LIVRE TROISIÈME
FABLE PREMIÈRE
Le 3Ieunier, son Fils, et VAne,
L'invention des arts étant un droit d'aînesse , Nous devons l'apologue à l'ancienne Grèce : Mais ce champ ne se peut tellement moissonner Que les derniers venus n'y trouvent à glaner. La feinte est un pays plein de terres désertes; Tous les jours nos auteurs y font des découvertes. Je t'en veux dire un trait assez bien inventé : Autrefois à Racan Malherbe l'a conté*.
* Ces initiales signifient a vohsiklb uk Malcmoix. François de Uaucroix , chanoine de Reims . ami intime de La Fontaine . naquit ie 7 janvier 1619 . ci mourut le 9 avril I70S. On trouvera sa vie en tète de ses poésies inédites dans le recueil intitulé Nouvelle* Œuvres diverses de Jean de La Fontaine et de François de Maucroix , 4S20, in-S». p. 169-222.
' François de Malherbe naiiuil en 4556 , et mourut k Parii vn
FABLES
Ces deux rivaux d*Horace , héritiers de sa lyre , Disciples d'Apollon , nos maîtres , pour mieux dire , Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins ( Comme ils se confioient leurs pensers et leurs soins ), Racan commence ainsi : Dites-moi, je tous prie. Vous qui éevez savoir les choses de la vie , Qui par fi)us ses degrés avez déjà passé , Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé , A quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j'y pense. Yousconnoissez mon bien, mon talent, ma naissance : Dois-je dans la province établir mon séjour, Prendre emploi dans rarmée,ou bien cliarge à la cour ? Tout au monde est mêlé d'amertume et de charmes : La guerre a ses douceurs , l'hymen a ses alarmes. Si je suivois mon goût , je saurois où buter; Mais j'ai les miens , la cour, le peuple à contenter. Malherbe là-dessus : Contenter tout le monde! Écoutez ce récit avant que je réponde.
J'ai lu dans quelque endroit qu'un meunier et son fils , L'un vieillard , l'autre enfant , non pas des plus petits, Mais garçon de quinze ans , si j'ai bonne mémoire, AUoient vendre leur âne, un certain jour de foire. Afin qu'il fiU plus frais et de meilleur débit. Ou lui lia les pieds, on vous le suspendit ; Puis cet homme et son fils le portent coimne un lustre. Pauvres gens ! idiots ! couple ignorant et rustre ! I^ premier qui les vit de rire s'éclata : Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-4à? Le plus âne des trois n'est pas celui qu'on pense. Jje meunier, à ces mots , connolt son ignorance ; Il met sur pied sa béte , et la fait détaler. L'une , qui goâtoit fort l'autre façon d'aller. Se plaint en son [latois. Le meunier n'en a cure ; Il fait monter son fils , il suit : et , d'aventure , Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut. I^ plus vieux au garçon s'écria tant qu'il put : Oh là ! oh ! descendez , que l'on ne vous le dise , Jeune homme , qui menez laquais à barbe grise ! C'étoit à vous de suivre , au vieillard de monter. Messieurs , dit le meunier, il vous faut contenter. L'enfant met pied à terre , et puis le vieillard monte ; Quand trois filles passant, l'une dit : C'est grand'honte Qu'il faille voir amsi clocher ce jeune fils , Tandis que ce nigaud , comme un évècpie assis , Fait le veau sur son âne , et pense être bien sage. Il n'est, dit le meunier, plus de veaux à mon âge : Passez votre chemin , la fille , et m'en croyez. Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
I82t. Honorât de Beuil , marquis de Racan . étoit né à La Roche- Bacan . enTouraine , eu \S99, A son retour de Calain, où il étoit allé portfT les armet^en Rortant de page , U consulta Halhertie sur le gv*iire de Tle qn'U deroit suirre. Malherbe , au lieu de lui réiNHuIrt . lui raconU l'apologue que La Fontaine a mis ici en vcm.
L'honune crut avoir tort , et mit son fils en croupe. Au bout de trente pas , une troisième troupe Trouve encore à gloser. L'un dit : Ces gens sont feos ! Le baudet n'en peut plus ; il mourra sous leurs coups. Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique ! N'ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ? Sans doute qu'à la foire ils vont vendre sa peau. Parbleu ! dit le meunier, est bien fou du cerrean Qui prétend contenter tout le monde et son père. Essayons toutefois si par quelque manière Nous en viendrons à bout. Ils descendent tous deux. L'âne se prélassant ' marche seul devant eux. Un quidam les rencontre , et dit : Est-ce la mode Que baudet aille à l'aise , et meunier s'incommode? Qui de l'âne ou du maître est fait pour se lasser ? Je conseille à ces gens de le faire enchâsser. Ils usent leurs souliers , et conservent leur âne î Nicolas , au relK)urs ; car, quand il va voir Jeanne y, II monte sur sa bête ; et la chanson le dit. Beau trio de baudets ! Le meunier repartit : Je suis âne , il est ^Tai , j'en conviens , je l'avoue ; Mais que dorénavant on me blâme , on me loue , Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien , J'en veux foire à ma tête. U le fit , et fit bien.
Quant à vous % suivez Mars, ou l'Amour, ou le prince ; Allez , venez , courez ; demeurez en province ; Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement: Les gens en parleront , n'en doutez nullement.
FABLE IL
Les Membres ei VEsiomac.
Je devois par la royauté Avoir conunencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté , Messer Gaster^ en est l'image^ S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant , Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhoumie , Sans rien faire , alléguant l'exemple de Gaster. Il faudrait, disoient-ils, sans nous qu'il vécut d'air. Nous suons , nous peinons comme bétes de somme ; Et pour qui ? pour lui seul : nous n'en profilons pas ; Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas. Chùmons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre. Ainsi dit , ainsi fait. Les mains cessent de prendre ,
* S'élf odre avec gravité, aSectcr les airs et la démarche d'un prélat.
* Vous* Racan; car ceci est la réponse que Malherbe fait à mn ami , après lui avoir conté l'apologue qui précède.
' L'estomac. (.Vo#« de La Fontaine.) L'eipremioii de mesêfr Casier est eroptimtée à Rabelai» (liv. IV. ch. lvii;.