MINISTÈRE DB CONCILIATION
son tour, tous avez vu Tadmirable conduite en sens contraire de ce même M. Périer à la tête du Gouvernement Le temps n*est pas fort éloigné où Forage grondait autour de nous, où les factions se donnaient rendez- vous sur la place publique, où leurs doctrinessefaisaient jour jusque dans l'enceinte législative ; alors, Messieurs, les membres du Cabinet dû 1" mars ont fait leur devoir. Pardonnezmoi si je vous parle du plus faible de tous , de moimême. La Chambre me connaît; elle sait quelle a été ma conduite depuis que'j*ai éié admis dans son sein. Oui, j'ai voté les lois que réclamaient les circonstances ; et dans un procès célèbre, quand les factions coalisées étaient à la barre de cette Chambre et menaçaient de faire reculer sa justice, je n*ai pas hésité à les regarder en face. Je vous demande pardon de vous parler de moi-même , mais je devais placer ma conduite future sous la protection de ma conduite passée.
« £st-il besoin que je rappelle ce qu*a fait à cette époque M . le président d u conseil ? Je le demande à M. Mérilbou lui-même , quel homme , après Casimir Périer , a plus osé pour le triomphe de Tordre? Dans la triste journée d'avril, j'ai vu M. le président du conseil quitter sa famille pour se joindre lui-même aux gardes nationaux et aux soldats qui se dirigeaient contre les factieux, et présenter sa poitrine aux balles qui tuèrent deux hommes à ses côtés ! Que faisaient alors certains conservateurs d'aujourd'hui? Quand on a déployé un pareil courage pour la cause sacrée de l'ordre, on peut plus tard impunément donner l'exemple de la modération, après que les périls sont dissipés, et rallier tous ceux qui sont dignes de s'entendre , de s'estimer et de servir en commun la France.
Avant de quitter la tribune , permettez-ttioi de vous engager à ne pas vous laisser renfermer dans le cercle de nos discordes passées. Je supplie la Chambre de ne pas se laisser effrayer par des fantômes de périls qui ne sont plus et qui lui cacheraient les vrais périls ou du moins les vraies diflBcultés de la situation présente. Ces diSicullés sont immenses; nous ne les avons pas faites, nous en héritons. Elles vous ont été signalées hier par M. le duc de Noailles. Jamais peut-être une plus grande question ne s*est élevée que celle qui s*agite aujourd'hui dans l'Orient, et qui menace d'ébranler le monde. Qui sait ce qui se passera dans un an peut-être de Sébastopol à Alexandrie, des Dardanelles aux Pyramides? Des négociations d'une portée immense sont engagées ; pour en tirer une solution à la fois pacifique et nationale, la plus sérieuse attention est nécessaire , non-seulement de la part du Ministère, mais de la part des deux Chambres qui participent au Gouvernement. £t c'est dans de pareilles circonstances que Ton vient agiter à cette tribune des questions de personnes, je ne dis pas même de partis, mais de nuances imperceptibles : si le Ministère ne devrait pas repousser absolument l'appui que lui offre la gauche, et se renfermer entièrement dans le centre droit; si, parce qu'on a été plus ou moins longtemps dans l'opposition , on est condamné à y rester toute sa vie ; si Messieurs tels ou tels peuvent ou non se rapprocher : tristes querelles, bien peu dignes de la grandeur des circonstances, et qui me rappellent en vérité celles que l'on agitait au xiii* siècle, à Constantinople , quand l'ennemi était à ses portes.
« Laissons là. Messieurs, ces tristes arguties, cette scolastique des partis dans laquelle nous consumons nos
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forces, et portons nos regards sur les grands et permanents intérêts de la France, Aimons la France, Messieurs; plus nous Taimerons, plus nous nous dégoûterons de nos vaines querelles, plus nous nous rapprocherons dans 1q service et l'amour de notre chère patrie. £ile n*est point en péril, grâce ^ Dieu ; mais la situation extérieure est grave. A Tintérieur, nous avons Ji rétablir Tautorité ébranlée par tant de secousses et de vicissitudes ; partout un champ immense est ouvert à la paisible activité des esprits. C'est là que nous donnons rendez-vous à tous les gens de bien, à tous les amis du pays; c'est là que nous nous efforcerons de les rallier le plus possible, car nous ne serons jamais en trop grand nombre pour bien servir la patrie et le roi. C'est pour ce digne objet que nous invoquons le concours de la Chambre des pairs. »
Fortifications de Paris.
Après le traité du 17 juillet 1840, sur les affaires d'Orient , conclu sans nous et un peu contre nous par les puissances signataires, la France devait songer à sa sûreté : le Cabinet du 1" mars décida par ordonnance les fortiûcations de Paris; et mettant immédiatement la main à l'œuvre, les poussa assez loin, avant de se retirer, pour qu'il fût impossible à ses successeurs de ne pas les conti-
nuer. Aussi le Cabinet du 29 octobre apporta un projet de loi qui fut la grande affaire de la session de ISZil. A la Chambre des pairs , plus d'une accusation fut dirigée contre le Cabinet tombé. Je laissai passer celles dont le caractère était supportable ; mais un des conserYaleurs les plus véhéments, M. le comte de Ségur- Lamoignon, le même qui se permit contre moi, en iK/iA, une si violente sortie S attaqua notre Cabinet en des termes contre lesquels je dus protester.
M. Cousin. « Je demande la parole pour un fait personnel.
M La Chambre comprendra le sentiment qui m'engage à lui demander la permission de répondre un mot à l'attaque violente et bien superflue qui vient de tomber de cette tribune sur le Ministère dont je m'honore d'avoir fait partie.
M. LE COMTE Ségur-Lamoignon. « Mais je n'attaque pas les personnes.
M. Cousin. « A Dieu ne plaise, Messieurs, que je complique le grand débat qui s'agite en ce moment devant vous d'une question de personnes, d'une querelle entre les ministres d'hier et les ministres d'aujourd'hui! Non, je ne veux que protester au nom de mes collègues , dont plusieurs siègent dans celte enceinte et dont les sentiments vous sont connus, contre l'imputation que vous venez d'entendre.
* Voyei y* série. De l'Instruction publique sous le gouverne^ ment de juillet, t. II, p. 93.
rORTiriCÀTlONS DB PARIS. 281
« Non , ni mes coliègaes, ni moi , nous n'avons voulu faire la guerre d'un contre tous; nous n'avons pas jeté le défi à l'Europe; seulement nous avons compris la grandeur de lasituation, et nous avons conseillé à la Couronne» et la Couronne a accepté, des mesures qui ont été appréciées par tous les amis du pays, et dont l'une restera comme un monument de ce Ministère si inutilement et si vivement attaqué. Je n'insiste pas, et je remercie la Chambre d'avoir bien voulu entendre cette protestation formelle que je devais à mes collègues et à moi-même. » (Marques générales d'approbation.)
Quelques jours après , je demandai la parole pour défendre sérieusement le Ministère du 1" mars dans le grand acte auquel son nom demeure attaché; mais la séance avancée ne m'ayant pas permis de prononcer le discours que j'avais préparé, je le fis insérer le lendemain au Moniteur par une autorisation spéciale du président de la Xlhambre et du Gouvernement.
« Messieurs ,
« Dans le cours de cette discussion, plus d'une accusation a été dirigée contre le Cabinet dont j'ai fait partie. Je ne relèverai point ces accusations. Je ne puis consentir à abaisser un débat national aux proportions d'une querelle ministérielle. D'ailleurs la question d'Orient n'est pas terminée; et, quelles que soient les apparences, elle durera longtemps encore. L'Empire Ottoman est destiné à troubler l'Europe de son agonie autant qu'il le fit jadis du
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débordenieii^ 4^ sa piptsançe. Bien des Alini^tères passeront sur cette immense aCbire. L'histoire dira quels sont ceux qui lui ont imprimé d'abord l'impulsion qui a entraîné tout le reste et aipené la situation présente. £n attendant ses arrêts, heureux ceux qui peuvent se reqdre i eux-mêmes ce témoignage qu'au n^iiieu de ces graves circonstances ils n'ont considéré que ce qui leur a paru l'intérêt de la patrie^ et jamais le|ir Iptérêt personnel. Je négligerai donc toutes les attaques dirigées contre le Cabinet du 1*' piars, pqqr m'DCcpper uniquement de la grande mesure à laquelle est sqspendoe depuia troÎQ mois l'attention de la France et de l'Europe.
« Jamais projet de loi ne pqqvait, ce semble, se pré^ «çnter à )a Chambre des pairs sous des anspicea plus favoiP^bles. Il avait traversé tontes les épreuves et en quelque forte tous les degrés de juridiction. Il sort des longnes 4élibér«)tipns 4e la commission de défense gé^ér-ale do royaume, instituée en 16|3(6 par Vk. le maréchal Maison t et qui comprenait dans son sein les plus hautes capacités militaires, et d'il|n§trç^ repré^ent^qtg de tous les modes de fortification de Paris. Le rapport de cette commission est l'ouvrage d'un homme consommé dans ces matières, un des membres les plus estimés, les plus consciencieux, les plus i^dépeff€|an^ 4e cette Chambre K {.e projet a été approuvé pair ^ev\x Mini^fèces, divisés, ^ur tout autre point, réuqis sur celui-1^. I4 Chambre des députés, après
d'imposants débats , l'u s^^o^M k uqe majorité considér rable.
« Votre commission est v^qqe rcuopre cette patriotique
^ M. le général Dode.
FORTinCATIONS VIE PiRIS. S83
unanimité en proposant un amendement destructif du projet de loi : elle a cru devoir se montrer plus scrupuleuse, en fait de dépenses, que la Chambre des députés; p]us inquiète des prérogatives du Gouvernement, que le Gouvernement lui-même ; et, en matière de fortification, elle s*est portée Tadversaire de la grande commission de défense de 1836.
« Profondément divisée avec elle-même , elle a eu toutes les peines du monde h tirer de son sein une poajo^ rite pour l'amendement qu'elle vous propose, et Is^ déclaration même du très-honorable et très-loyal rapporteur nous apprend comment la majorité s'est formée : sur sept membres, trois ont voté pour l'amendement, trois ont voté contre et pour le projet de loi tel qu'il a été présenté pa^ |e Gouvernement. Dans ce partage égal, la majorité a été faite par le septième membre, adversaire déclaré de toute fortification, et c'est celui-li même qui a été chargé du rapport. Je n'insiste pas ; mais , sans manquer aq respect que je dois à la commission ni à la haute estime dont je fais profession pour le caractère çt le talei^t de 91. ]e baron Mounier , il m'est permis de vous faire remarquer la singularité de ces circonstances, et d'en conclure peut-être que l'avis de votre commission, c'est-àdire celui d'une majorité si artificielle, ne peut avoir cette fois toute l'autorité qui s'attache ordinairement aux rapports de vos commissions.
« Celui-ci n'a aucune gnité de vues ; il contient deux parties dont l'esprit le moins attentif reconnaît 4*9hord toute la différence, à savoir, les principes et les conclusions.
« Les principes sont opposés à toute fqrtiGcation , et
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M. le baron Mounier les expose avec la force et l'accent de la conviction. Les conclusions admettent nn certain mode de fortiûcation, et M. le rapporteur les fait valoir avec rhabileté qui ne l'abandonne jamais, mais qui pourtant ne peut couvrir la contradiction manifeste des conclusions et des principes; à moins que, pour sauver la logique bien connue du savant rapporteur, on ne sontienne que la contradiction est plus apparente que réelle, les fortifications proposées équivalant à peu prè8 à l'absence de toute fortification. Je laisse au rapport de votre commission le choix ou d'une contradiction fâcheuse ou d'une conséquence plus fâcheuse encore.
« Pour moi, Messieurs, je tiens comme incontestable, et de la plus irrésistible évidence , les deux points suivants : 1° il faut fortifier Paris ; 2° si on fortifie Paris, il faut le faire sérieusement , efficacement. Je combats l'amendement parce qu'il contient le pire système qui se puisse adopter, celui d'une fortification qui ne serait qu'un fantôme.
« Le problème de la fortification de Paris consiste à trouver un mode de fortification qui, sans faire de Paris une place de guerre, le mette en état de tenir quelque temps contre un ennemi victorieux qui arriverait sous ses murs avec toutes ses forces, ou formerait un détachement puissant pour s'en emparer par un mouvement rapide et finir la guerre d'un seul coup. Les fortifications de Paris doivent pouvoir arrêter l'ennemi assez de temps pour que l'armée nationale puisse se rallier et le mettre entre deux feux. Il faut donc que Paris soit fortifié de telle sorte qu'il puisse, non pas soutenir un siège comme une place forte en règle, mais