‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 38 sur 91 · UO SUR LE SENS PRIMITIF · texte numérisé non relu

UO SUR LE SENS PRIMITIF

d'hommes n'a eu des maîtres ou des régents absolus que par la violence et contre son gré , ce qui est vrai de toute manière.

C'est dans cette démonstration qu'est la force réelle du livre de M. de la Serve. Il prouve qu'en fait, le despotisme ne s'est exercé nulle part, sans que la conscience des hommes protestât contre loi; et qu'en droit , tout homme qui, librement et sans contrainte , se soumettrait à un pouvoir sans règle, serait coupable d'avoûr violé lui-même sa conscience ; que nulle société n'a le droit de s'aliéner à l'un ou à plusieurs de ses membres, et qu'historiquement, quand de pareilles aliénations ont paru se faire , ce n'a point été volontairement, mais par violence, non point à la fondation des sociétés par la raison humaine , mais à leur dissolution par les conquêtes; que le magistrat français, à qui la Charte constitutionnelle donne le nom de rot, a pour bornes inviolables de son pouvoir la sainteté des libertés individuelles qui sont la base de la société française , logiquement antérieure et supérieure au gouvernement français; que la puissance de lever des armées, de déclarer la guerre , d'exécuté les lois rendues, de proposer les lois à rendre, de quelque titre qu'on la désigne, ne s'étend que jusqu'où finirait le respect des droits et des libertés civiles. '

Du moment qu'une autorité quelconque a violé un seul de ces droits, en détruisant les garanties qui le protégeaient, de ce moment la société acquiert envers elle le droit de contrainte et de résistance. Que le pouvoir y songe bien; si la compassion humaine consent à se retenir devant la misère des hommes que les geôliers séquestrent et dont le bourreau s'empare au nom de la loi, ce n'est pas simplement parce que les geôliers et le bourreau agissent en vertu de la décision de tels hommes appelés juges, rendue sur l'autorité de tels livres nommés Codes; c'est qu'il y a au dedans de chaque homme une raison qui prononce que , quiconque a violé le droit sacré d'autrui, soit dans son être, soit dans son bien, est coupable et digne de punition. C'est devant cette raison ^ et non pas devant telle formule judiciaire, que se tait la pitié humaine; voilà la loi qui sanctionne les lois; si nous lui obéissons quand elle nous commande d'abandonner aux vengeances du pouvoir quiconque de nous a nui à un autre , loi serons-nous rebelles quand elle nous commandera d'abandonner aux chances de l'indignation publique ceux qui auront nui à tous, en ébranlant les droits de chacun?

Il n'y a rien d'inviolable que ces droits et que la raison qui les proclame; quiconque y porte atteinte et méprise cette raison, juge suprême des actes humains, se met lui-ftiéme au ban de Thuroanité, et déchire de ses propres mains son titre à la protection des hommes, dans ses souflrances et dans ses détresses. Voilà la pensée morale q'ui domine tout l'ouvrage de M. de la Serve. Nous ne la suivrons pas dans ses développements logiques. Nous renvoyons le lecteur au livre lui-même , et nous lui abandonnons encore le soin de faire les applications du principe. M. de la Serve a surtout fait valoir, d'une manière neuve et fri^pante, les avantages de cette loi des élections , que nos hommes d'État veulent faire comparaître en criminelle à la barre des Chambres qui l'ont votée. Cette apologie, écrite avant l'attaque, est remarquable par une dialectique forte, et par cette chaleur d'&me qu*inspire la conviction. L'auteur appartient à cette jeune école de politique , dont les dogmes simples et honnêtes abjurent le fanatisme et l'intérêt , qui seuls poussent aux changements de régime. Cette école dédaigne la vaine question des formes; elle ne s'attache qu'à la liberté pure ef à ses garanties immédiates. Elle acceptera tout avec la liberté ; sans la liberté elle n'acceptera rien. Retranchée dans ce principe, seul immuable dans le mouvement perpétuel de ce monde, elle verra se briser contre lui tous les sophismes de l'esprit faux et de l'ambition : quant à la force, son seul adversaire redoutable, elle se prépare à lui opposer des courages aussi énergiques que ses vues sont droites et que ses espérances sont pures.

la SUR LA VÉRITABLE CONSTITUTION

SUR LA V^RItABLB CONSTITUTION DE L'bHPIRB OTTOMAN.

A propos do roofngo biUtoIé : BèPOtuUon de CmutgnllMplê #» 1807 ei ItM, par M. do Jacbeieia do SiintrDeois K

'est Terreur commune des anciens publîcistes, de croire ' que la nature humaine est par ellennôme iodiffér^te à , toute espèce d'arrangement social; que nos consciences politiques ne sont que 4'ouvrage du simple hasard, et * que le despotisme peut être de consentement national tout aussi bien que la liberté. Cette opinion est matériellement fausse. La nature humaine , nature libre , n'a jamais spontanément voulu que Tindépendance ; jamais le despotisme n'a nus le pied sur un coin du monde que contre le gré de ceux qui l'habitaient; voilà ce que révèle l'histoire de tous les temps et de tous les lieux. La liberté, premier besoin, première condition sociale , nulle part n'a disparu que devant la force , que devant la conquête à main armée. C'est la terreur seule qui a fait des esclaves parmi les hommes de toutes les races. Ouvrez l'histoire au point que vous voudrez , prenez au hasard le climat et l'époque , si vous rencontrez une peuplade d'hommes, soit éclairés, soit encore sauvages, vivant sous un régime de servitude , soyez sûr qu'en remontant plus haut vous trouverez une conquête, et que ces hoknmes sont des vaincus. Pareillement, si vous remarquez une population cantonnée dans des lieux peu accessibles qui l'ont défendue contre l'invasion d'une race étrangère, soyez sûr qu'en la visitant vous y trouverez de la liberté. Cette distinction perpétuelle est la clef de l'histoire sociale.

Oh vous raconte qu'il y a aujourd'hui, sur le sol de la Grèce antique, une nation où nul individu n'a de volonté ni de propriété personnelle, où un seul homme dispose de tous les autres, qui s'abjurent tous devant lui ; il faut demander au narrateur si la population qu'il prétend ainsi régie n'est point conquise , si l'homme dont

* Censeur Européen du 7 février ISSO.

DE L'EMPIRE OTTOMAN. i4S

il parla n'est point le chef de ses vieux conquérants, le représentant suprême de la conquête ; et si, par hasard, on répond que ce peuple, loin d'avoir été conquis, est conquérant lui-même , qu'il vit sur des terres qu'il a usurpées, loin que ses terres l'aient été par d'autres; que rhomme sous lequel il plie en esclave n'est point étranger à sa race ; que c'est, au contraire le descendant des chefs de guerre qui ont conduit ses ideuK à la conquête; que, de plus, on ne trouve pas, depuis la conquête, d'époque où ce chef se soit armé contre sa propre nation et en ait subjugué une partie avec l'aide et la force du reste... Alors vous devez nier le fait de l'esclavage et soutenir à priori que la nation dont on vous parle, que la nation turque n'est poipt privée de liberté.

Le problème de la société turque n'a rien d'exceptionnel; il n'est pas autre que le problème de la société (ranque conquérante de la Gaule , de la société saxonne conquérante de la Bretagne, de toutes les petites sociétés germaniques conquérantes de l'Italie , de l'Espagne et de l'Afrique romaine. Les circonstances étant les mêmes de part et d'autre, tout a dû être pareil, et tout l'a été réellement. De même que les Franks dans la Gaule , les Turcs dans la Grèce sont égaux, comme conquérants, chacun pour leur part, du peuple qu'ils possèdent en commun. Ils sont la race à qui l'épée n'a point donné de maîtres; et ceux qu'ils agrègent à leur race sont rendus à la liberté , comme ceux qui devenaient Franes sous les Franks. Le reste des vaincus , désigné sans distinction de races par le nom com« mun de raya$^ est dans la même situation que cette foule anonyme que les bariiares , conquérants du midi de l'Europe , appelaient au hasard serfs, hommes de peine, hommes de puissance, colons, roturiers ou bourgeois. Les rayas payent tous une capitation annuelle qu'on nomme kharadge; leur servitude n'est pas uniforme, non plus que celle des vaincus du moyen Age. Une partie est esclave domestique, une autre cultive pour les maîtres, une autre est chargée de redevances arbitraires ; une autre , plus favorisée, a conservé des magistrats de sa nation et de son culte; elle est régie par eux, et paye en commun les taxes de la conquête.

Sur ces hommes dominent les hommes de la race turque, qui se donnent le nom d'Oimanft^, ou de fils d'Osman; eux , ils ne sont point dominés; ils sont la caste supérieure; et il n'y a point de castes parmi eux; tous peuvent également prétendre aux magistra-

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