VU
SUR L'BSPRrr NATIOIIAL DBS IRLANDAIS.
A propos des Mélodies irlmiaUes de Thomas Moore '.
L y a des peuples qui ont la mémoire longue, que la pensée d'indépendance n'abandonne point dans l'esclavage , et qui , s'opiniâtrant contre l'habitude , ailleurs si puissante, détestent et renient encore, après des siècles, l'existence qu'une force supérieure leur a imposée malgré eux. Telle est la nation irlandaise. Cette nation , soumise par eon-
Ml y a entre la révolution de -1688 et celle de 1830 celte différence que la dernière eit vraiment une révolution naUonale, puisque toutes les classes de la nation, {lora une seule, y ont concouru. Le peuple s'est sauvé lui-même, il a combattu pour la propre cause, et toute la puissance de la royauté nouvelle dérive de la victoire populaire. Du reste, si je m'étais trouvé avec mes opinions de vingt-quatre ans en présence de cette révolution et de ses résultats politiques, j'aurais certainement porté sur elle un jugement aussi partial et aussi dédaigneux : l'àge m'a rendu moins enUiousiaste des idées, et plus indulgent pour les faits.
' Censeur Européen du 38 février! 890.
i|uéCè su gouveinenmnt anglais, refuse, depuis six cents ans, de oon« sentir à ce gouvemement et de lui donner son aveu; elle le repousse eeimne au premier jour; elle proteste contre lui , comme protestail b vieille population d'Irlande , dans les combats où elle fut vaincue; dans ses révoltes , elle ne se croit point en rébellion , mais en guerre juste et légitime. C'est vainement que la puissance anglaisa s'est épuisée d'efforts pour vaincre cette présence d'esprit si vivace, pour faire oublier la conquête et faire accepter les fruits de l'invasion armée comme l'exercice d'une autorité légale; rien n'a pu anéantir l'obstination irlandaise. Malgré les séductions, malgré les menaces, malgré ie& supplices , les pères l'ont léguée à leurs fils. Le vieille Mande est encore la seule patrie que les vrais Irlandais avouent; c'est à cause d'elle qu'ils ont tenu à sa religion, comme à son langage; et, dans leurs insurrections, c'est encore elle qu'ils invoquent sous le nom d'frtn, par lequel la nommaient leurs ancêtres.
Pour maintenir cette chaîne de mœurs et de traditions contre les efforts des vainqueurs, les Irlandais se sont fait des monuments que ni le fer ni le feu ne pouvaient détruire; ils ont eu recours à l'art du chant, dans lequel ils se vantaient d'être habiles, et qui, dans les temps de Tindépendance, avait fait leur orgueil et leurs plaisirs. Les bardes et les ménétriers devinrent les archivistes de la patrie. Errant de village en village, ils allaient porter dans chaque foyer des souviv* nirs de la vieille Irlande; ils s'étudiaient à les rendre agréables à tous les goûts et à tous les Ages; ils avaient des chants guerriers pour les hommes, des romances d'amour pour les femmes , des contes meiv veiileux pour les enfants du logis. Chaque maison conservait deux harpes toujours prêtes pour les voyageurs, et celui qui savait le mieux célébrer la liberté de l'ancien temps, la gloire des patriotes et la grandeur de leur cause , en était récompensé par une hospitalité plus attentive. Les rois d'Angleterre essayèrent plus d'une fois de frapper l'Irlande dans ce dernier refuge de ses regrets et de ses vœux; les poètes errants furent persécutés , bannis, livrés aux tor^ tufes et aux supplices : mais la violence ne fit qu'irriter des volontés indomptables, l'art du chant et des vers eut ses martyrs comme la religion; et les souvenirs qu'on voulait éteindre se redoublèrent par le sentimeut de ce qu'il en coûtait pour les garder. * Les paroles des chansons nationales , dans lesquelles l'Irlande a consigné ses longues souffrances, ont péri pour la plupart; la musique
seule s'est conservée. Cette musique peut servir de commentaire à l'histoire du pays. Elle peint l'intérieur des ftmes aussi bien que les récits peignent les actions; on y trouve beaucoup de langueur et d'abattement y une tristesse profondément sentie ^ mais vaguement exprimée , comme la douleur qui se retient parce qu'on l'observe. Quelquefois un peu d'espérance ou de légèreté s'y montre; mais, dans les refrains les plus vifs, il survient toujours quelque accord triste, quelque changement de mode qui ramène brusquement des teintes phis sombres, comme on voit, dans un jour nébuleux, un rayon de soleil paraître un instant pour se dérober aussitôt.
M. Moore est à la fois poète et musicien , comme les vieux bardes de sa patrie; mais, au lieu de leur inspiration sauvage, il a toutes les grâces du talent cultivé; et son amour pour Tindépendancé, agrandi par la philosophie moderne , ne borne point tous ses vœux à la délivrance d'Érin et au retour du vieux drapeau vert *. Il célèbre la liberté comme le droit de tous les hommes , comme le charme de toutes les contrées du monde. Les paroles anglaises qu'il a composées sur le rhythme des anciens airs de l'Irlande sont remplies de sentiments généreux , bien qu'empreintes le plus souvent de la couleur et des formes locales. Ces formes , presque toujours mystérieuses , ont d'ailleurs un charme qui leur est propre. Les Irlandais aiment à faire de la patrie un être réel qu'on aime et qui nous aime; ils aiment à lui parler sans prononcer son nom, et à confondre l'amour qu'ils lui vouent, cet amour austère et périlleux, avec ce qu'il y a de plus doux et de plus fortuné parmi les affections du cœur. Il semble que , sous le voile de ces illusions agréables , ils veuillent déguiser à leur âme la réalité des dangers auxquels s'expose le patriote, et s'entretenir d'idées gracieuses, en attendant l'heure du combat ; comme ces Spartiates qui se couronnaient de fleurs , sur le point de périr aux Thermopyles.
Nons citerons pour exemple le morceau suivant, que l'auteur suppose adressé par un paysan à sa maltresse :
cf A travers mille dangers, à travers mille malheurs, ton sourire a égayé ma route. Plus notre destin devenait sombre , plus la flamme de nos cœurs était vive. J'étais esclave, mais dans tes bras mon âme
• Ancien étendard âe& chefs de l'frlanda
retrouvait l'indépendance^ et je bénissais jusqu'à mes misèie^ /qiii me rendaient phis cher à tes yeux.
a J'ai vu ta rivale honorée , qua,nd le n^épris était ton partage; j'ai vu ton front ceint d'épines, quand Tor étincelait sur le sien; elle m'offrait une place dans ses temples, quand le creux des rochers était ton refuge. Mais que je tombe sans vie à tes pieds, si je me donne à celle que je n'aime pas, si je te dérobe une seule de mes pensées, d
Un autre morceau, d'un ton plus élevé, est placé dans la bouche d'un de ces vieux poètes errants qui parcouraient l'Irlande en pleurant les destinées de la patrie :
a Oh ! ne blâmez pas le barde , s'il fuit vers ces réduits secrets où le plaisir repose , et sourit nonchalamment à la gloire; il était né pour des projets plus nobles; dans des temps moins contraires, son âme eût brûlé d'une fiamme plus sainte. La corde , qui maintenant languit sur sa lyre^ aurait tendu l'arc redoutable et lancé les flèches du gueiTier. Sa bouche, qui ne sait plus soupirer que le tourment des vains désirs, aurait versé à larges flots les accents mâles du patriote.
tf Mais, ô mon pays ! ta gloire est perdue; ils sont brisés ces courages qui ne devaient plier jamais; tes fils se cachent et fuient le jour pour gémir librement sur tes ruines ; car on les nomme traîtres lorsqu'ils t'aiment, et la mort les punit de te défendre. Le mépris est leur partage, à moins qu'ils ne te soient infidèles; ils sont condamnés à vivre obscurs , s'ils refusent de renier leurs pères ; et le flambeau qui les conduit aux honneurs s'allume au bûcher funeste où la patrie git expirante.
a Quoique ton orgueil soit abattu, quoique ton espoir ait fui comme l'ombre , je t'aime , ô Érin / et ton nom vivra dans mes chants ; jamais, dans ses heures de joie , mon cœur ne repoussera le souvenir de tes maux. Je veux que l'étranger entende retentir tes gémissements dans ses plaines ; je veux que le son de ta harpe s'élance au delà des flots qui nous entourent ; je veux que tes maîtres eux-mêmes, dans le moment où ils rivent tes fers , s'arrêtent à la voix de leur esclave, et laissent échapper une larme. x>
Souvent M. Moore rétrograde vers les temps de l'indépendance irlandaise, et chante les héros de la patrie libre: « Qn^Érhi se rap-
d7i SUR L'BSPRIT NATIONAL DES IRLANDAIS.
pelle les anciens jours j ces jours où ses enfants ne la trahissaient pas. — Honneur aux épées du vieux temps, honneur aux hommes i)ui les portèrent l » Quelquefois, il invoque le souvenir des batailles dont le soil a décidé de la liberté; il peint la marche nocturne du conquérant, et la dernière veille des soldats de la patrie, qui, retranchés suc le penchant des collines, a attendaient le jour pour moimr. n
<K N'oubliez pas les champs où ils sont tombés , les derniers , les plus fidèles des braves; ils ne sont plus, et notre espérance a péri sans retour avec eux.
a Oh ! si nous pouvions reconquérir sur la mort ces ccBurs qui bondissaient pour la patrie ! S'ils se relevaient à la face du ciel, pour renouveler le combat de l'indépendance !
a En un instant serait brisée la chaîne que la tyrannie nous impose; ni hommes, ni dieux n'auraient le pouvoir de la renouer»
« C'en est fait, l'histoire grave sur ses tables le nom de celui qui nous a vaincus; mais maudite est sa renommée, maudit est sod char de triomphe, qui roule sur les têtes des hommes libres.
« On aimera mieux la tombe, on aimera mieux le cachot illustré par un nom patriote , que les trophées de ceux qui marchent à la gloire sur les ruines de la liberté. x>
C'est un grand titre à la reconnaissance d'une nation que d'avoir su chanter, en vers capables d'être populaires, sa liberté présente ou passée, ses droits garantis ou violés. Celui qui ferait pour la France ce que M. Moore a fait pour l'Irlande serait récompensé au delà de ses peines par l'estime du public et par la conscience d'avoir rendu service à la plus sainte de toutes les causes. Dans les temps d'arbitraire, nous avions des refrains mordants pour arrêter l'injustice par la crainte frivole du ridicule ; pourquoi , dans ces temps de liberté douteuse, n'aurions-nous pas des chants plus nobles pour énoncer nos volontés, et les présenter comme une barrière au pouvoir toujours lente d'envahir? Pourquoi les prestiges de l'art ne se joiri* draient-ils pas à la puissance de notre raison et de nos courages? Pourquoi ne nous ferions-nous pas une poésie nouvelle, inspirée par la liberté et consacrée à sa défense; une poésie, non pas classique, mais nationale, qui ne serait pas la vaine imitation des génies qui ne sont plus, mais la peinture vivante des ftmes et des pensées
d'aujourd'hui; qui protesterait pour nous, se plaindrait avec nous, nous parlerait de la France et de son destin, du destin de nos aïeux et de nos fils?
Nous avons réussi dans Uélégie' amoureuse, craindrions-nous d'entreprendre l'élégie patriotique , non moins touchante , non moins douce qud l'autre? Quelle image plutf digne de pitié et d'amour, que cette patrie de nos pères, si longtemps le jouet de la fortune, tant de fois vaincue par la tyrannie , tant de fois trahie par ses propres soutiens, aujourd'hui ranimée, mais encore chancelante, et réclamant d'une voix débile nos secours et notre dévouement? Quoi de plus poétique que sa longue existence , où se rattache par tant de liens notre existence passagère ? Nous qu'on appelle des hommes nouveaux, sachons prouver que nous ne le sommes pas; sachons nous rallier, par des souvenirs populaires, aux hommes qui, avant nous^ ont voulu ce que nous voulons, aux hommes qui ont compris comme nous les libertés de la terre de France. L'esprit d'une indépendance généreuse et paisible nous a précédés de loin sur cette terre; ne craignons pas de la remuer profondément, pour y retrouver cet esprit : nos recherches ne seront point vaines , mais elles seront tristes; car nous rencontrerons plus souvent des supplices que des triomphes. Ne nous y trompons pas , ce n'est point à nous qu'appartiennent les choses brillantes du temps passé; ce n'est point à nous de chanter la chevalerie : nos héros ont des noms plus obscurs. Nous sommes les hoinmes des cités, les hommes des communes, les hommes de la glèbe , les fils de ces paysans que des chevaliers massacrèrent près de Meaux, les fils de ces bourgeois qui firent trembler Charles V% les fils des révoltés de la jacquerie.
' En 4858, ionqull était régent da royaume.