DE T.A LÉGION B' HONNEUR
tends pas sacrifier le passé au présent ; je n'accorde pas le moins du monde que les leitres et les sciences aient eu moins d'éclat , et par conséquent mérité moins de récompenses , de 1802 à 181^ que de \MU jusqu'à nos jours. C'est un préjugé de croire que les grandes agitations politiques ou militaires soient défavorables aux lettres et aux sciences. Non , c'est quand l'esprit humain est puissamment remué qu'il a toute sa force et prend tout son essor; il languit quelquefois dans la paix , et l'histoire atteste que les plus grands siècles pour l'esprit humain ont été précisément ceux des plus grands événements. Aristote était contemporain d'Alexandre ; Phidias et Platon, de Périclès ; et les plus grandes découvertes, les plus grandes compositions qui illustrent lexix* siècle ont été faites de 1800 à 4815. C'est à celte grande époque qu'ont paru laMé^ canique céleste, la Mécanique analytique, la Polarisation de la lumière, la Théorie de la chaleur ^ la Théorie des révolutions du globe , le Génie du christianisme; en un mot, les grands travaux , les grandes compositions qui sont l'honneur de notre âge , et dont les immortels auteurs ont presque tous siégé dans cette enceinte. Jamais l'Institut de France, l'Université n'ont compté des hommes plus éminents , et les récompenses qui ont suffi au mérite civil à cette époque, pourraient, je pense, suffire à la nôtre, sans que le Gouvernement pût être accusé d'ingratitude.
« Je suis donc autorisé à soutenir que le nombre de légionnaires qui convenaient à la France de l'Empire peut très-bien convenir à la France d'aujourd'hui. En effet , ce nombre de trente mille légionnaires laisse chaque année au Gouvernement, en vertu des lois de la
mortalité , une trôs-grande htitode. J*ii fait aasd- des calculs t Messieurs, quoique je ne sois pas fort habile en ce genre (On rit); mais je me suis fait aider par des personnes compétentes, et voici les résultats obtenus. Si , vous conformant aux véritables règles de la statistique , au lien de supposer aux légionnaires un seul âge moyen, celui de quarante ans, vous supposez des âges divers, par exemple, trente, quarante, cinquante, soixante ans, et si, sur des données nécessairement diverses, vous établissez une moyenne, en vertu des lois de la mortalité, vous aurez près de huit cents décès par année, huit cents vacances, huit cents croix disponiblea Ebquoil Messieurs, ce nombre, comme nombre normal , n'est-il pas suffisant? Mais prenez-y garde : si vous ne le jugiez pas snffisanti et si, à ce titre, vous rejetiez mon amendement, à plus forte raison devriez-vous rejeter Taniendemeiit de M. Villemain. En effet, en opérant sur les mêmes données, vous aurez par année moyenne, sur les cinquante mille légionnaires actuels, mille deux cent soixante-quatre décorations vacantes, sur lesquelles, d*après l'amendement de M. Villemain, vous ne pourrez donner pendant dix ans que six cent trente-deux décorations. Comment I vous condamnez, sans hésiter, le Gouvernement pendant dix années à ne donner que six cent trente-deux décorations par an, et vous avez peur d'une limite permanente, d'un maximum fixe, qui lui donnerait une plus grande latitude I
« Vraiment, pensez-y, de grâce. Puisque M. Villemain a voulu nous enfermer dans un dilemme auquel il supposait qu'on ne pouvait pas échapper, je lui proposerai à mon tour un dilemme qui ne lui sera peut-être pas plus commode à résoudre; le voici : Ou la réduction que vous proposez est
DE LA LÉGION d'hONNEUR. ill
innocente, ou elle est dangereuse. Si elle est dangereuse il la faut rejeter, avec mon amendement aussi, j*cn conviens; si elle est innocente, comment mon amendement, qui est plus large, est-il dangereux? Mais, direz-vous, la réduclion que je propose n'aura lieu que pendant dix années. Qu'est-ce h dire, et quel principe invoque-t-on, Messieurs? Pour un avantage lointain , consentirez-vous à faire au Gouvernement dans le présent on mal certain ? Vous croiriez-vous le droit de léguer à vos successeurs un pareil héritage? Non ; c'est que vous savez qu'en vous résignant, pendant dix comme pendant vingt années» à ne disposer chaque année que de six cent trente-deux décorations, vous laissez à l'action du Gouvernement tout le jeu dont elle a besoin. Donc mon amendement est trèsacceptable au même titre que le vôtre, et vous n'avez ni Un allument contre moi qui ne retombe sur vous, ni un argument pour vous qui ne fasse pour moi.
M Encore un mot, et j'ai Oui. Puisque la Chambre pense qu'il y a ici des inconvénients divers entre lesquels sa prudence hésite , je la prie de bien peser le pour et le contre. Si l'article en question contenait quelque danger, comme l'amendement de M. Yillemain a été convaincu d'être plus défavorable encore, et que pourtant le Gou* vernement adhère à cet amendement, il faut en conclure que le danger caché dans l'article 2 n'est pas très-formidable. Au contraire , il y a un danger certain à défaire aujourd'hui ce que vous avez fait hier, et à vous déjuger sans autre motif, sinon qu'il «st tout à coup intervenu une opposition ministérielle. Devant cette opposition inattendue , et le subit changement qu'elle a opéré parmi nous, M. le baron Mounier a laissé échapper une
expression douloureuse de regret sur l'initiaiivc infructueuse qu'il a prise. Eh bien ! je tous le dis en toute vérité, si TOUS revenez sur ce que vous avez décidé, si vous détruisez implicitement l'article 1" en adoptant le nouvel article 2 que propose M. Yillemain, un jour viendra^ où les regrets peut-être ne seront pas d*uu seul côté. •
Du conseil de la Légion d*iionneur.
M. Cousin. <r J'ai écouté avec attention ce que vient de dire M. le duc de Montébello contre l'article 9. Je rends justice aux intentions de mon noble ami ; les miennes ne peuvent lui ôtre suspectes : nous voulons tous deux que la monarchie soit forte ; mais loin de redouter pour elle des institutions indépendantes, je suis convaincu qu'il est de son essence de s'appuyer sur de pareilles institutions. Si autour d'elle il n'y a rien qui, par soi-même, ait un peu de force et de vie, sur quoi la monarchie s'appuiera-telle dans les moments difficiles 7 Je ne suis pas de ceux qui redoutent les corps indépendants, et j'appelle de tous mes vœux, pour mon pays et pour la monarchie, des institutions qui, vivant de leur propre vie, entretiennent et répandent autour d'elles, dans l'atmosphère politique, cet esprit de générosité, d'honneur et de dignité, ces mœurs
I Ce Jour vint dans les dernières années de la monarciiie, quand l*abus des décorations, particulièrement dans le ministère de l'Instruction publique , fut porté si loin que le Gouvernemont luimême et le chef de TËtat comprirent quMI fallait s'arrêter. Mais il était trop tard. Le char était lancé sur une pente fatale, et 11 ne t'arrêta qu'au fond de l'abîme.