‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 72 sur 91 · DES COMMUNES · texte numérisé non relu

DES COMMUNES

vances, qui faisait qu'une ville devenait, suivant ic langage du temps, une communauté ou une commune*? A qui, sinon à la ville elle-* même? Ëtait-il possible qu'un roi, quelque libéral qu'on le suppose^ eût plus d'intérêt qu'elle à rétablissement d'institutions qui devaient la soustraire , sous beaucoup de rapports , à Faction de la puissance royale? La participation des rois de France au grand mouvement social d'où naquirent les communes n'a dû être et ne fut réellement qu'une sorte de non-ré»stance, plus souvent forcée que volontaire. Dans les vieux murs démantelés des antiques cités gallo-romaines, enclavées dans la conquête des Franks, vivait une population qui n'avait pu être asservie et partagée avec la terre , comme la population des campagnes. Les conquérants l'avaient frappée au hasard d'impôts levés sur les rôles de la capitation impériale, ou sur de nouveaux rôles arbitrairement dressés. Elle s'était conservée pénible^ ment au milieu de la violence et des exactions des barbares, se nourrissant de son industrie, des restes de l'industrie romaine qu'elle exerçait sans concurrence , à cause de la vie oisive et orgueilleuse des vainqueurs. L'isolement féodal repdit sa condition encore plus dure et plus remplie de dangers ; elle fut en proie à tous les genres de brigandage, rançonnée de mille manières, et poussée enfin à prendi'e les armes pour sa conservation et sa défense ; elle répara les brèches que le tempâ et l'incurie avaient faites à ses murailles; et quelquefois, pour en fortifier l'enceinte, elle abattit de vieux monuments à demi écroulés, un palais , un théfttre, un arc de triomphe, vestige de la grandeur et de la gloire du nom romain. Bientôt les villes qui avaient pris cette attitude défensive se déclarèrent libres, sous la sauvegarde des archers qui veillaient sur leurs tours , et des herses de fer qui s'abaissaient devant leurs portes. Au dehors, c'étaient des forteresses ; au dedans, c'étaient des fraternités ; c'étaient , comme disait le langage du temps , des lieux d'amitié , d'indépendance et de paix '. L'énergie de ces noms authentiques suffit pour donner une idée de Tassociation égale pour tous, consentie par tous, qui formait l'état politique de ces hommes de la liberté, ainsi séparés du monde de l'inégalité et de la violence.

> Voyei la formule des droits de commune: Scablnatu», collegiwnt majoraïut, êlçUlum^ eomptma, btrfredut et Jwiêdiciio. (Dueange, Gloss. ad script med. et inflm. laUnit., sub fiis verbis.)

* LiberUs, araieltia, pax. Voy Dueange, Gloss. ad script, med. et inAmie laUnlt, sab bis verbis.

m SUR L'AFFRANCHISSEMENT

Yen la fin du u' siècle y le midi de la Gaule renfertniùt déjà ud gctnd nombre de ces rilies qui reproduisaient jusqu'à un certain point* dans leur gouvernement intérieur , les formes de l'antique municipalité romaine i leur exemple heureux^ gagnant de proche en proche , répandit un nouvel esprit au nord de la Loire et jusque sur les bords de la Somme et de TEscaut. Des associations consacrées par le serment se formèrent dans les villes moins fortes et moins ri« çhes du pays auquel le nom de France s'appliquait alors d'une ma-nière spéciale; un mouvement irrésistible agita leur population demiflierve; des paysans échappés de la glèbe vinrent la grossir et se conjurer avec les habitants pour l'aflBninchissement de la cité, qui dès lors prit le nom de commune, sans attendre qu'une charte royale ou seigneuriale la lui octroyât. Confiants dans la force que leur don-^ naît l'union de toutes les volontés vers un même but, les membres de la nouvelle commune signifièrent aux seigneurs du lieu l'acte de leur liberté future. Les seigneurs réâstèrent; il y eut combat, puis transaction mutuelle } et c'est ainsi que furent dressées la plupart dea chartes ;une stipulation d'ai^eut devînt la base du traité de paix et ^mme le payement de rindépendance^

Si les villes n'eussent pas été en état d'offrir la guerre à quiconque ne reconnaîtrait pas leur droit de s'organiser librement, elles n'euasent point obtenu, même à |^x d'argent, l'aveu et la reconnaissance de ce droit; aucune somme une fois payée, aucune rente raisonnablement assise ne pouvait compenser la taille haute et basse , les droits de mariage , de décès , de mainmorte , de justice , et tous les autres droits que perdirent le» seigneurs et les rois eux-mêmes, par la création de ces nouvelles puissances politiques* Si les villes , au moment où elles requirent l'aveu des seigneurs et des rois, n'eussent paa d'avance établi les bases de leur constitution indépendante^ ni les rois ni les seigneurs n'auraient eu cette conception pour elles el pris l'initiative de l'affranchissement, même aveo lintention de le vendre au plus haut prix pos»ble ; ce n'était point une marchandise qu'il y eût profita débiter. Ce ne fut jamais non plus , de la part dea rois, un bon tour à jouer aux grands vassaux^ que d'affranchir spontanément et d'ériger en communes les villes du domaine royal; à moins qu'<Mi ne veuille leur prêter l'intention bizarre de s'afiaiUir eux-mêmes pour engager, par cet exemple, les grands vassaux à s'affaiblir. Rois et vassaux ne souscrivirent qu'à leur corps défendant

DBS COMMUNES. 495

^ la révolution qui affiranchit les communes. L'argent qu'ils en tiréxe^i fiit saisi par eux comme un débris dans le naufrage. Il n'y eut point là de spéculations; plus tard^ les r(Ms de France spéculèrenl véritablement^ mais ce fut sur la destruction des communes; elles périrent toutes l'une après l'autre, par des ordonnances royales, entre le xiv« et le xvii* siècle.

L'établissement des premières communes dans le nord de la France fut donc une conspiration heureuse. C'était le nom qu'elles se donnaient ^ Leurs citoyens se nommaient conjurés'. Le goût de ces associations politiques gagna les petites villes et les bourgades. Il gagna même le plat pays, le pays de pur esclavage; et quelquefois des serfs fugitifs y après s'être liés l'un à l'autre par le serment de vivre et de mourir ensemble, creusèrent des fossés profonds et bAlirent des rem-^ parts de terre , demère lesquels ils dormirent en paix an vain bruit des fureurs de leurs maîtres. La liberté leur donna l'industrie ; l'industrie les rendit puissants à leur tour ; et ceux qui les avaient maudits recherchèrent bientôt leur alliance. Quelquefois tm grand sei*^ gneur délaissé par les colons de son dcmiaine , fit enclore de fortes palissades quelque portion de terre déserte et inculte , et fit proclamer au loin que ce lieu serait à l'avenir un lieu de franchise. Il jurad'avttiee la liberté de corps et de bien pour quiconque viendrait halûter dans l'enceinte de sa nouvelle ville , et dressa pour garantie d» ce serment une charte énonçant les privilèges de la futirre commua nauté. Il demandait, pour payement de la terre et du domicile, une Dedêvance annuelle et des services exactement définis. Ceux à qui le marché convenait se rendaient à ce nouvel asile , et la cité grandis^ sait peu à peu sons la protection du chftteao^

C'est ainsi que quelques communes eurent réeUement pour fondaleur le signataire de leur charte ; mais ce fot le plus petit nombre ; ce fuient les moins importantes et celles qui vinrent les dernières. Les' phis anciennes et les |rfus considérables s'établirent spontanément * par insurrection contre le pouvoir seigneorial. Lorsqne le roi infe»^ vint dans cette qaereUe , la commune existait déjii. D ne s'agissait que de s'interposer entre elle et le seigneur immédiat, ponr anêîer Iik guerre civile. Qu'on examine de plus près les faits, qu'en lise, nen

■ Communio civium qiis et conjuraUo dicta. (Annal. Trev.) s ConJuraiilJuratU Voyes DucaDge, GIoss. ad script, med. et iufim. lit, siil> hia verbis.

496 COUP D'OETL SUR L^HISTOIRE DESPÀGNE.

plus les historiens modernes , mais les documents originaux , et l'on verra que cette œuvre de simple médiation fut toute la part de Louis le Gros dans l'affranchissement des communes.

COUP d'obil sua l'histoire d'espacnb*.

'est rindépendance qui est ancienne, c'est le despotisme qui est moderne, a dit énergiquement madame de Staël ; I et dans ce seul mot elle a retracé toute notre histoire , [ et rhistoire de toute TEurope. Il n'y a point Heu de séparer la destinée de l'Espagne de cette destinée cornnfHine; sa situation présente , si nouvelle en apparence, n'est point non plus une nouveauté pour elle.

Plus d'une fois son beau soleil s'est levé sur des générations d'honmies libres , et ce qu'elle fait apparaître aujourd'hui aux yeux de l'Europe étonnée n'est guère que la restauration d'un édifice mal détruit, dont son sol gardait les fondements. Si les choses de ce monde avaient un cours égal et uniforme, l'Espagne eût toujours été , pour la liberté civile, bien loin en avant de la France.

La guerre intestine , suite et développement de la conquête , ne cessa jamais d'agiter la population mêlée de la Gaule : la population de TEspagne fut de bonne heure , par un grand désastre commun, réunie en fraternité commune, confondue dans le même intérêt, le même sentiment, la même condition, les mêmes mœurs. En l'année 712, les Arabes envahirent tout le pays, hors un petit désert au nordouest, entre la mer et les montagnes^, seule habitation laissée à ceux qui n'avouaient pas le droit des conquérants sur la demeure de leurs ancêtres. Resserrés dans ce coin de terre devenu pour eux toute la patrie, Goths et Romainis', vainqueurs et vaincus, étrangers et indigènes, maîtres et esclaves , tous unis dans le même malheur, oublièrent leurs vieilles haines, leur vieil éloignement, leurs vieilles dîs-

I Courrier Français du 6 novembre 1810. * La province des Asturies.

3 C'était le nom que la race Rotliique donnait h la race espagnole, comme les Franks 1c donnaient aux Gauloii».

SUR L'HISTOIRE D'BSPAGNE. 497

tiDctioDs; il n'y eut plus qu'un nom, qu'une loi , qu'un état, qu*iin langage ; tous furent égaux dans cet exil.

Ils descendirent de leurs côtes escarpées , et reculèrent dans la plaine les limites de leur demeure ; ils bâtirent des forteresses pour assurer leurs progrès , et le nom de pays des châteaux * resta encore à deux provinces qui furent successivement les frontières du territoire reconquis. Ils firent alliance, pour ces expéditions, avec la vieille race des habitants des Pyrénées, race dans tous les temps indépendante, qui n'avait point cédé à la fortune des Romains , dont elle ne parla jamais la langue, qui n'avait point cédé à la valeur féroce des Franks, dont elle écrasa rarrière-garde à Roncevaux, qui avait vu le torrent des guerriers fanatiques de l'Orient gronder vainement à ses pieds. Cette union enleva aux Maures, vers le commencement du xu' siècle, les grandes villes de Saragosse et de Tolède ; d'autres cités eurent bientôt le même sort. La plus belle partie de l'histoire d'Espagne est l'histoire politique de ces villes, successivement reconquises par la vieille population du pays.

L'égalité qui régnait dans les armées patriotiques des Astnries et de Léon ne pouvait périr par la victoire : ce furent des hommes plei* neraent libres qui occupèrent les maisons et les remparts désertés par la fuite de l'ennemi ; ce furent des honunes pleinenient libres qur devinrent bourgeois et citoyens. La propriété urbaine et la propriété rurale n'établirent entre les honunes aucune distinction de rang. I^ grade ou la considération personnelle ne passèrent point du possesseur au domaine } et nul domaine ne put conmiuniquer à celui qui l'obtint pour son lot des droits sur les terres ou sur les honunes. Personne ne pouvait prétendre d'un autre que le reqpiect de ses droits légitimes; personne ne pouvait arracher des mains d'un autre les armes qu'ils avaient portées ensemble. Ainsi l'homme du fort et l'homme de la ville, le châtelain et le paysan, également libres dans leurs possessions diverses, vivaient en voisins et non en ennemis. Ce n'était pas que, dans ces contrées, les honunes valussent mieux qu'ailleurs ; c'est que là tout s'établissait sur un fond d'égalité et de fraternité primitives : tandis que , dans les pays voisins, les révolutions roulaient au contraire sur la base d'une inégalité absolue , imprimée au sol par les pas de la conquête, et se dégradant peu à peu^ sans jamais pouvoir s'effacer.

* CastUla. I

49g OOUPD'ŒIL

Toute ville repeuplée de chrétiens devint une commune , c'est-àdire une association jurée, sous des magistrats librement élus : tout cela naquit sans effort, sans dispute, par le simjde effet de l'occupation de la cité. Les citoyens n'eurent rien à payer hors la contribu-» tion civile; ils n'eurent aucune obligation , hors celle de maintenir leur société et de défendre son territoire. Ils devaient se ndlier, dans les dangers communs , au chef suprême du pays ; chacun se ren* dait à l'appel, sous la bannière de la commune , et sous des capitaines de son choix. Quiconque possédait un cheval de bataille et l'armure d'un combattant à cheval était exempt, pour ce service, de la contribution de guerre ; les autres devaient une redevance modique : ainsi la population se divisait, dans le langage, en cavaliers et en contribuabies; cette distinction de fait était la seule distinction. L'influence des mœurs étrangères vint y ajouter, dans la suite , des droits qui n'en dérivaient pas.

SouveM les chefs établis sur de vastes territoires, pour le soin de la défense commune, fondèrent aussi des villes, en appelant dans une enceinte protégée par leurs forteresses, les chrétiens échappés du pays maure, et ceux qui n'avaient point de domicile assuré. Ici il y eitC des traités, des contrats , de^ chartes, qui énonçaient les droits de la cité future , et stipulaient le prix de la terre pour quiconque y ferait sa demeure*. La chfurte liait à perpétuité , ou jusqu'à un nouvel accord , les bourgeois et leurs fils , ainsi que les fils de celui qui avait fondé la commune : les villes avaient autour d'elles de grands espaoes, de grandes étendues de terre, soumis à leur juridiction municipale; leur justice s'étendait sur les châteaux , qui la recevaient au lieu de la donner. D n'y avait point , pour les laboureurs, de condition ni de travaux servîtes. Il semblait que tous ceux qui avaient reconquis la patrie fussent sacrés les uns pour les autres; un respeol mutuel , un mutuel orgueil les protégeait; et les traces de ce noble caractère se retrouvent encore aujourd'hui dans la fierté du paysan de la Castille

Les territoires renfennant plusieurs villes , lesquels, suivant Tu*sage du temps, prenaient le nom de royaumes, avaient pour organi« sation générale l'organisation même des cités municipales , descheb

^ Liberi et ingenut semper maneatis, reddendo mihi et suoceBsoribut mets in iino* quoque anno, in die Pentecostes, de unaquaque domo, duodecim den&rlos. (Foero cité f»r Marina, Teoria de lu Gortes, 1. II, p. 387.)

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