‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 64 sur 91 · DE NOS HISTORIENS MODERNES · texte numérisé non relu

DE NOS HISTORIENS MODERNES

ment de la qualification latine de nobilis ? Si c^est des privilèges qu'on veut parler^ leur origine est claire; ils sont dérivés de la couquéte, ils sont la conquête elle-ménne. Qiiant an titre de nobilis^ il est difficile de dire quand la race conquérante se l'est attribué pour la première fois , si ce fut une invention de son propre orgueil ou de la flatterie des vaincus. Quoi qu'il en soit , les épithètes de louange ne lui déplaisaient pas; elle se vantait souvent elle-même , elle se qualifiait de race illustre fondée par Dieu même, forte sous les armesy ferme dans ses alliances ^ d^une beauté et d'une blancheur singU" Hères, ffun corps noble et saih^ audacieuse f rapide, redoutable *\ ' Depuis la victoire des Franks , les mots nobilitas et nobilis furent presque toujours joints à leur nom de nation. On trouve Franeiem gentis nobilitas, de nobiii Francorum génère, homofrancus nomine et re nobilis. Dans les premiers temps de la conquête , quand les noms de nations étaient encore employés pour distinguer les races, quand on disait Romains pour désigner les vaincus, le nom de franks, mais tout seul et sans épithëte, signifiait un homme supérieur aux autres. Plus tard , quand le nom de nation des vaincus fit place à des noms tirés de leur état spécial, comme ceux de serfs et de vilains, le nom de nation des vainqueurs s'évanouit aussi et fut rem^ placé par Tépithète d^éloge qui l'avait d'abord accompagné. On avait dit nobilis francus, puis indifféremment francus ou nobilis, enfin on ne dit plus que nobilis. Cela est arrivé ; mais à quelle époque précise? c'est ce qu'il est impossible de découvrir, pas plus que les variations graduelles du langage, la chute ou la naissance des mots. La longue habitude de joindre le nom de frank aux épithètes d'honneur qui l'accompagnaient et qui renfermaient l'idée de puissance , celle de liberté , celle de richesse et même celle des qualités morales qui constituent la noblesse d'ftme, fut cause que ce nom luimême devint un adjectif équivalent à ceux auxquels il était joint d'ordinaire. Dans le xii* siècle, on disait frank par opposition à chétif, c'est-à-dire pauvre et de basse condition ^. On sait dans quel sens moral ce mot s'emploie aujourd'hui, et c'est à notre ancien état politique qu'il doit cette énergie qui Ta fait adopter par plusieurs nations

* Gens Francorum inclyta, auctore Deo condita, fortis in armit, flrmapaela fœdere... eorpore nobilis et Ineolumii, candons et fonna effregia, audax, felox, aapera. (Prolog, ad Leg. Salie, apud s<*.ript. rcr. gallic et francic, t. IV, p. lis.) > Tbibaud fût plein d'engein et plein fut de feintié ,

A homme ne à Temme ne porta amitié, De frank ne de chéUf not' merci ne piUé.

( Ven sur Thibaut le Tricheur, comte de Champagne.)

i78 PREMIÈRE LETTRE

étrangères. Les Allemands, par exemple, s'en servent pour exprimer la condition d'homme libre dans toute sa plénitude. Ils diseut/ranA undfrey, franc et libre. Cette signification, plus moderne pour eux ches qui la différence des conditions ne répondait pas primitivement à une différence de race, a induit en erreur plusieurs critiques sur la vraie signification du nom des Franks dans l'ancienne langue teutonique. Ils ont pensé qu'il équivalait à celui d'hommes libres , et ils se sont trompés*. Ce nom d'une confédération guerrière , formée pour l'attaque plutôt que pour la résistance à l'oppression étrangère, avait un sens conforme à l'impression que ceux qui l'adoptèrent voulaient produn?e autour d'eux. Il signifiait proprement âpre ou rude , et indiquait la volonté de pousser la guerre à outrance , sans peur et sans miséricorde.

Je vous demande pardon de la sécheresse de ces remarques. S'il est permis d'être minutieux , c'est dans ce qui touche à la vérité de couleur locale qui doit être le propre de l'histoire. La nôtre est froide et monotone, parce que tout y est faux et arrangé ; le vrai seul peut y ramener le piquant et Tintérêt. 11 faut que la perspective de ce but diminue l'ennui des sentiers arides qu'on doit traverser pour l'atteindre. *

nUMli^ LBTTRS SUR L'HISTOiaB Bl FlUlfCB.

Adressée aa rédactear do Courrier fmçm» ^.

Monsieur ,

s titre de Français^ que porte votre journal, vous impose une sorte d'obligation d'embrasser tout ce qui regarde la France, de suivre sa destinée dans le passé, comme vou^ la suivez dans l'avenir, et de présenter quelquefois, dans vos feuilles , à c^té de l'expression énergique des

'.Voyez le Glossaire de Wachter aux mots vrang et freh. \\ paraît que, dans le dialecte de quelques-unes dès peuplades qui formaient la confédération fhmke, le nom de rassocialion se prononçait sans n, et qu'on disait frac ou frek, au lieu de frtmk ou ftenk.

^ 13 Juillet 1810. Ce morceau, qui avait déjà subi de grands changements dans la première édition de mes Lettres sur rHistolre de France, publiées en 1897, a été, sauf un petit nombre de phrases, totalement remplacé dans les éditions suîTantes.

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