AD COLLÈGE DE FRANCE
nouvelles y qui n'ont pas eu le temps d'achever, sous le despotisme, l'apprentissage de la servitude. aPuissont-elles, s'est écrié noblement le professeur, puissent-elles, ces générations avides d'instruction, de liberté et de bonheur, devenir un peuple généreux et sage, à jamais incapable de supporter le joug du despotisme , et de secouer celui des pouvoirs tutélaires ! Qu'elles sachent bien qu'il n'y a de lumières pures que celles qui perfectionnent les mœurs; qu'on cesse d'être éclairé , quand on se déprave; qu'une nation n'est libre qu'à proportion qu'elle est juste, bonne et courageuse ; que les arts et les sciences ne sauvent de la servitude que ceux qu'ils préservent des vices, et qu'un peuple corrompu est une proie promise à la tyrannie, à peu près comme ces cadavres qu'on abandonne aux bétes farouches. j>
Des exhortations si hautes et si pures rejettent , bien loin derrière nous, le temps, pourtant récent encore, où la servitude élégante professait seule dans les écoles; où l'on faisait prédire à Virgile la naissance du fils d'un despote; où l'on profanait devant la jeunesse les grands noms de patrie et d'honneur; où les phrases d'une rhétorique vide et les chifires glacés de l'algèbre étaient l'unique pâture offerte à l'âme d'un jeune citoyen français; où, dans des séances d'apparat , les bancs de la jeunesse se couvraient de personnages à cordons , invités par un professeur courtisan , afin de rendre bon compte à César de l'esprit des fils des partisans de Marins.
M. Daunou poursuit maintenant son cours d'histoire par de savantes discussions sur les deux bases de la science historique, la géographie et la chronologie : c'est en accoutumant son jeune auditoire à la gravité de ces études, qu'il lui fera oublier et mépriser les futilités et les lâchetés impériales. Que l'esprit de la, jeunesse soit sérieux et droit, et la France sera soustraite aux chances futures du despotisme : car de tels esprits sont la terreur des tyrans, bien plus que la fougue mobile des clubs populaires.
L'auteur de cet article a écouté, comme élève, les leçons de M. Daunou ; jeune homme , il a eu sa part dans les conseils que le professeur a donnés aux jeunes gens : s'il osait exposer pour son compte les principes de conduite que ces leçons éloquentes lui semblent prescrire à ceux qui s'engagent aujourd'hui dans la carrière des intérêts patriotiques, il dirait : qi^e dans l'époque présente , qui est celle d'un grand renouvellement, que dans ce temps de passage, où les vieilles formes ne sont plus , et où les nouvelles ne sont pas
encore, où le genre humain se cherche et doute, Tactivité de chacun de nous, pour être sage et fructueuse, doit être surtout intérieure. Chacun de nous doit se proposer sur son 'propre avenir la grande question que Iliumanité tout entière tend à résoudre sur le sien; que dois-je être? Notre conscience, si elle est consultée dans le calme , nous répondra que nous aurons accompli notre destinée, si nous savons nous maintenir toujours raisonnables, courageux et libres. Voilà tout le problème politique. C'est en nous-mêmes , c'est dans la solitude de nos cabinets, au milieu des méditations lentes de la science, que nous en trouverons le secret , et non dans le bruit du monde et des partis, sur cette mer de disputes, où les passions s'entre-choquent, et d'où se retire devant elles la raison paisible et craintive. Ne nous laissons pas séduire à l'ambition indiscrète de faire faire à la France ce qui est bien ; faisoîis-le : n'est-ce pas nous qui sommes la France? Nous avotis admiré M. Daunou; apprenons quelle force a créé son caractère, élevé son âme, agrandi sa pensée ; il nous le dira lui-même : quarante ans de retraite et d'études.
SUR l'empire ROIlAINy LES CAUSES DE SA RUUŒ ET LE DOUBLE CARACTàRE DES mSTlTUTIOIfS DU HOTEN AGE EN ORIENT ET EN OCCIDENT,
A propos de YBittoire du Bas-Empire, par M. 4e Ségar '.
UAND les légions de César passèrent le Rubicon , elles venaient tonquérir pour César toutes les magistratures romaines; cette conquête, dont le premier favori des soldats devenus traîtres ne jouit pas longtemps, grAce à Brutus , fut, par de nouveaux actes de trahison , assurée dans la suite à ceux qui héritèrent après lui de la faveur nûlitaire. C'est ainsi que le simple titre de général aimé des troupes, imperatorj renferma en lui seul tous les pouvoirs et tous les droite ; c'est ainsi qu'au dedans de Rome , le chef heureux que les légions de Germanie et de Pannonie avaient élevé sur leurs boucliers devint le protecteur
' Genfteur Européen, numéros du 43 et du S9 octobre 1819.
unique , l'unique vengeur de tous les intérêts civîb, ie représentant des comices y Téleçteur des consuls, le président du sénat; tandis qu'au dehors, image de Rome tout entière, il exerçait, pour son seul profit , le despotisme colleetif que le peuple ci-devant roi s'était arrogé sur les peuples vaincus par ses armes. Leurs tributs se rendaient à son fisc, leurs bras étaient à ses ordres. Cependant, après cette révolution, le citoyen romain, privé de la part qu'il avait eue au pouvoir de Rome où à l'empire romain , n'en conserva pas moins le privilège passif de la condition romaine , la franchise de sa personne et de ses biens, l'exemption de tout tribut arbitraire. L'homme des provinces se distinguait encore de l'homme de la cité ; mais cette distinction ne dura guère. Sous le prétexte humain de gratifier le monde d'un titre flatteur, un Antonin appela, dans ses édits, du nom de citoyens romains, les tributaires de l'empire romain, ces hommes qu'un proconsul pouvait légalement torturer, battre de verges, écraser de corvées et d'impôts. Ainsi fut démentie la puissance de ce titre autrefois inviolable, et devant lequel s'arrêtait la tyrannie la plus éhontée ; ainsi périt ce vieux cri de sauvegarde qui faisait reculer les bourreaux : Je suis citoyen romain.
Depuis ce temps, il n'y eut plus de Rome; il y eut une cour et des provinces : nous n'entendons pas par ce mot ce qu'il signifie aujourd'hui dans les langues vulgaires, mais ce qu'il signifiait primitivement dans la langue romaine, un pays conquis par les armes; nous voulons dire que la distinction primitive entre Rome conquérante et ceux qu'elle avait soumis s'établit alors entre les hommes du palais et les honmies qui étaient hors du palais; que Rome elle-même ne vécut plus que pour une famille, pour une poignée de courtisans, comme autrefois les nations asservies par elle n'avaient vécu que pour elle. C'est alors que le nom de subjugués , subjecti , que notre langue a corrompu dans celui de sujets^ fut transporté des habitants vaincus de l'Orient ou des Gaules aux habitants victorieux de l'Italie, attachés désormais au joug d'un petit nombre d'hommes , comme les autres Pavaient été à leur joug, propriété de ces hommes, aussi bien que les autres avaient été leur propriété , dignes, en un mot , de ce titre dégradant de sujets, subjecti, qu'il faut prendre à la lettre. Voilà l'ordre de choses qui , depuis Auguste , s'acccTmplissait graduellement; chaque empereur se faisait gloire de hâter le moment de sa perfection; Constantin y donna le coup du maître. Il efiaça des
enseignes romaines le nom de Rome, et mit à la place le signe de la religion que venait d'épouser Tempire. Il rabaissa les noms révérés des magistratures civiles au-dessous des officiers domestiques de sa maison. Un inspecteur de la garde-robe avait le pas sur les consuls. L'aspect de Rome l'importunait; il croyait voir l'image de la liberté, gravée encore sur ses vieilles murailles; l'eifroi l'en chassa : il s'enfuit vers les rivages de Byzance: il y bâtit Constantinople , plaçant la mer pour barrière entre la nouvelle ville des Césars et l'antique cité des Brutus.
Si Rome avait été la patrie de l'indépendance, Constantinople fut la patrie de la servitude ; c'est là que naquirent les dogmes d'obéis* sance passive à l'église et au trône; il n'y eut qu'un droit, celui de l'empire; il n'y eut qu'un devoir, celui de la soumission. Le nom commun de citoyen , qui égalait, dans le langage , les hommes vivant sous la même loi, fut remplacé par des épithètes graduées selon le crédit des puissants ou la lâcheté des faibles. Les qualifications d'Éminence^ d'Altesse, de Révérence ^ se prodiguèrent à ce qu'il y avait de plus bas et de plus méprisable au monde. L'empire , à la manière d'un domaine privé, fut transmis aux enfants, aux femmes, aux gendres; il fut donné, légué, substitué : l'univers s'épuisait pour l'établissement d'une famille ; les impôts croissaient sans mesure; Constantinople seule en était exempte : ce privilège de la liberté romaine était pour elle le prix de l'infamie. Le reste des villes et des peuples était traité à la façon des bétes de somme, qu'on use sans scrupule, qu'on fouette quand elles sont rétives, qu'on tue quand elles se font craindre. Témoin la population d'Antioche, condamnée à mort par le pieux Théodose, et celle de Thessalonique , massacrée par lui tout entière , pour une taxe refusée, et pour un malheureux soustrait à la justice de ses prévôts.
Cependant des peuples sauvages et libres s'armaient contre le monde esclave , comme pour le châtier de sa bassesse. L'Italie opprimée par l'empire vit bientôt dans son sein des vengeurs impitoyables. Rome fut menacée par les Goths. Le peuple , las du joug impérial, ne se défendait point. Les hommes des campagnes , encore imbus des vieilles mœurs et de la vieille religion romaine, ces homnies, les seuls dont les bras fussent encore robustes et l'âme capable de fierté, se réjouissaient de voir au milieu d'eux des hommes libres et des dieux ressemblant aux anciens dieux de l'Italie. Le général
que l'empire chargea de sa défense , Stilicon , parut au pied des Alpes; il cria aux armes, et personne ne se leva; il promit la liberté aux esclaves, il prodigua les trésors du fisc; et , de toute l'immensité de l'empire , il ne rassembla que quarante mille hommes , la cinquième partie des combattants qu'Annibal avait rencontrés aux portes de Rome libre. Rome esclave fut prise et saccagée deux fois dans l'espace d'un demi-siècle. Bientôt Tltalie fut traversée en tous sens par les hommes du Nord ; ils s'y cantonnèrent en exigeant la plus grande partie des terres. Les Gaules, l'Espagne, la Grande^retagne, rillyrie furent envahies et partagées de même; le nom romain fut aboli dans l'Occident.
Ainsi la domination dont les trahisons de Jules-César jetèrent le premier fondement, et qu'établit César- Auguste, était reléguée loin de son premier siège, et bornée aux côtes de la Grèce, de l'Asie Mineure et de l'Afrique. Bientôt ces secondes limites furent forcées ; d'autres barbares, non moins faiblement repoussés par les peuples que les Goths et les Franks ne l'avaient été , envahirent la Thrace et attaquèrent l'empire en A^ie. Bélisaire, homme digne de recon-* quérir le monde romain pour la liberté , tenta de le reconquérir pour ses maîtres. Partout il trouva les hommes immobiles à sa voix. L'Italie elle-même s'indigna contre lui des efforts qu'il faisait pour la remettre violemment sous un joug qu'elle ne préférait pas à l'autre , et de ce que ses terres devenaient des champs de bataille pour une lutte qui ne lui importait point. Bélisaire s'éloigna, en versant des larmes, de cette contrée qui répudiait le nom romain avec autant d'empressement qu'elle le revendiquait jadis, quand ce nom était celui de l'indépendance.
Les nations slaves occupèrent la Thrace et la Mœsie; les Perses s'avancèrent : toutes les tribus de l'Arabie , réunies soûs les mêmes drapeaux, animées du même fanatisme, conduites par le même chef, à la fois guerrier, prêtre et demi-dieu, s'emparèrent de tout le pays entre l'Ëuphrate et la mer Rouge. Les nations acceptèrent sans résistance cette nouvelle servitude; et, comme le dit Montesquieu, ce furent les impôts excessifs et les vexations de l'empire qui firent la fortune de Mahomet. Les généraux qui lui succédèrent conquirent la Phénicie et l'Egypte, puis la Numidie et la Mauritanie; leurs flottes parurent sur les côtes de l'Asie , à la vue de Constantinople. Les empereurs, au milieu de leurs voluptés et des intrigues qui occu-
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paient leurs journées, s'indignaient de ce que leurs sujets n'étaient pas braves comme des hommes libres. Dans leurs misérables accès de colère ^ ils décrétaient des supplices contre ceux qui ne se dévouaient pas à leur cause , s'imaginant que la terreur suppléerait au patriotisme* Mais, de même que les flots de la mer ne devenaient pas plus calmes sous les fouets de Xerxès, de même, à la vue des écbafaudSy les esclaves de l'empire romain ne devenaient pas plus fidèles.
Ce n'est pas que le sentiment de l'indépendance eût péri alors dans le cœur des bonunes ; mais ceux en qui il apparut encore ne se rangèrent sous les drapeaux d'aucun maître : ennemis des barbares et de l'empire, ils élevèrent des enseignes qui n'étaient qu'à eux, et se renfermèrent avec la liberté dans quelques lieux d'un abord difficile, dans quelques forteresses abandonnées. C'est ainsi que les îles de la Vénitie se peuplèrent , et que naquit la cité libre de Venise* Rome, malgré elle, en proie à ses souvenirs, supportait impatiemment la conquête ; n'ayant plus de force pour se faire libre , elle fonda l'espoir de son affranchissement sur les prestiges et sur la ruse; elle encouragea les prétentions de sesévèques à une autorité universelle, qui devait tourner à son profit. Ce fut par leur entremise qu'elle obtint, contre le chef des Lombards, ses nouveaux vainqueurs , ligué pour sa ruine avec le despote grec, successeur de ses anciens maîtres, le secours du Frank Kari-Martel. C'est aussi en vertu d'une sommation du pontife de Rome , que le petit-fils de ce Karl , devenu roi des Franks , passa les Alpes et fit respecter la ville menacée de nouveau par les Lombards. En retour, Rome proclama empereur romain ce fils de ses anciens tributaires. Ce fut dans Tannée 800 que le nom AHmperatoTy triste signe de la servitude romaine, après avoir été relégué pendant quatre siècles hors des contrées de l'Occident, fut ainsi rapporté dans les Gaules; des Gaules il passa dans la Ger^ manie; et, ce qui est plus bizarre ^ il y existe encore. Les mots ont aussi leur destinée.
Le DL" siècle nous montre l'Europe partagée en deux zones politiques : l'une comprend les pays qui demeurent encore sous la vieille domination , fondée par les conquêtes de Rome ; l'autre renferme les contrées récemment envahies par les peuples du Nord, conquérants des sujets de Rome. L'état relatif des hommes, maîtres ou sujets, vainqueurs ou vaincus, diffère beaucoup dans ces deux régions
diverses. D'un côté , tout le pouvoir acquis par des siècles de conquêtes est la propriété d'une seule personne , qui le dispense à son gré autour d'elle; de Tautre, ce pouvoir est le partage régulier de toutes les familles issues des vainqueurs. Les Saxons dans la Bretagne, dans la Gaule les Franks , les Lombards dans l'Italie , sont tous propriétaires par tête d'une portion du sol que leurs aïeux ont envahi j tous, gouverneurs et arbitres souverains des hommes vaincus par leurs aïeux. En Grèce, il n'y a qu'un maître , et, sous ce maître ^différents degrés de service ; dans l'Occident, ce sont des milliers de maîtres , libres sous un chef qui n'est que le premier entre des égaux. Tandis que , dans l'empire des despotes romains , aucun ordre ne part que du palais, aucun tribut ne se lève que pour le palais, aucun jugement ne se rend que par le palais; dans les régions soumises aux guerriers du Nord, le tribut de chaque femille vaincue est le patrimoine de tous les vainqueurs. Le chef suprême n'a que son lot d]hommes et de terres, qu'il ménage et gouverne à son gré. 841 est despote, c'est dans l'enceinte de ce partage; et le moindre soldat l'est autant que lui dans le sien. Les hommes vaincus, que le sort n'a point rangés dans la portion du chef , du rot, comme disait la langue romaine, n'ont aucun rapport à lui; ils constituent un domaine privé; ils forment avec les arbres, les plantes , les animaux , les maisons, ce que les chartes de ce temps nomment le vêtement de la terre; ils ressor* tissent à la famille, et non à la société. Quant aux hommes de la race victorieuse , ils vivent sous un ordre et sous des règles sociales. Nul ne leur parle en maître; le roi, créé' par leur choix ou confu*mé par leurs suffrages, les appelle tous ses compagnons. U ne leur impose point des lois; il les convoque pour qu'ils s'en donnent eux-mêmes : il n'exécute point contre eux des jugements décrétés par lui ; il leur prête secours pour le maintien d'une police mutuelle et pour la protection de la justice, que les hommes libres se dispensent entre eux sous la garantie du serment.
Rome conquérante ne se répandait point sur les terres des peuples vaincus; ces peuples n'étaient point entièrement désassociés par ses conquêtes. Possédés en masse, exploités en masse, ils gardaient encore leur nom de nation. Ce nom périt pour les sujets des guerriers septentrionaux ; isolés violemment les uns des autres par l'interposition des vainqueurs, possédés par tètes ou par petits troupeaux, ils échangèrent le titre de leur race ou de leur société commune.
contre celui de leur condition individuelle. Ceux qui, antérieurement à leur défaite y s'appelaient Gaulois, Romains, Bretons, prirent le nom de travailleurs^ serfs ^ gens de peine, yens de possession; tandis que leur t^rre, occupée avec eux par les vainqueurs, prenait le nom do, contrée des Franks , des Angles ou des Lombards. En temps de guerre, ils ne combattaient point à la manière des auxiliaires que Rome tirait de ses provinces, sous les drapeaux de leur nation unis à ceux de la nation maîtresse; on les rassemblait au hasard, sans ordre , sans enseignes , presque sans armes , pour les jeter, comme une sorte de rempart , en avant du front de bataille, ou pour les user aux travaux de la roule et du campement. L'armée consistait dans les vainqueurs, subordonnés les uns aux autres par difTérents grades, et dont les domaines respectifs, marqués du titre militaire de leur premier possesseur, avaient conservé, par le maintien de ce tiire, consolidé, pour ainsi dire, avec la terre, l'ordre et l'arrangement régulier que la dispersion des conquérants devait dissoudre ou affaiblir. Les domaines ayant des grades , on faisait l'appel des domaines au lieu de l'appel des personnes ; les hommes qui sortaient de terres d'un titre égal se groupaient autour do ceux qui sortaient de terres supérieures ; ceux-là se rangeaient sous des chefs choisis pour le besoin , ou sous les fils des premiers chefs , si la race n'avait point dégénéré. Ainsi se passaient les choses, quand il y avait une entreprise d'un intérêt égal pour tous les hommes libres , ou un danger menaçant pour tous; lorsqu'une partie du territoire était en péril, sa défense était abandonnée à ceux qui l'habitaient. Les injures privées se vengeaient par des guerres privées; le roi lui-même ne pouvait entraîner dans ses propres querelles , daqs les guerres que la communauté n'avait pas décrétées, d'autres hommes que ses propres amis, ou ceux qui s'étaient liés envers lui par des engagements de fidélité indépendants du devoir social et de la discipline commune. Au contraire^ dans l'empire d'Orient, nulle partie du territoire n'avait le droit de se protéger elle-même; nul, n'étant rien de lui-même, ne pouvait se faire droit à lui-même , et les querelles de l'empereur devaient être embrassées par chaque habitant de l'empire^, sous les peines que Rome libre avait portées contre les traîtres à la patrie. Telles étaient les différences d'organisation politique qui distinguaient les conlrées orientales de l'Europe des contrées occidentales, lorsque, vers le xu^" siècle , un grand mouvement rapprocha les hommes de
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ces contrées, et mit en contact sur le même sol leurs mœurs et leurs situations diverses. Ce mouvement fut produit par les croisades.
Du moment que les incursions des Sarrasins menacèrent l'Europe, la crainte de leurs progrès et la bame de leur religion arma de toutes parts contre eux ces hommes du Nord , qui vivaient oisifs sur le sol de la Gaule, de l'Espagne et de l'Italie. Des aventuriers franks allèrent les vaincre plus d'une fois sur les rivages de la Calabre et de la Sicile; et quand un pape, secondé par l'éloquence du moine Pierre, souleva contre eux toute l'Europe chrétienne, cette grande insurrection ne fut que le complément des entreprises partielles et obscures qui depuis longtemps la préparaient. L'empereur grec supplia les guerriers de l'Occident de détourner vers ses domaines menacés une partie de ces armées qui devaient inonder l'Asie et l'Afrique : il Tobtint, et une multitude sans frein et sans règle se répandit sur le sol de la Grèce ; tout fut ravagé pour sa subsistance ; Fempire épuisé se repentit de s'être attiré ces auxiliaires incommodes; des haines naquirent entre les Grecs et les chrétiens occidentaux, qu'en Grèce on appelait Latins. Des traités les réconcilièrent pour un temps; mais leur aversion mutuelle éclata enfin avec tant de violence , que Constantinople fut assiégée et pillée par les alliés de l'empire. La conquête ûe s'arrêta pas à ces commencements; et bientôt la plus grande partie des villes et des provinces fut partagée entre les soldats et les chefs de Tarmée latine. Son général, Baudouin de Flandre, établit ses quartiers dans la cité impériale, et prit, du consentement des troupes, le titre d'empereur grec, qui ne changea rien à son pouvoir sur elles, ni àjeur indépendance envers lui. La partie de la Grèce occupée par cette armée prit alors le même aspect que le reste de l'Europe. La subordination des terres y naquit de l'établissement de l'armée, qui se les distribua sans se dissoudre ellemême. Les guerriers de tout rang élurent leurs chefs suprêmes sous le nom d'empereurs , comme autrefois sous celui de généraux. Les affaires communes furent décidées par le suffrage commun. Les Grecs dépouillés, mais non chassés, devinrent les fermiers et les tributaires des vainqueurs; la féodalité passa en Grèce.
Mais l'empire grec n'avait point péri tout entier par cette conquête. Retranché dans Nicée , il se fortifiait chaque jour de la haine qu'inspiraient les exactions des nouveaux maîtres et leur joug plus rude , parce qu'il se faisait sentir de près, et qu'il écrasait sans disas
tinction. Ne sachant pas se faire libres , les Grecs conspirèreni pour ^ être rendus à leur premier esclavage : ils réussirent) et les Latins^ chassés après soixante ans de règne, remontèrent sur leurs vaisseaux, ' emportant de la Grèce le goût du luxe, le goût des titres vains, l'idée de l'unité despotique, et y laissant en retour quelques sentiments d'indépendance que leur exemple avait fait concevoir. En revoyant son palais, l'empereur grec rencontra, pour la première fois, des volontés en présence de la sienne. Ses courtisans se distinguèrent de lui; ses délégués {Prétendirent à une autorité personnelle; les liens de l'empire furent relâchés. Si alors l'indépendance eût été acquise pour tous, si l'égalité sociale eût succédé à la distinction des hommes en gens de cour et en gens d'esclavage, sans doute la population de ces. contrées eût trouvé dans ce changement moral une force et des ressources que Tempire n'avait jamais eues. Mais les dignitaires et les courtisans, qui s'approprièrent le' pouvoir, eurent soin de le conserver tel qu'il avait toujours été , hostile et dur pour les peuples ; et les peuples n'eurent pas plus d'intérêt qu'auparavant à s'exposer aux périls de la résistance contre l'invasion étrangère. Ainsi ces mœurs demi-libérales furent pour l'empire une nouvelle cause de ruine; elles le désunirent comme puissance, sans l'établir comme société . Quant à l'Occident, c'est de là que lui vint le système d'idées qui servit à créer l'échafaudage mystique d'une puissance royale absolue, centre de tout, objet de tout, étant sa propre raison, sa propre fin à elle-même ; c'est à l'aide des mœurs et des dogmes politiques importés de la ville impériale , que le pouvoir d'un Henri VIII, ou d'un Louis XI, succéda, sous les mêmes désignations politiques, à l'autorité du chef saxon Henghist , ou du chef sicambre Chlodov^ig.
Nous ne raconterons point les misérables événements qui précé* dèrent l'arrivée des Turcs jusqu'aux murs de Gonstantinople. Ce qui s'était passé, dans toutes les conquêtes faites par les Barbares sur l'empire, eut encore lieu dans ces moments extrêmes; les peuples se laissèrent envahir, et les fils des Grecs furent enrôlés parmi les soldats barbares; il n'y eut guère que les montagnards de l'Albanie, hommes que la servitude romaine n'avait jamais trouvés dociles , qui résistèrent alors au nouveau joug. A l'assaut de la cité des empereurs, on vit paraître, le sabre à la main, et le turban sur la tête, des légions grecques armées contre ce nom romain, si pesant depuis
tant de siècles. Constantinople fut mise au pillage; le dernier des empereurs, Constantiu-Dragosès , périt sur les murs. Ceux qu'on appelait les grands, les gens de cour, les puissants du palais, reconnurent le pouvoir des vainqueurs; ils conservèrent sous d'autres titres leurs emplois et leur bassesse. Le reste du peuple fut tributaire, et, comme toute montrée habitée pur ses envahisseurs, la Grèce perdit son ancien nom.
«Dans cette dernière lutte de l'ancien monde contre le nouveau, dît M.deSégur,lesarmes de l'antiquité et celles des temps modernes semblaient s'unir pour attaquer et pour défendre la ville des Césars. L'air obscurci par des nuées de javelots et de flèches retentissait à la fois du bruit sourd des lourds rochers lancés par les catapultes, du sifOement des balles , de Téciat terrible du canon.
a L'armée musulmane , victorieuse , entre et se répand à grands flots dans la ville conquise; la veille encore, Constantinople , dépôt des trophées et des richesses de l'univers , offrait aux regards une image vivante de Rome et de la Grèce. On y voyait des césars , des augustes, des patriciens, un sénat, des licteurs , des faisceaux , une tribune , des cirques , des assemblées du peuple , des lycées, des académies, des théâtres; en un instant le fer de Mahomet a tout détruit, et les vestiges de l'ancien monde ont disparu. »
Le style de cette histoire , élégant et correct, est varié avec art selon la nature des récits. Les jeunes gens s'y plairont, et les esprits déjà formés y trouveront souvent du profit. L'étude de la liberté est presque toute dans l'étude de l'histoire; c'est là qu'il faut l'ob* server ponr la bien reconnaître , pour ne pas poursuivre , au lieu d'elie, sa vaine image. Ceux qui, du haut de l'époque actuelle, jettent de nouveaux regards sur les situations antérieures du genre humain , nous préparent le fil qui doit nous guider dans les routes incertaines de l'avenir : adressons-nous surtout à eux ; ils ne donnent point de ces encouragements vagues qui fourvoient l'activité sans expérience; ils n'offrent point de conseils dont ils ne présentent répreuve ; ils n'entraînent point sans montrer le but.