XXXIV INTRODUCTION
cher le Dieu inconnu un siècle avant Socrate, avant les longs martyres et les triomphes de la philosophie, Après les Tarquins, le premier des Brutus a fait ce qu'il y avait à faire en établissant la république. Du temps de César, le dernier des Brutus, s'efforçant de soutenir une république impossible, est un grand cœur auquel a manqué un grand esprit. Au iv^ siècle, Constantin, sans avoir peut-être le talent de Julien, a mieux compris où était Tavenir et la force, et par là il a mérité ou du moins obtenu le nom de Grand. Le fondateur du moyen âge, cet homme tout aussi grand qu'Alexandre et César, et que la barbarie seule de son temps diminue, Taltier Charlemagne a voulu tenir sa couronne des mains d'un pape, pour que cette couronne fût plus puissante en recevant aux yeux de^ peuples la consécration de celui qui leur était le vicaire de Dieu. Au xviii' siècle, Frédéric a suivi une tout autre politique, avec un égal succès, parce que le xviii** siècle était fort différent du ix'. L'histoire est là, qui témoigne d'une manière irrésistible que chaque peuple contient en soi et fournit des moyens de gou*« vernement à qui sait les reconnaître et les employer. riAais pour cela l'esprit le plus merveilleux, la réflexion la plus pénétrante ne suffisent point : il y faut quelque chose de plus grand, l'instinct d'abord et puis l'amour. On ne sert bien une cause qu'à la condition de l'aimer. A rencontre des préjugés vulgaires, tous les grands hommes d'État, ceux-là même qui ont poussé le plus loin l'ambition, et méipe le génie de l'intrigue dans les détails, ont été sincères : ils ont eu une con-» viction profonde et un dévouement sans bornes à leur
INTEODUCnON.
oÀuse. Pour accomplir ses desseins^ Richelieu a été condamné à de terribles conduites ; à son lit de mort, chrétien et prêtre, il ne comprit pas même la question qui lui était faite^ si en ce moment suprême il pardonnait à ses ennemis, déclarant qu'il n'avait eu d'au* très ennemis que ceux de r£tat. On n'adopte pas une cause politique comme un rhéteur prend un sijget d'éloquence; ou plutôt on ne prend pas sa cause, c'est elle qui vous prend, c'est elle qui vous pousse et vous soutient^ c'est elle qui vous rend serein et tranquille au milieu des orages, et vous guide à travers les hasards. En politique surtout, rien de grand n'est possible sans la foi et sens l'amour. Celui qui ne sent pas battre son cœur pour les idées qui agitent ses contemporains ^ n'est pas fait pour leur commander : qu'il demeure dans la vie privée, qu'il descende du trône s'il a eu le malheur d'y nattre, et au moyen âge se retire dans un cloître : de nos jours, et c'est là la beauté de la monarchie constitutionnelle, il lui sufSt de prendre dans le parlement représentant la majorité de la nation des hommes pénétrés de Tes prit de la nation, qui gouvernent pendant qu'il règne Je me hâte d'ajouter qu'il ne suffit pas d'aimer une cause pour la bien servir^ qu'il faut savoir le faire sans fonatisme comme sans pusillanimité, avec constance, mais avec mesure, car sans la mesure il n'y a point de succès durable, ^et la modération, qui est une si belle , vertu morale, est aussi une vertu politique du premier ordre.
Tels sont, à toutes les époques du monde, les moyens permanents et immortels de gouvernement.
XXXYI IMTRODUCnON.
En les appliquant à notre siècle, à l'Europe et parti* culièrement à la France, je dis que , depuis 1789, bien gouverner, c'est gouverner dans l'esprit de la révolution française et avec modération, et qu'U faut gouverner ainsi ou périr, république ou monarchie, légitimité ou usurpation, pouvoir élu ou pouvoir accepté. L'origine des gouvernements n'est pas sans importance; mais les premiers moments passés, la conduite est tout. Si on gouverne bien, on dure; si on gouverne mal, on tombe ; et comme il y a plus d'une manière de mal gouverner, on peut tomber très-diversement.
On dit que la France est mobile, capncieuse> difficile à gouverner, incapable d'un gouvernement raisonnable ; on l'accuse d'avoir renversé l'un après l'autre tous ses gouvernements. Autant de mots, autant d'erreurs. La France du xix' siècle est immuable dans ses vœux; elle est très-focile à gouverner; elle n'a renversé aucun de ses gouvernements, ils se sont tous précipités eux*mémes.
Depuis que la révolution est accomplie, la France ne veut, ne demande qu'une seule chose, le développement régulier et paisible de ses principes. Un pouvoir qui gouvernerait dans ce sens serait sûr de l'immortalité. Tout gouvernement qui manque à l'une ou à l'autre de ces deux conditions, le triomphe des principes de la révolution et la modération dans ce triomphe, c'est-à-dire la liberté et l'ordre, périt plus ou moins vite selon le degré et dans la mesure même de ses fautes.
Manque-t-il à Tordre ; toutes les classes supérieures
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et moyennes, et celles-ci s'étendent trèsJoin et très* bas dans la nation, s'alarment et retirent leur approbation et leur appui. Ou bien on les comprime parla terreur en déchaînant la multitude ignorante et passionnée, ou elles finissent par redresser le gouvernement et par l'entraîner^ dans de meilleures voies, comme à la fin du Directoire et au milieu de 1848. Le gouvernement abandonne-t-il les principes de 1789 et l'esprit de la révolution : la France, dans toutes les classes éclairées, fortifiées alors du redoutable concours des passions populaires, d'abord désapprouve, puis se plaint, et, si elle n'est pas écoutée, déclare de plus en plus son mécontentement; mais, bien loin d'être impatiente, elle attend longtemps, elle supporte beaucoup. Un rien la ramène; un peu d'espoir lui rend sa sérénité. Comme elle est sûre de l'inévitable triomphe des principes de 1789, disons mieux, comme elle en jouit depuis le consulat , grâce aux lois civiles qui ont fait passer ces principes dans la pratique de tous les jours et dans les détails de la vie, elle est plus tentée de se moquer que de se fâcher des essais im^ puissants de contre-révolution. N'attendiint rien de révolutions nouvelles, après celle qui dispense de toute autre, dès qu'elle les voit poindre à l'horizon, elle les signale au gouvernement avec un effroi et une colère prophétiques ; elle ne les subit qu'avec douleur et à la dernière extrémité.
Un coup d'œil impartial jeté sur l'histoire de ces cinquante dernières années suffit à montrer la longanimité de la France, et la venge aisément de ses calomniateurs. Je ne vais dire que des choses bien connues
XXXYIII INTRODUCTION.
de tout le monde, et que j'ai vues moi-mAme de mes propres yeux.
Mon intelligence s'est éveillée sous le consulat : je me souviens très-distinctement de cette grande époque où la France triomphante, unie, tranquille, s'em^ pressait autour d'un gouvernement qui professait hautement lès principes de 1780, et les appliquait avec fermeté et avec sagesse dans les lois et dans Tadministration. Le général Bonaparte avait sauvé la révolution le 13 vendémiaire, et depuis il Tavait couverte de gloire. Il avait mérité d'en être le chef, le premier magistrat, consul ou empereur. On savait qu'il ne rendrait la France ni à la contre-révolution ni à l'anarchie; on lui remettait donc avec confiance la cause du pays et du siècle; on applaudissait, on s'associait à tous les actes de son gouvernement comme à ses vie* toires. Jamais l'aurore d'un siècle ne s'est levée plus sereine. J'ai vu ces beaux jours; ils ne s'effaceront ja* mais de ma mémoire. Le premier consul montra sans doute une habileté profonde et une merveilleuse pru^ dence dans la transformation et l'agrandissement de son pouvoir ; mais c'est le pays tout entier qui le poussa du consulat à Tempire. La France aurait voulu éterniser un gouvernement aussi fort et aussi modéré, aussi libéral et aussi sage, qui avait fait d'elle un monument magnifique à l'honneur de la révolution française, comme pour attester qu'elle pouvait donner au monde la prospérité aussi bien que la liberté.
Combien de temps la France n'a-t-elle pas été fidèle à son enthousiasme, à sa reconnaissance, à ce culte d'un grand homme dans lequel elle se contemplait
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elle-même I Pendant des années aussi longues et aussi pleines que des siècles , la France s'est donnée à Na«* poiéon. Quels obstacles a-t-il rencontrés? Qui lui a résisté ? De qui a-t-il eu le droit de se plaindre? D'où sont venus et à qui sont les premiers torts, et comment s'est faite la séparation de la nation et de l'empereur 7
Cette séparation ne s'est accomplie qu'à la longue. Je l'ai vue nattre , croître , se consommer. Je suis de ce temps. J'étais jeune, il est vrai, mais déjà fonotionnaire et chargé^ d'un enseignement élevé dans les lycées de Paris et à l'Ëcole normale. Je puis assurer que, dès 1810 , l'enthousiasme avait fait place à l'inquiétude et la confiance au mécontentement.
On avait fait la guerre pour maintenir les principes et Thonneur de la révolution ; mais on se demandait oe que signifiaient des guerres lointaines et sans fifli quand la rive gaucbé du Rhin , la Belgique et la Savoie nous appartenaient depuis longtemps , et quand la confédération suisse et le royaume d'Italie dépendaient de nous. A l'intérieur , on avait voulu l'ordre et la monarchie , mais non pas la tyrannie et l'abolition de toute liberté politique. Les esprits prévoyants conce^ vaient des craintes sur la durée d'un pouvoir qui re* poussait tout frein et tout contre - poids , et cas craintes descendaient peu à peu dans tous les rangs.
Chaque jour, le joug devenait et paraissait plus pesant : un corps législatif muet, un sénat qui ne laissait tomber de sa bouche que des flatteries commandées et payées, des impôts accablants, des levées d'hommes toujours croissantes. On ne comprenait mû aux affaires d'Espagne , et ce qu'on entrer