SUR LA CONQUÊTE DE L'ANGLETERRE, ETC
Saxonne en disposant d'elle contre son gré; prétendant que ses sujets saxons ne possèdent rien qui ne soit à lui, et les menaçant, s'ils devenaient rebelles , de leur arracher la peau de la tête.
Outre ces caractères qui dérivent de Tétat politique du pays, l'auteur d'ivanhoe n'a pas manqué d'en introduire d'aulres qui dérivent des opinions du siècle* Il peint le templier à l'esprit hardi y plein d'ambition et de projets, méprisant la croix dont il est le soldat, tuant des Sarrasins par spéculation de fortune ; et , en regard , le templier fanatique, esclave passif de sa règle et de sa foi , le prêtre hypocrite et sensuel ; le juif humble, souple et patient, entouré de mépris et de périls, obligé de tromper pour se défendre, et d'être fripon adroit parce que les puissants du monde peuvent l'être à son égard impunément et le front levé. Mais il y a un personnage qui efface tous les autres, et auquel l'ftme du lecteur s'attache par un intérêt irrésistible : c'est celui de Rebecca, la fille du juif Isaac d'York. Rebecca est le type de cette grandeur morale qui se développe dans l'âme des faibles et des opprimés de ce monde quand ils se sentent meilleurs que leur fortune, meilleurs que les heureux qui les écrasent. Tout ce qu'il y eut jamais de dignité calme dans l'âme d'un Caton ou d'un Sydney se joint en elle à la modestie naïve , à la patience qui ne murmure jamais, à ce pouvoir si touchant de souffrir qui est l'attribut des femmes. Ce caractère , si fort au-dessus de notre nature , y est ramené par l'auteur avec un art si parfait, il s'introduit si naturellement dans les scènes où il se développe, que, quelque idéal qu'il soit, nous sommes entraînés à y croire, et que nous nous sentons grandir en y croyant. Une scène admirable , dont nous essaierions vainement de rendre l'effet, est celle où Rebecca, prisonnière du templier Briand de Boisguilbert, est visitée par lui dans la tour où il la tient enfermée. Seule en présence de cet homme violent dans ses passions, et indomptablement volontaire, qui lui déclare sans aucun détour qu'elle est sa captive par l'épée et qu'il usera du droit de la force, elle sait lui imposer le respect de sa personne, et faire tomber devant elle, comme une flèche qui a manqué le but, toute la véhémence de ce soldat farouche, qui, dans le combat, renversait des rangs entiers, et qui, dans le commerce de la vie, abaissait les hom* mes comme le vent abaisse les roseaux.
11 y a, dans ce roman, bien d'autres choses dont nous ne rendons pas compte. On y trouve des scènes de gaieté tellement naïves, telle-
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ment vivantes y que , malgré la distance des temps ou l'auteur se place, on se les figure sans effort. C'est qu'au milieu du monde qui n'est plus, Walter Scott a soin de placer le monde qui e6t et qui sera toujours, c'est-ànlire Thumanité, dont il connaît tous les secrets. Tout ce qu'il y a de particulier aux temps et aux lieux, l'extérieur des hommes, l'aspect du pays et des habitations, les costumes , les usages , sont décrits avec la vérité la plus exacte; et pourtant l'érudition immense qui a fourni tant de détails ne se laisse apercevoir nulle part. Walter Scott semble avoir pour le passé cette seconde vue que, dans les temps d'ignorance, certains hommes s'attribuent pour l'avenir. Dire qu'il y a plus de véritable histoire dans ses romans sur l'Ecosse et sur l'Angleterre que dans les compilations philosophiquement fausses qui sont encore en possession de ce grand nom, c'est ne rien avancer d'étrange aux yeux de ceux qui ont lu et qui ont compris les Puritains, Waverley^ Rob^Roy, VOfftcier de Fortune et la Prison d Edimbourg.
SDR LA VIE d'aNNE BOLBTN,
ruMME DE nunu tiii.
A propM de l'ouvrage da miss Benger , iotitolé : Memoin of th$ ttfe of Awu Boiept, quenûf Henry YIIIK
} BT ouvrage est une des pièces du procès que la morale et ' la raison doivent intenter au xvi*' siècle. Si la mort vio- I lente d'Anne Boleyn appartient au seul Henri VIIÏ, les '■ circonstances de ce qu'on appelle rélévation et la chute ' de cette femme appartiennent aux mœurs de l'époque et surtout à l'esprit des cours, esprit qui, dans la France d'alors, était le même qu'en Angleterre.
Anne fut l'arrière-petite-fille de Geoffroy Boleyn, négociant de Londres, que son crédit et sa fortune acquise avaient élevé à la place de premier magistrat municipal de la première ville d'Angleterre. Les enfants de cet homme , abjurant la condition paternelle,
* Article tfttéré dans le Coarrier Françaig, 1891 .
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dispenèrent Bet biens dans des maisons nobles où ils s'idUèrent; Us achèteront des brevets de courtisans au prix des richesses de leur fiimille ; H c'est ainsi que la descendante du riche roturier naquit noble et pauvre à la fois. Le père et la mère d'Anne Boleyn vivaient comme parasites à la cour du roi Henri YIII , dont ils étaient fort goûtés tous deux , Fun pour son esprit , l'autre pour ses grâces. A peine Anne fut-elle hors du berceau , à peine eut'^elle montré les premiers signes de cette beauté qui la rendit ensuite si célèbre et si malheureuse^ que se» parents la destinèrent à la vie qu'ils menaient 6ux*^mémes. II y avait, dans ce temps, 'à la cour, des places pour les complaisants et pour les belles de tout âge. Anne fut fille d'honneur à sept ans ; avec ce titre , elle partit pour la France à la suite de Marie , sœur du roi d'Angleterre , qu'\m traité diplomatique unissait de force au vieux Louis XII , dans le moment où elle avait pour un autre homme une passion violente et déclarée. Mais , de même que les parents d'Anne Boleyn s'inquiétaient peu de voir leur enfant livrée aux hasards d'une éducation étrangère , et privée de leurs caresses et de leurs soins, pourvu qu'elle devînt femme de cour; de même Henri YIII n'hésitait point à faire entrer sa jeune sœur dans le lit d'un vieillard infirme , pourvu qu'elle devtnt reine de France.
Anne consuma ses années d'enfance daps de continuelles études de l'art de plaire; elle sut de bonne heure figurer avec grâce dans ces mascarades puériles qui aidaient les puissants du siècle à conduire à leur fin des journées vides et sans emploi \ elle apprit à séduire les yeux et à encourager les hommages; elle apprit à écouter les adorations des hommes, avant l'âge de les comprendre; elle apprit surtout à exciter par ses succès l'envie de ses jeunes compagnes, non pas cette envie d'émulation qui natt du sentiment de ce qui est bien et qui double le désir d'y atteindre, mais cette jalousie haineuse qui ^'indigne (Je voir un autre marcher plus rapidement au but commun; car la beauté même et les grâces personnelles n'étaient estimées que comme des moyens pour acquérir et avancer. Parmi les haines d'envie qu'Anne Boleyn excita quand elle revint dans son pays, il y en eut de violentes et d'implacables qui la poursuivirent jusqu'à la mort. Elle fut sur le point d'échapper heureusement à la fortune qui l'attendait, en épousant un jeune lord Percy , qui l'aimait et qu'elle aima en retour ; mais le père de ce jeune homme, averti par un cardinal que Henri VIII jetait les yeux sur la fiancée, menaça son fils de
TEMlfE DB HBNRI YIII. SM
le désbérker ril penistaît à gêner le roi. Le jeune liomme fot oontraint de céder; et Anne, quittée par sonamant, devint accessible à Henri Vni« Il venait la visiter dans la maison de campagne acquise parle travail de son aïeul, lieu de repos où elle s'était retirée pour guérir son amour blessé. La tradition désigne encore la colline d'où le son d'un cor de chasse annonçait l'approche du roi , et fitîsait baisser le pont*levis qui le séparait de la femme qu'il croyait obtenir au prix de quelques empressements passagers. Anne , plus ftère ou plus habile que lui-même ne l'avait pensé, lui répéta le mot d'Éli*' sabeth Grey à Edouard IV : a Je suis trop digne pour être votre mat- « tresse, pas assez pour être votre épouse. »
Henri VIII s'irrita par l'obstacle } il était marié depuis des années à une femme d'une vertu et d'une tendresse irréprochables; il sollicita contre elle le divorce, ce remède des unions mal assorties^ que l'église romaine refusait obstinément aux besoins du peuple, roaia qu'elle accordait sans peine aux plus légers caprices des grandi* L'histoire nous a transmis les détails du procès de la reine Catherine^ que la cour de Rome hésitait à sacrifier, cette fœs , parce qu'elle était parente de Charles-Quint. La plume de Shakspeare a immoiw* talisé la noble résistance de cette femme au despote qui la rejetait comme un meuble usé de sa maison. Henri VHI, à défaut de la voix du pape, acheta celle des universités catholiques. Ledivoree fut pro» nonce, et Anne Boleyn, pour prix de sa jeunesse, livrée à un homme plus vieux que son père, reçut le titre de reine , que , depuis sa pre* Qiière enfance, elle avait appris à envier. Son père, satisfait jusqu'alors de la faveur dont il jouissait, s'ûrrita « et devint mécontent, parce qu'il n'obtint point un accroissement de fortune proportionné à l'élévation de sa fille; le chagrin qu'il en ressentit fut tel qu'il s'éloigna de la cour, laissant celle qu'il devait pro^ téger à la merci des ennemis nombreux que son nouveau rang lui créait. Parmi tous les parents de la nouvelle reine, il n'y en eut qu'un seul , un de ses frères, qui garda quelque affection pour elle i les autres la détestaient par envie , ou l'accusaient amèrement dea mécomptes de leur ambition. Ëlle«-mênie, dans le premier mois de son prétendu triomphe, se vit humiliée , sous son dais de pourpre, par un pauvre firère franciscain , qui , dans la chapelle môme de Henri Vni, et en sa présence, reprocha à ce prince d'avoir rompu sa foi epvers une épouse fidèle. Tous les moines de cet ordre furent