‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 60 sur 91 · HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME · texte numérisé non relu

HISTOIRE VÉRITABLE DE JACQUES BONHOMME

quarantaine avant de passer à l'impression. Jacques n'imprima plus, mais il n'en pensa pas moins.

La lutte de sa pensée contre la force fut longtemps sourde et silencieuse; longtemps son esprit médita cette grande idée, qu'en droit naturel il était libre et maître chez lui, avant qu'il fit aucune tentative pour la réaliser. Un jour enfin , qu'un grand embarras d'argent contraignit le pouvoir que Jacques nourrissait de ses deniers à l'appeler en conseil pour obtenir de lui un subside qu'il n'osait exiger , Jacques se leva , prit un ton fier, et déclara nettement son droit absolu et imprescriptible de propriété et de liberté.

Le pouvoir capitula, puis il se rétracta; il y eut guerre, et Jacques fut vainqueur, parce que plusieurs amis de ses ci^devant maîtres désertèrent pour embrasser sa cause. Il fut cruel dans sa victoire, parce qu'une longue misère Tavait aigri. U ne sut pas se conduire étant libre , parce qu'il avait encore les mœurs de la servitude. Ceux qu'il prit pour intendants l'asservirent de nouveau en proclamant sa souveraineté absolue. Hélas! disait Jacques, j'ai subi deux conquêtes, on m'a appelé serf, tributaire, roturier, sujet; jamais on ne m*a fait l'aftront de me dire que c'était en vertu de mes droits que j'étais esclave et dépouillé.

Un de ses officiers, grand honune de guerre, l'entendit se plaindre et murmurer. «Je vois ce qu'il vous faut , lui dit-il , et je pronds sur moi de vous le donner. Je mélangerai les traditions des deux conquêtes que vous regrettez à si juste titre ; je vous rendrai les guerriers franks dans la personne de mes soldats; ils seront, comme eux, bar(ms et nobles '. Quant à moi , je vous reproduirai le grand César, votre premier maître; je m'appellerai imperaior; vous aurez place dans mes légions ; je vous y promets de l'avancement. » Jacques ouvrait la bouche pour répondre, quand tout à coup les trompettes sonnèrent, les tambours battirent, les aigles furent déployées. Jacques s'était battu autrefois sous les aigles : sa première jeunesse s'était passée à les suivre machinalement; dès qu'il les revit, il ne pensa plus, il marcha...

Il est temps que la plaisanterie se termine. Nous demandons pardon de l'avoir introduite dans un sujet aussi grave; nous demandons par-

I Baron, en laUn baro, en vieux Trançais 5er4, i*st une dérivation des mots germa* niques bahr ou bohrn, qui signlQuient simpicmciil mt homme, dans la langue de^ conqnénints de la Gaale.

Page 1