HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME
On ne voit pas sans attendrissement y sur la carte de cette oonlrée si libre, des noms de villes empruntés à toutes les contrées de TËu» rope, les noms de Paris, de Rome, de Lisbonne et jusqu'au non) d'Athènes. Toutes les terres européennes ont fourni leur contingent à cette heureuse population, comme pour prouver au monde que la liberté convient à tous, et n'est le propre de personne. Les exilés de chaque pays ont, à l'exemple des fugitifs de Troie, attaché à la patrie de leurs vieux jours le doux nom de la patrie de leur enfance. Tous, tant que nous sommes , l'Amérique est notre asile commun. De quelque partie du vieil univers que nous fassions voile, nous ne serons point étrangers dans le nouveau : nous y retrouverons notre langue, nos compatriotes, nos frères. Si , ce que la destinée ne per-' mettra pas sans doute , la barbarie des vieux temps prévalait contre l'Europe nouvelle > si ceux qui ont frappé les communes du nom d'exécrables *, et qui nous jurent encore la guerre au nom de leurs aïeux , ennemis des nôtres , l'emportaient sur la raison et sur nous, nous aurions un recours que n'eurent pas nos aïeux ; la mer est libre, et un monde libre est au delà. Nous y respirerons à l'aise, nous y retremperont nos âmes, nous y rallierons nos forces.
Nos manet Oeeanus circamvagus : arva, beata Petamus arva.... ^
HISTOIEB viMTABLB DB JACQUBS BOHHOIUIB, p'aPHÀS ilS DOGUWQITi ▲UTHENTIQUBS'.
I ACQUBS était encore bien jeune lorsque des étrangers venus du Midi envahirent la terre de ses ancêtres : c'était un beau domaine baigné par deux grands lacs, et capable
1 de produire abondamment du blé , du vin et de l'huile.
^ Jacques avait l'esprit vif, mais peu constant ; en grandissant sur sa terre usurpée , il oublia ses aïeux , et les usurpateurs
* Communio autem novum ac peagimum nomen... Sennonom habnli de e](eerpbillbus commun ils illis. (Guibertua de Novigento de Vita sua, apud script, rer. gallie. et ft^ncic, t. Xll. p. 950 et 397.)
s Horat. epod. XI. — ^ Censeur Européen du 19 mai 1990.
iea HISTOIRE VÉRITABLE
lui plurent. Il apprit leur langue, il épousa leur querelle, il s'enchaîna à leur fortune. Cette fortune d'envahissement et de conquêtes fut pendant quelque temps heureuse; mais un jour la chance devint contraire, et le flot de la guerre amena Tinvasion sur les terres des envahisseurs. Le domaine de Jacques, sur lequel flottaient leurs enseignes, fut un des premiers menacés. Des troupes d'hommes émigrés du Nord l'assiégèrent de toutes parts. Jacques était trop déshabitué de rindépendance pour songer à affranchir sa demeure : se livrer à de nouveaux maîtres, ou tenir ferme pour les anciens, fut la seule alternative que se proposa son esprit. Incertain entre ces deux résolutions, il alla confier ses doutes à un grave personnage de sa famille , docteur d'une religion que Jacques avait récemment embrassée, et qu'il pratiquait avec ferveur.
a Mon père, lui dit-il, que ferai-je? Mon état présent me fatigue. Nos vainqueurs, qui nous appellent leurs alliés*, nous traitent proprement en esclaves. Ils nous épuisent pour remplir leur trésor, que dans leur langue ils nomment la corbeille ^ : cette corbeille est un abîme sans fond. Je suis las de subir leur joug; mais le joug de leurs ennemis m'effraie : ces gens du Nord sont, dit-on,*bicn avides, et leurs haches d'armes sont bien tranchantes. Dites-moi, de grâce , pour qui je dois être. — Mon fils , répondit le saint homme, il faut être pour Dieu :ûr, Dieu aujourd'hui est pour le Nord idolâtre, contre le Midi hérétique. Les hommes du Nord seront vos maîtres, je puis vous le prédire; car moi-même, de ma propre main, je viens de leur ouvrir vos portes'. » Jacques fut étourdi de ces paroles; son étourdissement durait encore, quand un grand bruit d'armes et de chevaux, mêlé de clameurs étrangères , lui apprit que tout était consommé. Il vit des hommes de haute taille, et parlant de la gorge, se précipiter dans sa demeure, faire plusieurs lots du mobilier, et mesurer le sol pour un partage. Jacques fut triste ; mais , sentant qu'il n'y avait plus de remède, il tâcha de prendre cœur à sa fortune. Il regarda patiemment les voleurs; et , quand leur chef vint à passer , il le salua du cri de vivat rex ! à quoi le chef ne comprit rien. Les étrangers se distribuaient le butin , s'établissaient dans
> FœderaU , Fondus insquale.
3 Fiftcù».
3 Voyez SalTien, de Gubernatione Dei , Grégoire de Tours, et la Correspondanee des évequGs gaulois avec le roi Chlodowig. (Script, rer. gallic et frandc., 1 1, Il et IV.)