DE LA LÉGION D^HONNEUR
«Messieurs, nous ne voulons pas aller, dans la réforme que nous proposons, jusqu*à désarmer le Gouvernement; et nous ne croirons pas avoir trop peu fait pour la noble cause que nous défendons, si, en nous gardant de toute exagération , nous parvenons à conquérir contre Tarbitraire une règle sage et modérée, mais une règle enfin, une limite comme le veut Tarticle V. Nous n'avons pas rêvé, comme on nous en accuse, une nouvelle création de la Légion d'honneur ; nous n'avons pas cette ambition périlleuse; nous sa\ons que les institutions ne gagnent point à être trop profondément remaniées; mais nous pensons qu'il y avait ici une sage réforme à introduire , et si nous avions pu l'obtenir, ce modeste succès suffirait à nos prétentions.
« Je concevrais l'hésitation de la Chambre s'il pouvait y avoir dans l'article 2 de la commission , tempéré par l'amendement de M. le comte de Ham et par le mien , quelque dommage pour le Gouvernement; mais nous croyons avoir démontré que nul dommage n'est possible. Songez d'abord , je vous prie, qu'il ne s'agit que du temps de paix , et que l'amendement que j'ai proposé hier laisse au Gouvernement toute latitude en temps de guerre. Voilà déjà, voilà la seule crainte raisonnable et légitime , celle dont triomphaient auparavant nos adversaires, entièrement écartée. Reste le temps de paix. Pour le temps de paix, il y aura deux états : l'un définitif et auquel nous tendons , l'autre provisoire et qui subsistera longtemps. Pour ce dernier état, rien à craindre, car il sera régi par l'amendement proposé par M. le ministre de l'instruction publique. Quant à l'état définitif, l'état normal, le maximum absolu que nous voulons établir, vous craignez que, si
ce maximum est de quinze mille légionnaires , il laisse chaque année trop peu de vacances à la disposition du Gouvernement ; eh bien ! j'entre dans celte crainte , j'y salisfais, et je propose, au Heu de quinze mille, trente mille ; et si on me demande pourquoi je prends ce cbiiïrc de préférence à un autre, je réponds : parce que ce chiffre était celui des légionnaires de l'Empire, le 1" janvier 1814. Certes, à cette époque , tous les services étaient noblement récompensés , et pourtant trente mille croix avaient suffi à tous les services : pourquoi donc aujourd'hui le même nombre de croix ne suffirait-il pas à tous les services encore? Ce n'est donc pas un chiffre en l'air que je propose, c'est un chiffre qui repose sur l'expérience et sur une analogie décisive.
« N'oubliez pas que le 1" janvier 1814 nous avions l'état de guerre, et d'une gueri'e immense. Or, c'est ce pied de guerre, et de guerre extraordinaire, que je consens à prendre pour la base de notre état de paix. Suis-je trop rigoureux, je vous prie , fais-je la part trop peu large, et le besoin de récompenses est-il plus grand dans le sein de la paix actuelle qu'au milieu des chances d'une guerre terrible? Notre armée, aujourd'hui, est-elle plus considérable qu'elle ne l'était le 1" janvier 1814? A-t-elle plus besoin du ressort de l'émulation ? Et quant aux services civils , exigent-ils donc aujourd'hui de plus amples récompenses?
« Messieurs, je suis de mon temps , je n'en suis pas le détracteur; j'ai Phonneur d'appartenir depuis longtemps à deux grands corps, l'Université et l'Institut ; je connais et j'admire tout ce qui se fait aujourd'hui de grand et de beau dans les lettres et dans les sciences ; mais je n'en-