‹ Œuvres complètesChapitre 71 sur 91 · FORTIFICATIONS DE PARIS · texte numérisé non relu

FORTIFICATIONS DE PARIS

rai Haxo, ardent parlisan des fortifications de Paris, quand enfin ces fortifications auraient lieu : « Quand il n*en sera tt plus temps , » répondit le vieux général. Puisse la fortune de la France détourner ce triste présage !

« J*entends retentir autour de moi cet oracle de la sa* gesse nouvelle : on ne défend pas les capitales , il n'est donc pas besoin de les fortifier. Gomment, Messieurs, on ne défend pas les capitales? D'où peut venir une pareille maxime ? Mais le bon sens le plus vulgaire ne dit-il pas que ce qu'il faut surtout défendre , c'est ce qu'on a de plus précieux ? £t ce qu'un pays a de plus précieux , n'est-ce pas sa capitale, le siège du gouvernement, le cœur et la tête de l'État, comme dit Yauban? Et c'est là ce qu'il ne faut pas défendre, ce qu'il ne faut pas fortifier ! Le bon sens confond cette incroyable maxime, l'histoire Taccable. Toutes les grandes capitales , dans l'antiquité et dans les temps modernes, ont été fortifiées et se sont défendues. Napoléon en fait le dénombrement depuis Constantinople jusqu'à Paris. « Paris, dit-il, a dû •«dix ou douze fois son salut à ses murailles : 1° En 1335, R il eût été la proie des Normands ; ces barbares l'assié- « gèrent inutilement; 2*" en 1338 , il fut assiégé inutile- « ment par le dauphin , et si, quelques années après, les i« habitants lui en ouvrirent les portes , ce fut de plein « gré ; 3'' en 1 359 , Edouard , roi d'Angleterre , campa à « Montrouge , porta le ravage jusqu'au pied de ses mu- « railles, mais recula devant ses fortifications et se retira « à Chartres; U° en H27, le roi Henri Y repoussa l'atta- « que de Charles VII; 5*" en 1^6^, le comte de Charolais a cerna cette grande capitale : il échoua dans toutes ses il attaques; fi"" en U72 , elle eût été prise par le duc de

SM ssssiON Di 1841.

« Boan;ogDe, qui fat obligé de se cootenter de ravager sa «baniiene; T*" en 15S6, Gharles-Qoint , maître de la «Champagne, porta son quartier général à Meaux; ses « coureurs Tinrent sons les remparts de la capitale, qui «ne dut son salut qu'à ses murailles; 8* et 9* en 1588 «et 1589, Henri III et Henri IV échouèrent devant les « fortifications de Paris ; et si, plus tard, les habitants ou- « vrirent leurs portes, iis les ouvrirent de plein gré, et en « conséquence de l'abjuration de Saint-Denis ; 10* enfin, «en 1663, les fortifications de Paris en sauvèrent pen- « dant plusieurs années les habitants. Si Paris eût été une « place forte en 181^et 1815, capable de résister seulement « huit jours , quelle influence cela n*aurait-il pas eu sur « les événements du monde ! »

« Savez-'Vons ce qu'on oppose à cette grande autorité, à cette suite accablante d'exemples décisifs? Je laisse parler votre savant rapporteur ( p. 48 ) : « Paris fortifié «peut être pris, et alors les fortifications de Paris ne « tourneront-elles pas an profit de l'ennemi 7 » Mais , à ce compte, il ne faudrait pas avoir de places de guerre, car toute place de guerre peut être prise, et alors les fortifications tournent au profit de l'ennemi. Supprimez donc les fortifications de Lille , de Metz , de Strasbourg; car si elles tombent au pouvoir de l'ennemi, il est clair qu'il pourra s*y défendre à son tour et vous y opposer une résistance formidable. Oui , Paris fortifié peut être pris^ j'en conviens , et ce serait un immense malheur. Prévenez donc ce malheur en armant Paris de fortifica^ tiens puissantes qui le rendent en quelque sorte imprenable.

« Mais Parisn'est pas la France; Parispris, la France n'est

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pas conquise, « et Charles VII sortirait encore de Bourges, « dit M. le rapporteur (p. 68) , pour relever le glorieux « drapeau de la monarchie. » Il ne s^agit pas de savoir si, Paris pris, on ne peut pas sauver la France encore, mais s'il n*ost pas mille fois plus facile de la sauver quand Paris résiste , et si le salut de Paris n'est pas celui de la France entière. Pourquoi d'ailleurs se faire à plaisir de dangereuses illusions après deux expériences décisives T L'avenir est écrit dans le passé. Je désire que tous les déparlements m^entendent , ces départements qu'on es^ saye en ce moment d'Irriter contre Paris, comme si Paris n'était pas à la fois leur force et leur gloire ! Je suppose que Strasbourg soit pris et Paris sauvé ; la crise passée , Tennemi sera obligé de rendre Strasbourg. Faites l'hypothèse contraire : supposez Paris pris et Strasbourg sauvé ; le lendemain de la prise de Paris, un traité conclu à l'hôtel de ville ou aux Tuileries peut enlever l'héroïque Alsace à la France, comme en 1816 le traité de Paris lui enleva la Savoie et la Belgique, quand Garnot occupait encore Anvers, et quand notre intrépide collègue, M. l'amiral Yerhuell, maintenait encore le drapeau français sur les remparts du Helder.

« Songez quelle impulsion la défense de Paris imprimerait à la défense générale du royaunte. Si Paris se rend sans résistance en sa qualité de capitale, d'après l'étrange doctrine qu'on voudrait accréditer, il est possible qu'il se trouve des villes en France qui, n'ayant pas l'honneur d'être des capitales, se permettent de résister ; mais convenez que si Paris, pour sauver ses grandes fortunes, ses beaux hôtels, ses monuments, ses bibliothè^ ques» tes tableaux, ses statues, a le droit de se rendre

sans s*étre défendu, il y a bien des Tilles qui, ayant aussi leurs monuments, leurs objets d'art, trouveront sage de les sauver en se rendant , comme aura fait la capitale. Craignez dans ce peuple imitateur la contagion du sophisme et de la faiblesse, et espérez aussi celle de l'honneur et des actions généreuses. Que Paris résiste , quelle ville alors, ayant une muraille bonne ou mauvaise, ne se sentira le devoir et la force de se défendre I L'exemple de Paris deviendra la leçon de la France. Oui , quand la France verra la garde nationale de Paris debout sur les remparts et combattant pour le salut de la ville sacrée, à ce spectacle la France, pénétrée d'enthousiasme, se lèvera tout entière.

« Mais qui voudrait, s'écrie M. le rapporteur (p. A8), « exposer à la destruction tant de richesses , tant de mo- M numents des sciences et des arts! » Ah! Messieurs, quel langage ! Voilà donc la civilisation invoquée contre l'honneur et la dignité nationale! voilà les arts devenus les conseillers de la faiblesse , et Paris comme invité à se rendre pour ne pas exposer un manuscrit , un tableau , une statue ! J'entends le culte des arts un peu différemment, je l'avoue. Lorsque, en 1529, l'armée impériale vint bloquer Florence , Michel-Ange fut d'avis de braver toutes les conséquences d'un siège plutôt que d'ouvrir les portes à l'ennemi. Transformé lui-même en ingénieur et en artilleur, nommé directeur général des fortiûcations , de la même main qui créa le Moïse ^ il soutint vaillamment un siège de plus d'une année , sans se demander ce que deviendraient les chefs-d'œuvre de son atelier ni les monuments de toute espèce dont Florence était remplie K

* Quatremère de Qulncy, Histoire de Michel-Ange, p. S8-92.—

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La vraie leçon que les arts dous donnent, c'est de mettre aa-dessos des délices de la vie ce qai est beau , ce qui est grand : ils nourrissent et ils accroissent tous les sentiments héroïques; ils nous apprendraient à les sacrifier eux-mêmes, s*il le fallait, à ce qui est encore plus sacré qu'eux, rhonneur, l'indépendance, la patrie.

ff Mais il ne s'agit pas de les sacrifier , il s'agit de les sauver; car, si Paris ne se défend pas, qui vous dit que le lendemain Paris , après s'être rendu , ne sera pas dépouillé? Défendez-les donc, ces merveilles des arts, si vous voulez les conserver; défendez ces monuments dont vous êtes si fiers, et honorez-les en leur empruntant des inspirations généreuses, au lieu d'en tirer des inspirations pusillanimes.

« Dans ce siècle, Messieurs, n'élevons pas des autels à la fortune, au plaisir, à la mollesse ; fortifions les âmes et les caractères par tous les moyens qui seront entre nos mains, et ne craignons pas de mêler quelque chose de viril, de martial même à nos occupations, à nos habitudes.

« Ne nous plaignons donc pas avec M. le rapporteur que cet appareil de remparts, de bastions, de fossés rap-

G. Vasari, trad. de Léclanché, t. Y, p. 185: « Le conseil des dix, s*attendant à une guerre sérieuse, résolut de rendre formidables les fortifications de Plaisance , et nomma Michel-Ange commissaire général de tous les travaux. Il fortifia la ville sur plusieurs points et entoura le mont San Minlatb de bastions qu'il ne construisit pas en gazon et en broussailles, comme cela se pratiquait ordinairement, mais en bon bois de cliâtaignier et de chêne ; il remplaça même le gazon par des briques. Durant le cours du siège, il passa six mois sur le mont San Mlniato, etc., etc. »

pelle 80ii?ent aux habitants de Paris la possibilité d'an siège (p. 51), c'est*à-dire à quel prix s'achète l'indépendance. Sachons gré bien platôt aux fortifications de répandre cet enseignement et d'entretenir un peu de fierté guerrière dans la garde nationale et dans la population tout entière.

«c Ici , Je touche à la source la plus vi?e des répugnances secrètes ou des hostilités déclarées qu'a rencon* trées le projet de loi. Les fortifications de Paris supposent et provoquent le concours énergique de la pcpalation qu'elles substituent à l'armée, en grande partie du moins, dans la défense de la capitale, cette défense devant être surtout confiée à la milice parisienne, appuyée sur quelques troupes de ligne et quelques milliers de canon niers; tandis que les quarante ou cinquante mille soldats qui auraient été nécessaires pour garder Paris seront rendus à l'armée et pourront servir contre l'ennemi. C'est là pour nous la vertu du projet de loi ; c'en est le crime auprès de certaines personnes. Elles s'épouvantent de l'état intérieur de Paris, livré ainsi presque à lui-même; elles voient déjit la tempôte populaire déchaînée, l'émeute envahissant l'enceinte ouverte de toutes parts, et de là maîtrisant le Gouvernement. Sinistres objections cent fois réfutées! Si vous repoussez l'enceinte, excellente contre l'ennemi, parce que l'émeute peut s'en emparer, alors supprimez donc tous les postes militaires de Paris , car l'émeute aussi peut les surprendre. Quelle émeute, quelle faction oserait lever la tête quand Tennemi serait à nos portes? Ce ne serait qu'une poignée de misérables indi* gnes de toute pitié et qui n'en trouveraient aucune. Oubliez-vous que le Gouvernement , entouré du iKirlement

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en permaneace , comme les cortès daus Cadix assiégée , aurait dans Paris une force immense? Mais allons droit au principe mal déguisé de ces tristes objections, la peur des mouvements populaires portée jusqu'à celle de Tintervention du pays dans la défense nationale. Eh quoi ! prétendez-vous sauver un pays sans son concours? Si vous le craignez au jour du péril , en qui donc espérezvous?

« On s*effraye des grandes émotions populaires, comme si les grandes émotions n'étaient pas seules capables d'enfauter les grandes choses dans les naiions comme dans les individus!

« A force de tout craindre, et le Gouvernement pour la liberté et le peuple pour l'ordre, on en vient à s'accou» tumer à cette pensée qu'il y a quelque chose de plus à craindre que la victoire de l'étranger ; et dès que cette pensée a pénétré dans une nation, elle est perdue.

« Loin de redouter le concours de la population de Paris, c'est dans l'espoir de ce concours que je souhaite les fortifications proposées , pour que ce concours ait toute sa puissance.

(c II appartenait à un Gouvernement issu d'une Révolution légitime, et bien résolu à ne se séparer jamais de l'intérêt national , tout en sachant le diriger, il lui appartenait de témoigner cette noble confiance dans la loyauté et le courage de la population de Paris.

u Pensez-y bien : ce n'est pas un parti , c'est le Gouvernement qui vous demande, qui croit avoir des raisons profondes de vous demander l'adoption du projet de loi.

(( La Révolution de juillet, pacifique mais prévoyante, dans l'obscurité d'un impénétrable avenir» vient demau-^

der à la Chambre des pairs un dernier boulevard en cas de péril extrême. La Chambre des pairs le lui refuserat-elle, ou croira-t-elle la satisfaire par la concession d*une fortification impuissante ?

« La Révolution de juillet répondra qu'elle n'accepte pas cette insignifiante concession.

« Il peut y avoir une sorte de grandeur, fausse et dangereuse, selon moi, à se passer de toute fortification et à se confier dans la fortune de la France. Mais si on appelle la prudence au secours du courage , si on fortifie Paris, il faut le fortifier de telle manière que Paris puisse se défendre, non pendant des années entières , comme il le fit autrefois, mais pendant assez longtemps pour que la France recueille ses forces; et c'est là l'objet et l'effet certain de la fortification que le Gouvernement vous demande sur l'avis plein d'autorité de la dernière commission de défense générale. La fortification que le rapport de votre commission vous propose est une fortification illusoire qui , le lendemain de votre vote , serait jugée telle par l'Europe entière, et qui, par conséquent, serait bien plus propre à l'encourager qu'à la contenir. Encore une fois, ou pas de fortifications ou des fortifications sérieuses. Je suis tellement pénétré de cette vérité, que si l'amendement de votre commission passait, je n'hésite pas à le dire hautement, je voterais contre la lui ainsi amendée; et malgré les bruits qu'on fait circuler autour de nous, j'ai la conviction que la loi succomberait dans l'autre Chambre : elle y succomberait , et le Ministère actuel avec elle. Il y a plus , le Ministère ne pourrait pas porter l'amendement de la commission à l'autre Chambre, et le défendre après l'avoir combattu. Ainsi, que la Cham-

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