‹ Œuvres complètesChapitre 5 sur 91 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

Je le sais : les fils n'ont pas hérité de l'enthousiasme de leurs pères. Notre génération a vu et supporté tant de changements , qu'elle en est lasse et soupire après le repos. £Ue tend les mains au principe de Fautorité, comme les générations de 1789 invoquaient le principe de la liberté, et il est assez de mode aujourd'hui , parmi les enfants de ceux que la révolution et la philosophie ont affranchis , de dire du mal à tort et à travers de la révolution et de la philosophie.

Les ennemis de la philosophie l'accusent de mener au scepticisme et à l'athéisme. Nous donnons pour la dixième fois un démenti solennel à cette accusation. La raison , fidèle à elle-même , remonte aisément k Dieu, qui est son principe. En fait, presque toutes les grandes philosophies ont été dogmatiques. Il n'y a guère eu que deux ou trois sceptiques de génie. L'athéisme est un phénomène assez rare dans l'histoire de la philosophie. Chez nous , au xix* siècle , la plupart des doctrines un peu accréditées présentent, affectent même un caractère moral et religieux; elles se piquent de respect envers le christianisme , et incontestablement elles lui sont plus favorables que contraires. La raison émancipée n'a donc pas nui à la cause de Dieu ; elle l'a servie. Et puis , que proposet-on de substituer à la raison pour le gouvernement de rhomme? Serait-ce le sentiment comme le disent quelques personnes ? Mais le sentiment n'est autre chose que la raison sous sa forme la plus naïve et la plus touchante, la raison instinctive et irréfléchie. Le sentiment, d^ailleurs, est tout aussi libre que la raison, et il peut s'égarer comme elle. Non, dit-on, c'est la

TI IlfTROWCTiaN.

foi, avee la paii profondci qui l'aooompagfie , que nous voulons mettre à la place de la raison et de se$ doutes, À merveille ; mais, si ondaigney prendre garde, la foi, c'est encore la raison, la raison triomphapt du doute , acquiesçant pleinement à une opinion et s*y reposant. Il n'y a pas de foi contre la raiscm. Et quand , fatiguée des incertitudes qu'elle rencontre, 1« raison abdique entre les mains d'une autorité étran«> gère, ne vous y trompez pas; comme c'est elle qui juge à propos de renoncer à ses droits , par là encore ^elle les exerce ; en se soumettant de son gré , elle re« tient sa propre autorité et se gouverne elle-même. Puisqu'il n'en peut être autrement, et qu'on ne peut sortir de soi«môme et abolir sa raison , le paiiti le plus sage n'est*il pas de nous en servir le plus raisonna* blement possible? Résignons-nous de même à la pbi* losophie. Elle est inévitable ; c'est pourquoi elle a toujours été et sera toujours. Elle est l'emploi nécessaire de la raison dans la recberche et la démonstra* tion d'un ordre de vérités qui intéressent au plus haut degré la dignité et le boidieur de l'homme ; au lieu de la combattre inutilement, seoondons-Ia de tous nos vœux dans la noble tâche qu'elle poursuit de siècle en siècle , honorons les services qu'elle a déjà rendus et ceux qu'elle peut rendre encore au genre humain.

Les ennemis de la révolution française élèvent contre elle les mêmes paralogismes qui ne se peuvent soutenir davantage. Ils disent aussi que la souverai* neté nationale mène à Tanarchie , que l'homme est incapable de se gouverner lui-même, et ils le donnent

lîrPRCMOocncMir. vit

à gouverner, à qui ? à des hommes. Mais ces hommes qu'on établit ainsi sur la tête des autres hommes, avec des noms plus ou moins majestueux , ces souverains qui relèvent de Dieu seul et n*ont pas de compte à rendre à ceux qu'ils gouvernent, ne sont-ils pas de chair et d'os comme nous, sujets aux mêmes passions, aux mêmes erreurs, aux mêmes folies, et souvent conspirant eux-mêmes contre l'ordre et la paix qu'ils nous promettent? Les troubles et les révoltes datent-ils de 1789? Et, de nos jours comme auparavant , les gouvernements absolus ont-ils si bien con*^ duit leurs affaires et les nôtres, qu'il faille nous incliner devant leur sagesse et nous hâter de remettre nos destinées entre leurs mains?

La révolution française a fait couler des torrents de~ sang. J'en gémis ; mais j'oserai demander s'il s'est in* troduit quelque bien en ce monde dont on n'ait pas payé la rançon. Quel progrès s'est jamais accompli sans quelque épreuve pénible? Et Ton voudrait que ce progrès immense , cette métamorphose des sociétés humaines quittant leurs anciens fondements, rejetant leurs vieilles autorités et aspirant à se gouverner elles-mêmes , on voudrait que l'enfantement de ce monde nouveau s'accomplit sans souffrances ! Un canal ou un chemin de fer au lieu d'une route ordinaire, avant d'enrichir une contrée, commencent par y ruiner bien des familles, et Témancipation des peuples ne leur coûterait rien ! La guerre de trente ans a été plus longue et elle n'a guène été plus douce que celle de la révolution, et pourtant il ne s'agissait que du protestantisme, et le prix de tant de sang versé a

Tin INTRODUCTION.

été le traité de Westphalie. La révolution française ne peut être comparée qu'à la révolution chrétienne , et sait-on ce que celle-ci a fait naître et entretenu de troubles et de douleurs avant de porter ses fruits? L'ancien culte, en tombant, entraîna dans sa chute toutes les grandeurs de la civilisation antique, les arts , les lettres , ces lois qu'on a appelées la raison écrite , les institutions municipales , les sénats , la splendeur des villes, les plus gracieux et les plus sublimes monuments, tous les souvenirs glorieux de la famille humaine ; ceux qui avaient été grands précipités ; les esclaves émancipés ; les barbares mal combattus, souvent appelés et introduits ; partout des ruines, des massacres, et une telle désolation que les docteurs chrétiens , au v* et au vi* siècle , faisaient des livres pour expliquer, comme de justes châtiments de Dieu et de salutaires épreuves, les misères accumulées sur les peuples, et absoudre la Providence et la religion nouvelle. Tel est le vrai sens du traité de Salvien Sur le gouvernement de Dieu. La révolution française n'a pas été si lente à s'autoriser par ses bienfaits. Les premiers jours du xix* siècle ont vu paraître une législation qui a renouvelé et perfectionné les rapports des hommes dans la famille , dans toutes les transactions de la vie ordinaire, dans le commerce, dans l'industrie, dans l'armée, dans l'éducation, dans la justice, dans l'Église, dans la commune, dans le département, dans rËtat. Les malheurs s'étaient presque arrêtés à la surface ; dans les entrailles de la France avaient été déposés des biens immenses qui s'accroissaient phaque jour par leurs effets mêmes. Nos pères

Page 1