INTRODUCTION. III
les éloges funèbres de Marceau , de Hoche , de Kléber, de Desaix. J'assiste aux revues du premier consul. Je vois ce grand visage pâle et mélancolique, si différent de la figure impériale, telle surtout qu'elle m'apparut une dernière fois sur la terrasse de TÉlysée, à la' fin des cent-jours. Mon instinct patriotique ne s'est pas laissé un moment surprendre à l'éclat d'une dictature militaire que je ne comprenais pas. Je n'ai compris , je n'ai aimé que les conquêtes de la liberté. En 1812, j'étais déjà suspect dans l'Université d'un attachement mal dissimulé à sa cause proscrite, et j'y suis demeuré fidèle parmi les vicissitudes d'une vie souvent orageuse. Je m'honore d'avoir été dans tous mes ouvrages, depuis le premier jusqu'au der«* nier , dans la chaire comme à la tribune , son interprète modéré mais inébranlable. Ma philosophie même n'a guère été que la réflenlon appliquée à ses instincts et le résumé de ses maximes.
Quel est en effet le trait le plus frappant de cette philosophie, surtout en face des philosophies contemporaines? C'est sa méthode. Nous partons de l'homme pour arriver à tout, même à Dieu. L'étude de la pensée humaine est à nos yeux l'étude par excellence , celle qui nous est la clef de toutes les autres. C'est là oe que Descartes a établi ou du moins entrevu. Des^ cartes a supprimé l'autorité en philosophie et y a substitué la libre étude de la pensée^
^ Passim clans mes ouvrages, I'* série, t, I, Cours de 1817 1 Discours d'ouverture, t. II, Cours de 1818, Discours d'ouverture; !!• série, t. H, leç, m; III» série, t. IV ; Préfaces, p. 3-12, 46-52, 78-80, 100-106,
De graves ooDséqoeDoes découlent de ees modestes prémisses.
Si Tétode de la pensée et de ses lois contient déjà toute la phîlosoi^e, il s'ensuit que de la conscience bien interrogée émane anssi la mcwale entière avec ses dogmes les plus sublimes qu'achève et couronne celui d'un Dieu , nécessaire auteur de notre être , qui ne peut pas ne pas posséder les facultés qu'il nous adonnées, et qui les possède, selon la Ich de sa nature, en un degré infini.
Fille de la morale , la politique a le même caractère que sa mère : elle est d'institution naturelle. Les sociétés humaines , faites par des hommes et pour des hommes, ne relèvent point de pouvoirs étrangers et mystérieux , et le seul fondement de l'autorité légitime est rintérét et le consentement des peuples. De là le grand principe de la souveraineté nationale, proclamé par la révolution française, qui répond à celui de la souveraineté de la raison en philosophie.
Il n'y a au fond que deux écoles en philosophie et en politique : Tune qui part de l'autorité seule, et avec elle et sur elle éclaire et façonne l'humanité ; l'autre qui part de l'humanité et y appuie toute autorité humaine. Le temps présent est la lutte de ces deux écoles dans Fintelligence et dans le monde. L'avenir verra le triomphe de la philosophie et de la politique inaugurées par Descartes et par la révolution française. Cest là ma foi, mon espérance, ma consolation^ l'inviolable asile de ma raison et de mon cœur au milieu des troubles et des agitations où se consume notre vie.