‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 14 sur 670 · POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD · texte numérisé non relu

POUR M. LE DUC DE LA ROCHEFOUCAULD

Un homme qui s'aimoit sans avoir de rivaux PiKsoit dans son esprit pour le plus beau du monde : Il accusoit toujours les miroirs d'être faux, Vivant plus que content dans son erreur profonde. Afin de le guérir, le sort officieux Présentoit partout à ses yeux Les conseillers muets dont se servent nos dames : Miroirs dans les logis y mu*oirs chez les marchands ,

* François, duc de La Rochcfoacankl , naquit en 1615, et noonil en 1680. Il étoit l'ami et le prolecteur de La Fontaine , qui loi a encore dédié la faUe xti du liTre X.

Miroirs aux poches des galants ,

Miroirs aux ceintures des femmes.

Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner Aux lieux les plus cachés qu'il i)eut s'imaginer, N'osant plus des miroirs éprouver l'aventure. Mais un canal , formé par une source pure ,

Se trouve en ces lieux écartés :

Il s'y voit, il se fâche ; et ses yeux irrités Pensent apercevoir une chimère vaine.

Il fait tout ce (ju'il peut pour éviter celte eau :

Mais quoi ! le canal est si beau

Qu'il né le quille qu'avec peine.

On voit bien où je veux venir.

Je parle à tous; et cette erreur extrême Est un mal que chacun se plait d'entretenir. Notre ame , c'est cet homme amoureux de lui-môme ; Tant de miroirs , ce sont les sottises d'autmi , Miroirs , de nos défauts les peintres légitimes; Et quant au canal , c'est celui Que chacim sait, le livre des Maximes '.

FABLE Xll.

Le Dragon à pltLsieurs têtes, et le Dragon à plusieurs queues.

Un envoyé du grand-seigneur Préféroit , dit l'iiistoire , un jour chez l'empereur, Les forces de son maître à celles de l'empire.

Un Allemand se mit à dire :

Notre prince a des dépendants

Qui, de leur chef, sont si puissants Que cliactm d'eux pourroit soudoyer une armée.

Le chiaoux * , Iiomnie de sens ,

Lui dit : Je sais par renonmiée Ce que chaque électeur peut de monde fournir;

Et cela me feit souvenir D'une aventure étrange , et qui pourtant est vraie. J'étois en un lieu si^r, lorsque je vis passer Les cent têtes d'une hydre au travers d'une haie.

Mon sang commence à se glacer ;

Et je crois qu'à moins on s'effraie.

> Le Livre de* Maximes ptirut pour la première fois en 1665, et avoit eu deux éditions lorsque l^ Fontaine publia cette (ablc en 1668. Ce liYrc, intitulé Réflexions et Maximes morales , a un frontispice gravé qui a pu donner à La Fontaine l'idée de cette fable. Ce frontispice représeate un Amour nu , qui vient d'arracher au buste de Sénètiue le masque qui couvroitsa face, et la couronne de laurier qui s'y trouvoit attachée. Une inscription mise au bas de l'enfant aliénons apprend que c'est V Amour de la vérité. 11 montre du doigt , avec un rire sardonique , la tète du philosophe . hideuse et défigurée ^r le remords. Sur le socle du buste on lit cette inscription : Qtii(< vetat?

* Corruption du mot tchaouch. I.«s tchaouclis sont des espèces de messagers d'état , ou des envoyés du tchtooch-bacba , qui portent les ordres du grand-seigneur, ou introduisent en sa présence les ambassadeurs.

FABLES

Je n'en eas toutefbis que la peur sans le mal :

Jamais le corps de Tanimal Ne put venir vers moi , ni trouver d'ouverture.

Je rôvois à celte aventure Quand un autre dragon, qui n'avoit qu'un seul chef, Et bien plus d'une queue , à passer se présente.

Me voilà saisi derechef

D'étonnement et d'épouvante.

Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi : Rien ne les empêcha ; l'un fit chemin à l'autre.

Je soutiens qu'il en est ainsi

De votre empereur et du nôtre.

FABLE Xin.

Les Voleurs et VAne.

Pour un âne enlevé deux voleurs se battoient : L'un vouloit le garder, l'autre le vonioit vendre.

Tandis que coups de poing trottoient, Et que nos cliampions songeoient à se défendre ,

Arrive un troisième larron

Qui saisit maître aliboron '.

L'âne , c'est quelquefois une pau>Te province :

Les voleurs sont tel et tel prince , Comme le Transilvain, le Turc, et le Hongrois. Au lieu de deux , j'en ai rencontré trois : Il est assez de cette marchandise.

De nul d'eux n'est souvent la province conquise : Un quart • voleur survient, qui les accorde net En se saisissant du baudet.

FABLE XIV

Simonide préservé par les Dieux.

On ne peut trop louer trois sortes de personnes : Les dieux , sa mailresse, et son roi.

Malherbe le disoit : j'y souscris, quant à moi; Ce sont maximes toujours bonnes.

Iji louange chatouille et gagne les esprits :

ï^es faveurs d'une l)elle en sont souvent le prix.

Voyons conune les dieux l'ont quelquefois payée.

Simonide avoit entrepris L'éloge d'un athlète; et, la chose essayée, Il trouva son sujet pleio de récits tout nus. Les parents de l'athlète étoient gens inconnus ;

' Expression fréquemment employée par La Fontaine et nos anciens antenrs pour dt^signer un <inc. Rabelais ap|»ellc ainsi un ignorant qui folsoit le«avant. On peut consulter, sur les diverses significations de ce not , ia note de Le Duchat , dans Rabelais , liv. m, eh. XI.

* Pour tilt quatrième voleur. Nepoorroit plus se dire aujourd'hui.

I Son père , un bon bourgeois ; lui , sans autre mérite :

Matière infertile et petite.

Le poète d'abord parla de son héros.

Après en avoir dit ce qu'il en ponvoit dire, Il se jette à côté , se met sur le propos De Castor et Pollux ; ne manque pas d'écrire Que leur exemple étoit aux lutteurs glorieux ; Élève leurs combats , spécifiant les lieux Ou ces frères s'étoient signalés davantage :

Enfin l'éloge de ces dieux

Faisoit les deux tiers de l'ouvrage.

L'atlilète avoit promis d'en payer un talent :

Mais , quand il le vit, le galant N'en donna que le tiers ; et dit, fort franchement , Que Castor et Pollux acquittassent le reste. Faites-vous contenter par ce couple céleste.

Je vous veux traiter cependant:

Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie:

Les conviés sont gens choisis,

Mes parents , mes meilleurs amis;

Soyez donc de la compagnie.

Simonide promit. Peut-être qu'il eut peur De perdre , outre son dû , le gré de sa louange.

Il vient : l'on festine , l'on mange.

Chacun étant en belle humeur.

Un domestique accourt, l'avertit qu'à la porte Deux hommes demandoient à le voir promptement.

II sort de table ; et la cohorte

N'en perd pas un seul coup de dent.

Ces deux hommes étoient les gémeaux de l'éloge. Tous deux lui rendent grâce; et, pour prix de ses vers.

Us l'avertissent (lu'il déloge , Et que cette maison va tomber à l'envers.

La prédiction en fût vraie.

Un pilier manque ; et le plafonds ,

Ne trouvant plus rien qui l'étaie , Tombe sur le festin , brise plats et flacons ,

N'en fait pas moins aux cchansons.

Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète

La vengeance due au iK)ête , Une poutre cassa les jambes à l'athlète ,

Et renvoya les conviés

Pour la plupart estropiés.

La renommée eut soin de publier l'affaire: Chacun cria , Miracle ! On doubla le salaire Que méritoicnt les vers d'un homme aune des dieux.

Il n'ctoit fils de bonne mère

Qui , les payant à qui mieux mieux ,

Pour ses ancêtres n'en fit faire.

Je reviens à mon texte : et dis premièrement Qu'on ne sauroit manquer de louer largement Les dieux et leurs pareils; de plus, que Melpomène Souvent , sans déroger, trafique de sa peine;

LIVHE I.

Kf.k

Enfin , qo'on doit tenir notre art en quelque prix. liCs grands se font lionneur dès-lors qu*ils nous font

Jadis l'Olympe et le Parnasse [ grâce :

Eloieiit frères et bons amis.

FABLE XV

La Mort et le Malheureux.

Un malheureux appeloit tous les jours La Mort à son secours.

0 Mort ! lui disoit-il , que tu me semblés belle ! Viens vite , viens finir ma fortune cruelle ! La Mort crut , en venant , l'obliger en efTet. Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre. Qœ vois-je? cria-t-il : ôtcz-moi cet objet !

Qu'il est hideux ! que sa rencontre

Me cause dUiorreur et d'effroi !

N'approche pas, à Mort ! o Mort, retire-loi !

Mécénas fut un galant homme ; Il a dit quelque part ' : Qu'on me rende impotent , Cul-de-jatte, goutteux,manchot, pourvu qu'en somme Je vive , c'est assez , je suis plus ((ue content. Ne viens jamais, ô Mort ! on t'en dit tout autant.

Ce sujet a c^té traité d'une antre façon par Ésope, comme Il fiible suivante le fera voir. Je composai celle-ci pour une nmm qui nie contraignuit de rendre la chose ainsi ^vnvrale. Mais quelqu'un me fit connoire qnej*eus.se beaucoup mieui fait de suivre mon original , et que je laisiois {uisser on des plus beaux traits qui fût dans Ksope. Cela m'ohlign d'y avoir recours. Nous ne saurions aller pins avant que les anciens : ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de. les bien suivre. Je joins toutefois ma fable h relie d'Esope, non que la mienne le mérite , mais à cause da mot de Mécénas que j'y fais entrer, et qui est si licau et si à propos que je n'ai pas cru le devoir omettre.

FABLE XVI

La Mort et le Bûcheron.

Vn pau\TC bAcheron, tout couvert de ramée. Sons le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé , marclioit a pas [>esanls , Et tâchoit de gagner sa chaumine enfiunée. Enfin , n'en pouvant plus d'effort et de douleur. Il met bas son fagot , il songe a son nialheiu*. Quel plaisir a-t-il eu depuis qu'il est au monde ? En est-U un plus pauvre en la machine ronde ? Point de pain quelquefois , et jamais de rejjos : Sa femme, ses enfants . les soldats, les impôts, Le créancier, et la corvée ,

*M«GE»AS apiid Jnn, Smrr.. Epistni. ci. Opéra, t. XI. |. SOI , In-So, (Hlil. Vai.

Lui font d'un maUieurenx la peinture aehevce. n appelle la Mort. Elle vient sans tarder.

Lui demande ce qu'il faut faire.

C'est , dit-il , afin de m'aider A rechai^r ce bois; tu ne tarderas guère.

I^ trépas vient tout guérir;

Mais ne bougeons d'oii nous sommes :

PlutcH souffrir que mourir.

C'est la devise des hommes.

FABLE XML

L'Homme entre deux dgesy et ses deux Maîtresses.

TJn homme de moyen ilge, El tirant sur le grisou , Jugea qu'il étoit sais<»ii De songer au mariage.

Il avoit du comptant , El partant De quoi choisir ; toutes vouloienl lui plaire : En quoi notre amoureux ne se pressoit pas tant;

Bien adresser n'est pas petite affaire.

Deux veuves sur son cœur eurent le plus de pari : L'une encor verte; et l'autre un peu bien mûre. Mais qui réparoit par son arl Ce qu'a voit détruit la nature.

Ces deux veuves, en badinant.

En riant, en lui faisant fêle, L'alloient quelquefois létonnant ', C'est-à-dire ajustant sa tête. La vieille, à tous momcnis, de sa part emportolt

Un peu du poil noir qui restoit, Afin que son amant en fiH pliLS à sa guLse. J^ jeune saccageoil les poils blancs h son tour. Toutes deux firent tant , que notre tête grise Demeura sans cheveux, et .se douta du tour. Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les belles,

' Il no faut pas écrire tt^Umnant selon rortl)Oi:ra|)1ic «nrannée dt>9rflitiuiis originales : on prononroit f/tonnant. Aimi on écrivoit teëte autnlois, et on écrit tête acturlleiiicut. Tons les coniineulateurs do La Fontaine me iiaroiMPnt s elre mépris sur le véritable sens du vers i\\n suit hninédialement ce mot. On a cm (|ue notre poète avoit eu |)onr Init, en l'i^crivant. d'expliquer un mot suranné : mais le mot tétonner n'étoit |ias iiiraimé de son tem[M; il se tmuvoit dans tous les dictionnaires, et notamment dans celui de l'Acailémie rraiiçoisc. Madame de S«Wigné, en pariant d'une fameuse coiffeuse nommc^e Martin, dit : < Toutes les Temmes de Saint-Gennain , et cette La Mothe surtout, se font tétonner [Kir la Martin. • Lettre du 18 mars IC7I, 1. 1 . p. 295 . édit. de Monlmenpié , 1 820 . fai-So. Le mol tétonner, indt^iioiidamnicnl de sa sigiiiticalion simple de |>eigner. de coiffer, en avoit une autre , au fi^^uré , beaucoup plus populaire , et aujourd'hui inconnue; il signifioit battre, ou donner des coups sur la tête ; U en est de même aïOoiird'bal du mot peigner. Cvst pour faire une alliLsion plaisante à cette autre signifiralion que La nmtaine donne son explication.

Qui m'avez si bien londu :

J'ai plus gagné que perdo; Car d'hymen point de noavelles.

C^elle que je prendrois voudroit qu*à sa façon Je vécusse, et non à la mienne.

Il n'est tête ciiauve (fui tienne :

Je vous suis obligé, belles, de la leçon.

FABLE XVIII

Le Renard et la Cicogne.

Compère le renard se mit un jour en frais,

Et retint à dîner commère la cicogne.

Le régal fut ])etit et sans beaucoup d'apprêts :

Le galant , pour toute besogne , A voit un brouet clair ^ il vivoit chichement. Ce brouet fut par lui servi sur une assiette : La cicogne au long bec n'en put attraper miette ; £t le drôle eut lapé le tout en un moment.

Pour se venger de cette tromperie, A quelque temps de là , la cicogne le prie. Volontiers , lui dit-il ; car avec mes amis

Je ne fais point cérémonie.

A l'heure dite , il courut au logis

De la cicogne son hôtesse;

Loua très fort sa politesse;

Trouva le diner cuit à point :

Bon appétit sur-tout; renards n'en manquent point. Il se réjouissoit à l'odeur de la viande Mise en menus morceaux , et qu'il croyoit friande.

On servit, pour l'embarrasser, £n un vase à long col et d'étroite embouchure. Le bec de la cicogne y pou voit bien passer; Mais le nuiseau du sire éloit d'autre mesure. Il lui fallut à jeun retourner au logis , Honteux comme un renard qu'une poule auroit pris, Serrant la queue , et portant bas l'oreille.

Trompeurs , c'est pour vous que j'écris : Attendez-vons à la pareille.

FiVBLE XIX.

IJEnfant et le Maître d'École.

Dans ce récit je prétends faire voir D'un certain sot la remontrance vaine.

Un jeune enfant dans l'eau se laissa choir, En badinant sur les lK>rds de la Seine. Le ciel permit qu'un saule se trouva , Dont le brancliage , après Dieu , le sauva. S*étant pris , dis-je , aux branches de ce saule , Par cet endroit passe nn maître d'école;

FABLES

L'enfant lui crie : Au secours ! je périt ! Le magister, se tournant à ses cris , D'un ton fort grave à contre-temps s'avise De le tancer : Ah ! le petit babouin ! Voyez , dit-il , où l'a mis sa sottise ! Et puis , prenez de tels fripons le sohi ! Que les parents sont malheureux, (pi'il faille Toujours veiller à semblable canaille !

Qu'ils ont de maux ! et que je plains leur sort ! Ayant tout dit, il mit l'enfant à bord.

Je blâme ici plus de gens qu'on ne pense. Tout babillard , tout censeur, tout pédant , Se peut connoltre au discours que j'avance. Chacun des trois fait un peuple fort grand : Le Créateur en a béni l'engeance.

En toute affaire, ils ne font que songer

Au moyen d'exercer leur langue.

Eh ! mon ami , tire-moi de danger ;

Tu feras après ta harangue.

FABLE XX

Le Coq et la Perle.

Un jour un coq détourna Une perle , qu'il donna Au beau premier lapidaire.

Je la crois fine , dit-il ; Mais le moindre grain de mil Seroit bien mieux mon affoire.

Un ignorant hérita

D'un manuscrit, qu'il porta

Chez son voisin le libraire.

Je crois , dit-il , qu'il est bon;

Mais le moindre ducaton

Seroit bien mieux mon affaire, r^-^i

FABLE XXL

Les Frelons et les Mouches à miel.

A l'œuvre on connolt l'artisan.

' Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent: Des frelons les réclamèrent; Des abeilles s'opposant, Devant certaine guêpe on traduisit la cause. Il étoit malaisé de décider la chose : l^s témoins déposoient qu'autour de ces rayoas Des animaux aUés , bourdonnants , un peu longs , De couleur fort tannée , et tels que les abeilles , A voient long-temps paru. Mais quoi I dans les frelons

Ces enseignes étoient pareilles.

La guêpe, ne sachant que dire à ces raisons.

Page 1