi et privilège , à la réserve de la pension ff annuelle d'un denier par chaque maison due à saint Pierre et à c régKse romaine, aussi bien en Hibemie qu en Angleterre , pounni c toutefois que le peuple d'Hibemie soit réformé dans sa vie et dans a ses mœurs abominables , qu'il devienne chrétien de fait comme il a i'est de nom, et que l'église de ce pays, aussi désordonnée et grosce sière que la nation elle-même , soit ramenée sous de meilleures «lois*.... 9 Pour appttyer cette donation d'un peuple entier, corps et biens , une sentence d'excommunication et d'abandon au pouvoir du diable fut lancée contre tout homme qui oserait nier les droits du roi Henri et de ses héritiers sur l'Irlande.

Tout semblait donc s'arranger à souhait pour l'arrière-petit-fils du conquérant de l'Angleterre. L'homme q\ii l'avait importuné pendant neuf ans n'était plus, et le pape, qui s'était servi de l'obstination de cet homme pour alarmer l'ambition du roi , le secondait anticalement dans ses projets de conquête. Pour que rien ne troublât son repos, il le dispensait , par l'absolution, de tout remords qui eût pu inquiéter sa conscience après un meurtre commis, sinon d'après son ordre, du moins pour lui complaire. Il le dispensait même, implicitement, de l'obligation de punir ceux qui avaient commis ce meurtre par excès de zèle pour son intérêt ' ; et les quatre Normands Traci , Morville , Fils d'Ours, et Le Breton , demeurèrent en sûreté et en paix dans un château royal du nord de l'Angleterre. Nulle justice ne les poursuivit, excepté celle de l'opinion populaire, qui répandait sur eux mille contes sinistres; par exemple , que les animaux mêmes avaient horreur de leui^ présence , et que les chiens refusaient de toucher aux restes de leurs repas'. En gagnant l'appui du pape contre l'Ir^ lande, Henri n se trouvait, par cet accroissement de puissance à l'extérieur, amplement dédommagé de la diminution de son influence

■ Rymer, Fœdera, Convenliones, etc., vol. I, pars i, p. 13, éd. Londtnl, 1116.— Chron. Johan. Bromton , apud hist angl. Script., col. 4071, éd. Selden.

3 Matth. Paris., 1 1 , p. 435.

* Soll manducabant et soll blbet>ant, et fragmenta cibariorum suorum canibus projicidMintur, et cùm inde gostassent, nolebant... comedere... (Chron. Johan. iBromton, apud biat. angl. Script., 1. 1, col. 1061, ed Selden.)

1173. sur les affaires ecclésiastiques; et rien ne prouve qu'il ne s'y soit pas résigné de bon cœur. Le pur goût du bien n'était pas ce qui l'avait conduit dans ses réformes législatives; et l'on doit se souvenir qu^une fois déjà il avait proposé au pape de lui abandonner les statuts de Glarendon , et plus encore, si , de son côté , il voulait consentir à sacrifier Thomas Beket '. Ainsi après de longues agitations , Henri II goûtait en paix la joie de Tambition satisfaite : mais ce calme ne dura guère , et de nouveaux chagrins, où , par une fatalité bizarre, le souvenir de Tarchevéque se trouve encore mêlé, vinrent bientôt affliger le roi. »

Le lecteur se rappelle que durant la vie du primat , Henri II ne pouvant déterminer le pape à lui enlever son titre, avait résolu d'abolir la primatie elle-même , et que, dans cette vue, il avait fait couronner roi son fils aîné par les mains de l'archevêque d'York^. Cette démarche , qui paraissait n'avoir d'importance qu'en ce qu'elle attaquait par sa base la hiérarchie religieuse établie depuis la conquête , eut des suites que personne n'avait prévues. Comme il y avait deux rois d'Angleterre, les courtisans et les flatteurs, trouvant en quelque sorte un double emploi , se parta^rent entre le père et le fils. Les plus jeunes et les plus actifs en intrigues se rangèrent du côté du dernier, dont le règne oflrait une plus longue perspective de faveur '. Une circonstance particulière lui attira surtout l'affection des Aquitains et des Poitevins , gens habiles , insinuants , persuasifs , avides de nouveautés par car.<ctère , et prompts à saisir tous les moyens d'affaiblir la puissance anglo-normande , à laquelle ils n'obéissaient qu'à regret. 11 y avait déjà longtemps que la bonne intelligence n'existait plus entre Ëléonore de Guienne et son mari. Celui-ci , une fois en possession des honneurs et des titres que la fille du comte Guillaume lui avait apportés en dot, et pour lesquels seulement, au dire des vieux historiens , il l'avait aimée et épousée * , s'était mis à entretenir des maîtresses de tout rang et de toute nation. La duchesse d'Aquitaine, passionnée et vindicative comme une femme du Midi,

■ Voyci plus haut , livre ix.

« Ibid.

' CrfMlenies dominationem fllii illico imminere. (Malth. Pari«, L I. p. iss.) « Maxime rliurnitalum quœ cam cootingebanl cupiditate illectus. ( Gervas. Cantuar. Chron., apud bisL angl. Script., col. 1371, éd. Selden )

s'efforça d'inspirer à ses fils de réloignement pour leur père , et les »"3 entoura de soins et de tendresse pour s'en faire un soutien contre lui ^ Du moment que l'alné fut entré en partage de la dignité royale , elle lui donna des amis, des conseillers, des confidents intimes, qui, durant les absences nombreuses de Henri 11, excitèrent , autant qu'ils purent, l'ambition et Torgueil du jeune homme '. Ils eurent peu de peine à lui persuader que son père, en le faisant couronner roi , avait pleinement abdiqué en sa faveur, que lui seul était roi d'Angleterre , et que nul autre ne devait prendre ce titre , ni exercer le souverain pouvoir •.

Le vieux roi , c'est le nom qu'on employait alors pour désigner Henri U ^ , ne tarda pas à s'apercevoir des mauvaises dispositions où les confidents de son fils s'étudiaient à l'entretenir ; plusieurs fois il le força de changer d'amis et de congédier ceux qu'il aimait le plus '• Mais ces mesures, auxquelles les occupations continuelles de Henri II sur le continent, et ensuite en Irlande, ne lui permettaient pas de donner beaucoup de suite , aigrissaient le jeune homme sans le corriger , et lui donnaient une sorte de droit à se dire persécuté , et à se plaindre de son père*. Les choses en étaient à ce point, lorsque la paix fut rétablie , par l'entremise du pape , entre les rois de France et d'Angleterre. Une des causes de leur dernière brouillerie était que le roi Henri , en faisant couronner son fils par l'archevêque d'York , n'avait point fait alors sacrer de même son épouse Marguerite , fille du roi de France '. Ce tort fut réparé à la paix; et Marguerite couronnée reine, souhaita de visiter son père à Paris. Henri II, n ayant aucune raison pour s'opposer à cette demande , laissa le jeune roi accompagner sa femme à la cour de France; mais, au retour, il trouva son fils plus mécontent que jamais * : il se plaignait d'être roi

* Bx oonsilio matris su». (Script rer. galiie. et francic, t. XIII, p. 749.) — Mattb. Paris., t. I, p. 4M.

> Régis Henrici Janioris animum oœperunt avertere a pâtre suo. ( Ibid.)

* Ibid. — Quasi eo ooronalo, regnum explrasset pateroum. ( Guilielm. Neubrig., De reb. angiic, p. 497, éd. Hearne.)

* Bex senior ; sic enim vulgo dicebatur. ( Ibid.)

^ ftemoverata consiiio et fumulalu fllii sui Aacuirum de Sancto-Hilario et alios équités janiores. (Robert de Monte, apud Script, rer. gailic. et francic, t. Xiil , p. S46.)

* Idée ille iratus... ( Ibid.)

' Benedict. Pétroburg., ibid., p. 4S0.

* Roger, de Ho?ed. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. B84, éd. Savile.

H73. sans terre et sans trésor, et de n'avoir pas une maison en propre où il pût demeurer avec sa femme * ; il alla jusqu'à denumder à son père de lui abandonner en toute souveraineté ou le royaume d'Angleterre, ou le duché de Normandie , ou le comté d'Anjou^. Le vieux roi lui conseilla de se tranquilliser et d'avoir patience jusqu'au temps où la succession de tous ses États viendrait à lui échoir. Mais cette simple réponse porta au dernier point le mécontentement du jeune honmie ; et depuis ce jour^ disent les historiens du temps, il n'adressa plus une piv?ole de paix à son père ^.

Henri II , concevant des craintes sur sa conduite , et voulant l'observer de près, le fit voyager avec lui dans la province d'Aquitaine. Ils tinrent leur coup à Linioges, où RaynK)udy comte de Toulouse, quittant l'aUiance du roi de France , vint faire hommage au roi d' Angleterre } suivant la politique flottante des méridionaux , sans cesse ballottés, et passant alternativenient de l'un à l'autre des rois leuFS ennemis ^. Le comte Raymond donna fictivement à son nouvel allié li^ territoire qu'il gouvernait; puis il le reçut fictivement en fief, et prêta le même serment que le vassal à qui un seigneur concédait réellement quelque terre'. Il jura de garder au roi Henri féauté et honneur, de lui donner aide et conseil envers et contre tous, de ne jamais Urahir son secret , et de lui révéler dans l'occasion , le secret de ses eniDemijs '. Lorsque le comfe de Toulouse en vint à cette dernière partie du serment d'hommage : a J'ai à vous avertir, dit- il au roi , de a mettre en sûreté vos châteaux de Poitou et de Guienne , et de vous « défier de votre femme et de votre fils ^. x> Henri ne laissa rien entrevoir de cette confidence , qui semblait annoncer un complol auquel le comte de Toulouse avait été sollicité de se joindre : seulement il prit prétexte de plusieurs grandes parties de chasse qu'il fit avec des gens dévoués, pour visiter les forteresses du pays, les mettre en

* Ubi ip8e cum regina sua morari posset. (Qenediot. P^troburg,, apud Scripi. rer. galiio. et francic, t XIII , p. 45A.)

' Ibid. — Boger. de Ho?ed. Annal. , pars posler., apud rev. angUc. Script, p. 5M, éd. SavUe.

* Nihil cum eo pacifiée loqui potnit. ( Benedict. Peiroburg. , loc. supr. ciU)

* Pro orbe toiosana hooiinium fecil. (Gaufredi Vosiensis Gbron., apud Script rer. gallic. et francfc, t Xil, p. 443.)

* Prœdiclamquc civilatem ex eorum beneflcio recepil. (Ibid.)

* Formulée homugii el ligantiœ; Ducange , Gloss. ad script médise «t infime laUnil. ' Raymunduatuncpalefacit régi quai iter... (Gaufredi Vosiensis Chron., loc. supr. cit)

état de défense , et s'assurer des hommes qui y commandaient *. ««ts-

Au retour de leur voyage en Aquitaine , le roi et son fils s'arrêtèrent à Chinon pour y coucher, et dans la nuit même , le fils , sans avertir son père, le quitta et marcha seul jusqu'à Alençon. Le père se mit à le poursuivre, mais sans pouvoir l'atteindre; le jeune homme vint à A^entan , et de là passa de nuit sur les terres de France ^. Dès que le vieux roi Peut appris , il monta aussitôt à cheval , et pai*courut, avec la plus grande vitesse possible , toute la frontière de Normandie, dont il inspecta les places fortes, pour les mettre à Tabri d'un coup de main *• Il envoya ensuite des dépêches à tous les châtelains d'Anjou, de Bretagne, d'Aquitaine et d'Angleterre, leur ordonnaat de réparer au plus vite et do garder avec soin leurs forts et leurs villes *. Des messagers se rendirent aussi près du roi de France , afin d'apprendre quels étaient ses desseins, et de réclamer le fugitif, au nom de l'autorité paternelle *. Le roi Louis reçut ces ambassadeurs dans sa cour fdénière, ayant à sa droite le jeune Henri, revêtu d'ornements royaux. Lorsque les envoyés eurent présenté leurs dépêches, suivant le cérémonial du temps : a De la part de qui m'apo portez-vous ce message 1 leur demanda le roi de France *. — De la a pari de Henri , n d'Angleterre , duc de Normandie , duc d'Aquia taiue, comte des Angevins et des Manceaux. — Cela n'est pas vrai, « répondit le roi , car voici à mes côtés Henri , roi d'Angleterre, qui « n'a rien à me faire dire par vous ^ Mais si c'est le père de celui-ci, a le ci-devant roi d'Angleterre , à qui vous donnez ces titres, sachez a qu'il est mort depuis le jour où son fils porte la couronne ; et s'il a se prétend encore roi, après avoir , à la face du monde résigné le a royaume entre les mains de son fils , c'est à quoi l'on portera « remède ayant qu'il soit peu ^. »

* QuMi graUa venaBdi... égrenas , Teloeiter urbeft muniTit ci oastra. (Gauftiedi Voftiensis Chron., apud Script, rer. gallic. et francic, t Xil, p. 443.)

s Âb Argentonio noetu reoedens... (Radulf. de Dieeto, Imag. hislor., apud hist. angl. Script, 1 1, col. 564, éd. Selden.)

3 EqnuHi asœndii, et transi lum habens per marehiam suam et easiellorum euftodes pnemunipns , equis sspe mutatîs... ( Ibid., col. 669.)

* Benedict. Peiroburg., apud Script, rer. gallic. et flrancic, L IIII, p. LVI.

* Paterno jure. (Guilielm. Neubrig , De reb. anglic, p. 497, éd. Hearne.)

* Qui» mihl talia mandat? (Ibid.)

' Bcce adest, per vos mibi nihil mandat. ( Ibid., p. 196.)

* Scilote quia ille rex mortuus est... porro quod adhuc pro rege se gerit... mature emendabitur. ( Ibid. )

H78. En effet, le jeune Henri fut reconnu comme seul roi d'Angleterre dans une assemblée générale de tous les barons et évoques du royaume de France •. Lé roi Louis VII et, après lui , tous les seigneurs jurèrent , la main sur Tévangile , d'aider le fils , de tout leur pouvoir, à conquérir les États de son père*. Le roi de France fit fabriquer un grand sceau aux armes d'Angleterre , pour que Henri le Jeune pût apposer ce signe de la légalité sur ses chartes et ses dépêches. Pour premier acte de souveraineté, celui-ci fit des donations de terres et d'honneurs, en Angleterre et sur le continent, aux principaux seigneurs de France et aux autres ennemis de son père '. II confirma au roi d'Ecosse les conquêtes que son prédécesseur avait faites dans le Northumberland \ et donna au comte de Flandre toute la province de Kent, et les châteaux de Douvres et de Rochester. Il donna au comte de Boulogne un grand domaine près de Lincoln , avec le comté de Mortain en Normandie; enfin , au comte de Blois, Amboise , Ghâteau-Regnault et cinq cents livres d'argent sur les revenus de l'Anjou '. D'autres donations furent faites à plusieurs barons d'Angleterre et de Normandie , qui avaient promis de se déclarer contre le vieux roi ; et Henri le Jeune * envoya des dépêches scellées de son nouveau sceau royal , à tous ses amis , à ceux de sa mère, et même au pape qu'il essaya d'attirer dans ses intérêts par l'of&e de plus grands avantages que la cour de Rome n'en retirait alors de son amitié avec Henri II. Cette dernière lettre devait être , en quelque sorte , le manifeste de l'insurrection ; car c'était au souverain pontife que se faisaient alors les appels qui , de nos jours , s'adressent à l'opinion publique.

Une particularité remarquable de ce manifeste , c'est que Henri le Jeune y prend tous les titres de son père , excepté celui de duc d'Aquitaine , sans doute pour se mieux concilier la faveur des gen& de ce pays , qui ne voulaient reconnaître de droit sur eux que dans la fille de leur dernier chef national. Mais une chose plus remarquable

I Boger. de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script, p. 583, éd. Savile.

* Quod auxiliarentur ei, modi« omnibus, ad patrem suum de regno fyiciendum... (Ibid.)

' Slgillo Buo novo quod rex Francis ei fleri Tecil. ( Ibid., p. 834.)

* Ibid.

» Ibid., p. 583-S84.

* Henricus Junior. (Script rer. gallic. et francic, t XIII, passim.)

encore, c'est l'origine que le jeune roi attribue à ses diftérends avec int. son père, et la manière dont il se justitte d'avoir violé le commandement de Dieu qui prescrit d'honorer père et mère, a Je passe sous a silence , dit la lettre authentique * , les injures qui me sont person - « nelles, pour en venir à ce qui a le plus fortement agi sur moi. Les c insignes scélérats qui ont massacré , dans le temple môme , mon c père nourricier le glorieux martyr du Christ , saint Thomas de « Canterbury, demeurent sains et saufs; ils ont encore racine sur a terre; aucun acte de la justice royale ne les a poursuivis après un « attentat si affreux ^. Je n'ai pu souffrir cette négligence , et telle a « été la première et la plus forte cause de la discorde actuelle. Le « sang du martyr criait vers moi , je n'ai pu l'exaucer , je n'ai pu lui « rendre la vengeance et les honneurs qui lui étaient dus; mais je c lui ai du moins rendu mes respects en visitant sa sépulture, à la vue « et au grand étonnement de tout le royaume '. Mon père en a conçu « beaucoup de colère contre moi ; mais, certes, je crains peu d'offenc ser un père quand il s'agit de la dévotion au Christ, pour lequel on « doit abandonner père et mère *. Voilà l'origine de nos dissensions : a écoute-moi donc, très-saint père, et juge ma cause; car elle sera « vraiment juste , si elle est justifiée par ton autorité apostolique ^. » Pour apprécier à leur juste valeur ces assertions , il suffit de rappeler les ordonnances rendues par le jeune roi lui-môme lorsque Thomas Beket vint à Londres. Alors ce fut par son commandement exprès que le séjour de la capitale et de toutes les villes de l'Angleterre, hors celle de Canterbury, fut interdit à Tarchevéque , et que tout homme qui lui avait présenté la main en signe de bienvenue fut déclaré ennemi public'. Le souvenir de ces faits notoires était encore tout récent dans l'esprit du peuple , et de là vint , sans doute , la surprise générale que causa la visite du persécuteur au tombeau du persécuté , si toutefois cette visite elle-même n'est pas une fable. A ce

> Henrlcl, fllii Henrici II, ad Alexandrum III papam epist. , apud Script, rer. gallic. eifhuific, t. XVI, p. 6U et seq.

> Proficiunt adbuc et radicem mittUDt in terra, et r.ulla, post tam alrox et inauditum maiencium, regiae ultioniB secuta estroanua. (Ibid.)

3 Sancti martyris visitando sepulturam, toto quidem regno id vidente et obstu-

pente... (Ibid.) * Sed parum certe veremur offensnm patris, ubi Cbristi devoUo in causa est. (Ibld.) ^ Tune quippe vereerit justa, si apo»tolatus vestri auctoritate justiflcata fuerit.

( Ibid., p. M9.> — * Voyex plus baut, livre ix.

4173. récit , orné de toutes tes formules de déférence qui pouvaient ftatter t*orgueit du pontife romain , le jeune roi joignit une espèce de plan du nouveau régime qu'il se proposait d'instituer dans les États de son père^ si Dieu lui faisait la grâce de les conquérir ^ Il voulait que les élections ecclésiastiques fussent rétablies dans toute leur liberté , et que la puissance royale ne s'y entremit d'aucune manière ; que les revenus des églises vacantes fussent réservés pour le titulaire futur, et non plus levés pour le fisc, « ne pouvant souffrir, disait-il, « que les biens de la croix, acquis par le sang du crucifié, devinssent « Taliment du faste , sans lequel les rois ne sauraient vivre ', » que Ips évéques eussent plein pouvoir d'excommunier et d'interdire , de lier et de délier par tout le royaume, et que jamais aucun membre du clergé ne fût cité devant les juges laïques , comme le Christ devant Pilate '. Henri le Jeune offrait encore de joindre à ces dispositions toutes celles qu'il plairait au pape d'y ajouter, et le priait enfin d'écrire officiellement à tout le clergé d'Angleterre « que , par Hnspi- (c ration de Dieu et l'intercession du nouveau martyr, son roi venait « de lui conférer des libertés qui devaient exciter sa joie et sa recon- (( naissance *. » Une pareille déclaration eût été en effet d'un grand secours au jeune homme qui , regardant son père comme déjà mort , s'intitulait Henri, troisième du nom. Mais la cour de Rome, trop prudente pour abandonner légèrement le certain pour l'incertain , ne s'empressa point de répondre à cette dépêche , et jusqu'à ce que la fortune se fût prononcée d'une manière plus décisive , elle préféra l'alliance du père à celle du fils ^.

Outre ce fils, qu'on appelait communément le roi Jeune, en langue normande H reys Josnes , et lo reis Joves , dans le dialecte des provinces méridionales *, le roi d'Angleterre en avait encore trois autres : Richard, que son père, malgré sa jeunesse, avait fait comte de Poi' tiers, et qu'on nommait Richard de Poitiers; Geoffroy, comte de

* Henrici, fllii Hnnrici II, ad Alexandrum III papam epist., apud Script, rer. gallie et frandc, t. XVI ^ p. 648.

3 Res crucis, cruciflxi elaboratas sanguine, in regios (Vistua seu Itixus seculares converti , sine quitus reges esse non soient. (Ibid., p. 646.) 3 Cliristus... anle Pilatum Judicatus. (Ibid., p. 647.)

* Ut et ipsa liBletur de munere. (Ibid.) & Ibid., p. 648.

* Rex JuTenis, rex Junior. (Script, rer. gallie et franctc. , t Xlll , p. 116 et possim*

Bretagne; enfin Jean, qu'on surnommait San$-Terre*f parce que, 4i7s. seul entre tous, il n'avait ni gouvernement ni province. Ce dernier était en trop bas ftge pour prendre parti dans la querelle qui s'élevait entre son père et Tatné de ses frères; mais les deux autres embrassèrent la cause de leur aîné , excités par leur mère et sourdement poussés par leurs vassaux de Poitou et de Bretagne ^.

Il en était de la vaste potion de la Gaule réunie alors sous le pouvoir de Henri II comme il en avait été de la Gaule entière au temps de l'empereur frank Lodewig, vulgairement appelé Louis le Pieux ou le Débonnaire. Les populations qui habitaient au sud de la Loire ne voulaient pas plus être associées à celles qui vivaient au nord de ce fleuve et aux habitants de TAngleterre , que les Gaulois et les Italiens de Tempire de Karle le Grand n'avaient voulu demeurer unis aux I Germains sous le sceptre d'un roi germain '. La rébellion des fils de Henri II, coïncidant avec ces répugnances nationales, et s'y associant, comme autrefois celle des enfants de Louis le Débonnaire, ne pouvait manquer de reproduire , quoique sur un théAtre moins vaste , les scènes graves qui signalèrent les discordes de la famille des Césars franks *, Une fois l'épée tirée entre le |)ère et le fils , il ne devait plus être permis à aucun d'eux de la remettre à volonté dans le fourreau; '•-ar, entre les deux partis rivaux dans cette guerre domestique, il y avait des nations , des intérêts populan*es , incapables de fléchir au gré des retours de l'indulgence paternelle ou du repentir filial.

Richard de Poitiers et Geoffroy de Bretagne partirent d'Aquitaine, un, où ils étaient avec leur mère Éléonore , pour aller rejoindre leur atné à la cour de France. Tous les deux y arrivèrent sains et saufs; mais leur mère , qui se disposait à les suivre , fut surprise voyageant en habit d'homme , et jetée dans une prison par l'ordre du roi d'Angleterre ^ A l'arrivée des deux jeunes frères auprès du roi de France , ce roi leur fit jurer solennellement , comme à l'alné , de ne jamais

■ Riebardas comcB pielaviensis... Johanna qui sine iêr^a nomnatua est (Gisleberti Hontensis Hannon. chron., apod Script, rcr. gallic. et francic, t. XIII, p. SM.)

> Script, rer. gallic. et franelc, t XVI , p. 644, in noti».

3 Voyex livre ii , t I.

^ Regina tero Alienor, eùm , inutata veste muliebri , recewieaet , apprehenea est, et 8ub arcta custodia reservata. (Gervai«. Canluar., apud htst. angl. Script., t. il, col. US4,ed. Seldeii.)

««74. conclure ni paix ni trêve avec leur père sans Fentremise des barons , de France ; puis la guerre commença sur la frontière de Normandie * . Dès que le bruit de ces événements se fut répandu en Angleterre, tout le pays fut en grande rumeur. Beaucoup d'hommes de race normande; et surtout les jeunes gens , se déclarèrent pour le parti des fils *; la population saxonne resta en masse indifférente à cette dispute, et individuellement les serfs et les vassaux anglais s'attachèrent au parti que suivait leur seigneur. Les bourgeois furent enrôlés de gré ou de force dans la cause des comtes ou vicomtes qui gouvernaient les villes, et armés , soit pour le père , soit pour les fils.

Henri ÎI était alors en Normandie , et presque chaque jour s'enfuyait d'auprès de lui quelqu'un de ses courtisans les plus intimes, de ceux qu'il avait nourris à sa table, à qui il avait donné de ses propres mains le baudrier de chevalerie ^ . a C'était pour lui , dit un contempo- (( rain , le comble de la douleur et du désespoir, de voir passer l'un « après l'autre à ses ennei^is les gardes de sa chambre , ceux à qui a il avait confié sa personne et sa vie ; car presque chaque nuit il en « partait quelqu'un dont on découvrait l'absence à l'appel du ma- « tin *. » Dans cet abandon , et au milieu des dangers qu'il présageait , le roi montrait une sorte de tranquillité apparente. Il se livrait à la chasse plus vivement que de coutume ^; il était gai et affable envers les compagnons qui lui restaient, et répondait avec douceur aux demandes de ceux qui , profitant de sa position critique , exigeaient pour leur fidélité des salaires exorbitants *. Son plus grand espoir était dans l'appui des étrangers. Il envoya au loin solliciter le secours des rois qui avaient des fils ^. Il écrivit à Rome pour demander au pape l'excommunication de ses ennemis; et afin d'obtenir dans cette cour

■ Gervas. Gantuar., apud biH. aiigl. Script., t. II. col. 1414, éd. Sdden. 3 Tain de Anglia quam Normannia viri pulentes ei nobiles... (Script.» rer. gallic et francic.,t.ZVI,p.749.)

* Hi quoB donaverai cingulo militari... Adeo ut vix aliquem iiaberet ex omnibas caris suis... (Gervas. Cantuar. chroo.» apud hist. angl. Script., t 11 , col. 14S7, éd. Selden.)

* In quorum manibus mortem aimul et vitam oommiserat... Mano requisiti non eomparebaut. (Girald. Gambrens. Hiberniaeipugnata;Camden, Angiica, Hibemica, etc., p. 788.)

& Mattb. Paris., 1. 1, p. 188.

< Et non sine magna mercode. (Roger, de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic Script., p. 534, éd. Savile.) ^ Ne ipsi exaltent fllios suos supra id quod debent. (Ibid.)

un crédit supérieur à celui de ses adversaires, il fit au siège apostolique ii7«. cet aveu de vasselage que Guillaume le Conquérant avait jadis refusé avec tant de hauieur * . Sa lettre au pape Alexandre QI renfermait les phrases suivantes :

« Vous que Dieu a élevé à la sublimité des fonctions pastorales, (f pour donner à son peuple la science du salut ; quoique absent de a corps , présent d'esprit , je me jette à vos genoux ^. A votre juridio- « tion appartient le royaume d'Angleterre , et moi je suis tenu et lié (K envers vous par toutes les obligations que la loi impose aux feuce dataires^; que r Angleterre éprouve donc ce que peut le pon* « tife romain , et si vous n'employez les armes matérielles , défen- « dez au moins avec le glaive spirituel le patrimoine du bienheureux Pierre*.»

Le pape fit droit à cette demande en ratifiant les sentences d'excommunication que les évéques fidèles au roi avaient lancées contre les partisans de ses fils '. Il envoya de plus un légat spécial chargé de rétablir la paix domestique, et d'avoir soin que cette paix, quelles qu'en fussent les conditions , produisît quelque nouvel avantage aux princes de l'église romaine.

Cependant, d'un côté le roi de France et Henri le Jeune, de l'autre les comtes de Flandre et de Bretagne, passèrent en armes la frontière de Normandie. Le second fils du roi d'Angleterre , Richard, s'était rendu en Poitou ; la plupart des barons de ce pays se soulevèrent pour sa cause, plutôt par haine du père que par amour des fils^. Ceux qui, en Bretagne, quelques années auparavant, avaient formé une ligue nationale, renouèrent leur confédération, et s'armèrent en apparence pour le comte Geoffroy , mais en réalité pour leur propre indépendance ^. Attaqué ainsi sur plusieurs points , le roi d'Angle-

• ' Voyez livre Ti, 1. 1

3 Licel Hbsens corpore, prssens teinen animo , me veatris advolvo genibus. (Henrici 11 ad Alexandrum 111 |>apam epist., apud ScripL rer. gallic. etfrancic, t. XVI, p. 650.)

> Vesine jurisdiclionis etl regnum Angliœ , et quaiilum ad feudatarii juriB obligationem, vobis dantaxat obnoxius teneor. (Ibid.)

* Experiatur Anglia quid posait Romaiius pontifex, et quia materialibiu armis non utitur, patrimonium B. Pétri spirituali giadio tueatur. (Ibid.)

^ Rotrodi ad Alienoram epist., ibid., p. 6S9.

* Potiui odio patrift quam amore flili. (Chron. S. Albini , apud Script, rer. gallic. el francic, t. XII, p. 483.)

^ Ibid. — Roger, de Hoved. Annal., para poBter., apud rer. anglic Script., p. 534. éd. SaTile.

4174. terre n'avait de troupes dans lesquelles il eût pleine confiance qu*uQ grand corps de ces mercenaires qu'on appelait alors Brabançons , Cotereaux ou lioutiers , bandits en temps de paix, soldats en temps de guerre, servant au hasard toutes les causes, aussi braves et mieux disciplinés que les autres milices du temps ' . Avec une partie (le cette armée , Henri II arrêta les progrès du roi de France , et il envoya Tautre partie contre les Bretons révoltés. Ceux-ci furent vaincus en bataille rangée par Texpérience militaire des Brabançons, et forcés de se renfermer dans leurs châteaux et dans la ville de Dol , que le roi d'Angleterre assiégea et prit en quelques jours *.

La défaite des Bretons diminua Tardeur , non des fils du roi Henri et de leurs partisans normands , angevinti ou aquitains , mais du roi de France , qui désirait par-dessus tout conduire cette guerre au moins de frais possible. Craignant d'être obligé à de trop grandes dépenses d'hommes et d'argent, ou voulant essayer d'autres combinaisons politiques , il dit un jour aux fils révoltés qu'il serait bien fait à eux de se réconcilier avec leur père. Les jeunes princes, contraints par la volonté de leur allié à un soudain retour d'affection filiale, le suivirent au lieu assigné pour les conférences de paix'. Non loin de Gisors, dans une vaste plaine, se trouvait un orme gigantesque, dont les branches à force d'art étaient ramenées jusqu'à terre, et sons lequel avaient lieu, de temps immémorial, les entrevues des ducs de Normandie et des rois de France ^. C'est là que vinrent les deux rois accompagnés des archevêques;, évêques, comtes et barons de leurs terres. Les* fils de Henri II firent leurs demandes , et le père se montra disposé à leur accorder beaucoup. Il offrit à l'ainé

■ Bniiliancenos suos, de quibus plus cseleris confidebat... (Benedict. Petroburg. , apud Script-, riT. gallle. et franclc, t. XIll, p. 155.) ^ Vigiiiti millia Bnihaneenoriiiii qui fldeliler servicruDl illi (Roger, de Hoved. Annal, pnrs poster., apud icr. anglk* Script, p. 534, éd. Saviie.) - Coterelli, rutarii; route en vieux français signifie bande.

"* Guilielm. Neubrtg., De reb. anglic, p. 104 , éd. Hearne.

3 Pranci sumpUbus taediosis affecti... fllios régis Anglorum ad gratiam patris reducere summopere studuerunt. (Baduif. de Diceto, tmag. histor., apud hist. angi. Script., t. I , col. 589 , éd. Selden.)

1 Ulmus erat visu gratissima , gratior usu ,

Bamis ad terram redeunUbus...

(Guilielm. Britonis Philippid., lib. iii, apud Script, rer. gallic. et francic, t. ZYll, p. 448.) — Uimuni quamdam pulcherrimam... ubi coUoquia haberi solebant. (Boger. de Hoved. Annal., pars poster., apud rer. anglic. Script., p. 645 , éd. Saviie.)

ia moitié des avenus royaux de F Angleterre, et quatre bons cbà- 1174. teaux forts dans ce pays, s'il y voulait demeurer, ou , s'il Taimait mieux, trois .cbâteaux en Normandie : un dans le Maine , un dans r Anjou, un dans laTouraine, avec tous les revenus de ses aïeux les comtes d'Anjou , et la moitié des rentes de Normandie *. Il offrit pareillement des terres et des revenus à Richard et à Geoffroy. Mais cette facilité de sa part, et son vif désir de faire cesser à jamais tout motif de querelle entre ses enfants et lui , alarma de nouveau le roi de France ^. Ce roi cessa de vouloir la paix , et permit aux partisans des fils de Henri II , qui la redoutaient beaucoup , de susciter des obstacles et d'intriguer pour rompre les négociations entamées'. L'un de ces hommes, Robert de Beaumont , comte de Leicester, alla jusqu'à dire en face des injures au roi d'Angleterre et porta la main à son épée *, Il fut retenu par les assistants ; mais le tumulte qui suivit cette scène arrêta tout accommodement, et bientôt les hostilités reccmimencàrent entre le père et les fils. Henri le Jeune et Geoffroy demeurèrent avec le roi de France ; Richard se rendit en Poitou ; et Robert de Beaumont , qui avait mis la main à l'épée contre le roi, alla en Angleterre se joindre à Hugues Bigot , l'un des plus riches barons du pays, et zélé partisan de la rébellion ^.

Avant que le comte Robert eût pu arriver dans sa ville de Leicester, elle fut attaquée par Richard de Lucy, gi*and justicier du roi. Les hommes d'armes du comte se défendirent vigoureusement et obligèrent les boui^eois saxons de combattre avec eux ; mais une partie du rempart ayant été ruinée , les soldats normands firent leur retraite dans le château de Leicester, abandonnant la ville à elle-même*. Les boui^eois continuèrent de résister , ne voulant point se rendre à discrétion à ceux pour lesquels ce n'était que péché véniel de tuer un Anglais en révolte. Obligés enfin de capituler , Us achetèrent pour

< Quatuor idoiiea cMleila. (Beoedict Pvtroburg., apud Script, rer. galllc. et francic, t. XIII, p. 156.)

3 Ibid.

3 8ed non fuit de consillo régis Francise quod tUii régis hanc pacem cum pâtre ruo facercnt. (Ibid.)

* El appoMiii manuai gladio ut perculeret regem. (Hoger. de Hoved. Annal., para poster., apud rer. aoglic. Script., p. 536, éd. SavilP.)

^ Ibid. — ChrOB. Johan. Broroto», apud hisl. auglic. Script., t. 1, col. 4005, éd. Selden.

• Hatth. Paris., 1. 1, p. 138.

«474. trois cents livres d'argent la permission de quitter leurs maisons et de se disperser où ils voudraient *. Ils cherchèrent un refuge sur les terres des églises : quelques-uns se rendirent au bourg deSaint-Alban, et un grand nombre à celui de Saint-Edmund , martyr de race anglaise, toujours prêt, selon Topinion populaire, à protéger les hommes de sa nation contre la tyrannie des étrangers ^. A leur départ la ville fut démantelée par les troupes royales, qui enlevèrent les portes et abattirent les murailles*. Pendant que les Anglais de Leicester étaient ainsi châtiés de ce que le gouverneur normand avait pris part à la révolte , Tun des lieutenants de ce gouverneur, appelé Anquetil Malory, ayant réuni un assez grand nombre de vassaux et de partisans du comte Robert, attaqua la ville de Northampton, dont le vicomte tenait pour le roi ^. Ce vicomte força les bourgeois de prendre les armes pour son parti , comme ceux de Leicester avaient été armés de force pour Fautre cause. Un grand nombre furent tués et blessés , et deux cents emmenés prisonniers '. Tel est le triste rôh^ que jouait la population de race anglaise dans la guerre civile des Hls de ses vainqueurs.

Les fils naturels du roi Henri étaient restés fidèles à leur père, et Fun d'entre eux, Geoffroy, évéque de Lincoln, poussait vivement la guerre, assiégeant les châteaux et les forteresses des barons de l'autre parti *. Pendant ce temps Richard fortifiait pour sa cause les villes et les châteaux du Poitou et de TAngoumois , et ce fut contre lui (|ue le roi marcha d'abord avec ses fidèles Brabançons, laissant la Normandie , où il avait le plus d'amis , se débattre contre le roi de France. Il mit le siège devant la ville de Saintes, défendue alors par deux châteaux , dont Tun portait le nom de capitole , reste des souvenirs de Tancienne Rome , conservés dans plusieurs cités de la Gaule méridionale'. Après la prise des forts de Saintes, Henri II attaqua avec ses machines de guerre les deux grosses tours de

< Ul haberent quo vellent licenUam abeundi. ( HaUh. PariB., 1 1, p. Itt.)

3 Quasi ad ainum protectlonis. ( Ibid.)

3 Ibid.

' Ghron. Johan. Bromton , apud hist. angl. Script., 1. 1 , col. 1008, éd. Selden.

^ Gaptis ducenUB burgenaibuB, proeter illos qui vulnerati inlerierunt. (Ibid.)

• Ibid. — Chron. 8. Albini , apud Script rer. gallic. et francic, t. XII , p. 403.

* Capitellum, praesidium miyus. ( Radulf. deDioeto, Imag. histor., apud hisU angl. Script.,^t. 1, col. 575, éd. Selden.)

TégUse épiscopale^ où les partisans de Richard s'étaient cantonnés * . ^^'i. D s'en empara, ainsi que du fort de Taillel)ourg et de plusieurs autres châteaux , et dans son retour vers TAnjou il dévasta toute la frontière du pays des Poitevins , brûlant les maisons et déracinant les vignes et les arbres à fruits '. A peine arrivé en Normandie , il apprit que son fils aîné et le comte de Flandre^ ayant rassemblé une grande armée navale , se préparaient à descendre en Angleterre '. Cette nouvelle le décida à s'embarquer lui-même pour ce pays; il emmena prisonnières sa fenmie Éléonore et sa bru Marguerite, fille du roi de France *.

De Southampton , lieu de son débarquement, le roi se dirigea vers Canterbury, et du plus loin qu'il aperçut l'église métropolitaine, c'est-à-dire à trois milles de distance , il descendit de cheval, quitta ses habits de soie , dénoua sa chaussure , et se mit à marcher nupieds sur le pavé rocailleux et couvert de boue'. Arrivé dans l'église qui renfermait le tombeau de Thomas Beket, il s'y prosterna la face contre terre» pleurant et sanglotant en présence de tout le peuple de la ville, attiré par le son des cloches*. L*évèque de Londres, ce même Gilbert Foliot qui avait été le plus grand ennemi de Thomas durant sa vie, et qui , après sa mort , avait voulu le faire jeter dans un bourbier, monta en éhaire, et s'adressant à l'assistance : «Vous « tous ici présents , dit-il, sachez que Henri, roi d'Angleterre , invo- «( quant , pour le salut de son âme, Dieu et le saint martyr, 4)rotesle «devant vous n'avoir ni ordonné, ni voulu, ni causé sciemment, « ni souhaité dans son cœur la mort du martyr ^. Mais, comme il a serait possible que les meurtriers se fussent prévalus de quelques c paroles prononcées par lui imprudenmient, il déclare implorer

* Aeeeasit ad majorem eodesiam militibus maltls et srmatia refertam. ( Radulf. de Diceto, Imag. histor., apud hisL angl Script., 1 1, col. 575. éd. Selden.)

> Et vineas et arbores fructifenis ezUrparl fecit. (Benediet. Petroburg., apud Script rer. gallic et fraucic, t. XIU , p. 458.)

* Chron. S. Albini , ibid., t. Xll , p. 4M.

* Et adduxit secum utramque reginam, et Braibancenoa. (Benediet. Peiroburg. , apud SeripL rer. gallic. et francic, t. XIII, p. 159.)

^ Bt per vicoe et plateas civitaliB luleas... nudie pedibus inoeasit. ( Vita B. Tliome quadripart, lib. it, cap. t, p. 450.) — Matlh. Paris., t. I, p. 499 et lao.

* Robert, de Monte , apud Script, rer. gallic. et francic, t. Xlll, p. 348.

' Per eos episcopi londonensis sermonem ad p"pulum habenUs, rez... publiée prolestatus rst quod mortem roartyris nec mandatit,nec voluit, nec... perquisivit. (Matlli. Paris., 1. 1, p. 490.)

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