LIVRE III
Les bras d'agir, les jambes de marcher : Tous dirent à Gaster qu'il en allât chercher. Ce leor fat une erreur dont ils se repentirent : Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur; Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur; Chaque membre en souffrit ; les forces se perdirent.
Par ce moyen, les mutins virent Que celui qu'ils croyoient oisif et paresseux , A l'intérêt commun contribuoit plus qu'eux.
Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donne , et la chose est égale. Toot travaille pour elle , et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle £ût subsister l'artisan de ses peines , Enrichit le marchand , gage le magistrat , Maintient le laboureur, donne paye au soldat , Distribue en cent lieux ses grâces souveraines ,
Entretient seule tout l'État.
Ménénius > le sut bien dire.
La commune s'alloit séparer du sénat.
Les mécontents disoient qu'il avoit tout l'empire. Le pouvoir, les trésors , l'honneur, la dignité , Au lien que tout le mal étoit de leur côté , Les tributs , les impôts , les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs étoit déjà posté , La plupart s'en alloient chercher une autre terre ,
Quand IMlénénius leur fit voir
Qu'ils éioient aux membres semblables , Et par cet apologue , insigne entre les fables ,
Les ramena dans leur devoir.
FABLE III
Lb Loup devenu Berger,
Un loup qui oommençoit d'avoir petite part
Aïxx brebis de son voisinage , Crat qu'il falloit s'aider de la peau du renard ,
Et îavre un nouveau personnage.
0 slu^ille en berger, endosse un hoqueton ,
Fait sa houlette d'un bâton ,
Sans oublier la cornemuse.
Pour pousser jusqu'au bout la ruse , n auroit volontiers écrit sur son chapeau : « Cest moi qui suis Guillot , berger de ce troupeau. »
Sa personne étant ainsi faite , Et ses i^eds de devant posés sur sa houlette, Guillot le syoophante ' approche doucement.
> Ménénius Agrippa. Ce fait est raooolé arec beaucoup d'in- IMI dansDenys d'Halicarnasse , 1. VI , S6 , 1 1 , p. 392 de l'édilioo d*Oilord , 1704 , In-lbUo ; —dans Tile-Live , I. H , cii. xxxii, lomel , p. SSI , édit de Drakenborch; — dans Flonis, I. I , ck. xxjii . Mit de Docker. 1722 , in^, p. SIS.
* Trompeur. ( Note de La FamUtine. )
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,
Dormoit alors profondément ; Son chien dormoit aussi , comme aussi sa musette : La plupart des brebis dormoient pareillement.
L'hypocrite les laissa faire; Et , pour pouvoir mener vers son fort les brebis , Il voulut ajouter la parole aux habits ,
Chose qu'il croyoit nécessaire.
Mais cela gâta son affaire :
Il ne put du pasteur contrefaire la voix. Le ton dont il parla fit retentir les bois ,
Et découvrit tout le mystère.
Chacun se réveille à ce son ,
Les brebis , le chien , le garçon.
Le pauvre loup , dans cet esclandre ,
Empêché par son hoqueton ,
Ne put ni fuir ni se défendre.
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent Quiconque est loup agisse en loup ; [ prendre. C'est le plus certain de beaucoup,
FABLE IV
Les Grenouilles qui demandeui m Roi.
Les grenouilles , se lassant
De l'état démocratique ,
Par leurs clameurs firent tant Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique. Il leur tomba du ciel un roi tout pacifique : Ce roi fit toutefois un tel bruit en tombant ,
Que la gent marécageuse ,
Gent fort sotte et fort peureuse ,
S'alla cacher sous les eaux ,
Dans les joncs , dans les roseaux ,
Dans les trous du marécage , Sans oser de long-temps regarder au visage Celui qu'elles croyoient être un géant nouveau.
Or c'étoit un soliveau , De qui la gravité fit peur à la première Qui , de le voir s'aventurant , Osa bien quitter sa tanière.
Elle approcha , mais en tremblant.
Une autre la suivit , une autre en fit autant :
Il en vint une fourmilière ; Et leur troupe à la fin se rendit familière
Jusque sauter sur l'épaule du roi.
Le bon sire le souffre, et se tient toujours coi. Jupin en a bientôt la cervelle rompue : Donnez-nous, dit ce peuple , un roi qui se remue ! Le monarque des dieux leur envoie une grue ,
Qui les croque , qui les tue ,
Qui les gobe à son plaisir ;
Et grenouilles de se plaindre ,
Et Japin de Içur dire : Eh quoi ! votre désir
A ses lois croit-il nons astreindre ?
Vous avez dû premièrement
Garder votre gouvernement ; Mais , ne l'ayant pas fait , il vous devoit suffîre Que votre premier roi fût débonnaire et doux :
De celui-ci contentez-vous ,
De peur d'en rencontrer un pire.
FABLE V
Le Renard et le Bouc,
Capitaine renard alloit de compagnie Avec son ami bouc des plus haut encornés : Celui-ci ne voyoit pas plus loin que son nez; L'autre étoit passé maître en fait de tromperie. La soif les obligea de descendre en un puits :
Là , chacun d'eux se désaltère.
Après qu'abondamment tous deux en eurent prLs , Le renard dit au bouc : Que ferons-nous, compère? Ce n'est pas tout de boire , il faut sortir d'ici. Lève tes pieds en haut , et tes cornes aussi ; Mets-les contre le mur : le long de ton échine
Je grimperai premièrement;
Puis sur tes cornes m'élevant,
A l'aide de cette machine ,
De ce lieu -ci je sortirai ,
Après quoi je t'en tirerai.
Par ma barbe, dit l'autre , il est bon; et je loue
Les gens bien sensés comme toi.
Je n'aurois jamais, quant à moi,
Trouvé ce secret, je l'avoue.
Le renard sort du puits, laisse son compagnon,
Et vous lui fait un beau sermon
Pour l'exliorter à patience.
Si le ciel t'eût, dit-il, donné par excellence Autant de jugement que de barbe au menton.
Tu n'aurois pas , à la légère , Descendu dans ce puits. Or, adieu ; j'en suis hors : Tâche de t'en tirer, et fais tous tes efforts ;
Car, pour moi , j'ai certaine affaire Qui ne me permet pas d'arrêter en chemin.
En toute chose il faut considérer la fin '.
FABLE VI
V Aigle, la Laie, et la Chatte.
L'aigle avoit ses petits au haut d'un arbre creux ,
La laie au pied, la chatte entre les deux. Et sans s'incommoder, moyennant ce partage,
> Voyez la pnîface de La Fontaine, qui bit l'application de cette fable à Craasun allant combattre tes Parthes.
Mères et nourrissons faisoient leur tripotage. La chatte détruisit par sa fourbe l'accord; Elle grimpa chez l'aigle, et lui dit : Notre mort ( Au moins de nos enfants, car c'est tout un aux mèm]
Ne tardera possible guères.
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment Cette maudite laie, et creuser une mine? C'est pour déraciner le chêne assurément, Et de nos nourrissons attirer la ruine : L'arbre tombant, ils seront dévorés;
Qu'ils s'en tiennent pour assurés.
S'il m'en resloit un seul , j'adoucirois ma plainte. Au partir de ce lieu , qu'elle remplit de crainte,
La perfide descend tout droit A l'endroit
Où la laie étoit en gésine '.
Ma bonne amie et ma voisine, Lui dit-elle tout bas , je vous donne un avis : L'aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits.
Obligez-moi de n'en rien dire;
Son courroux tomberoit sur moi.
Dans cette autre famille ayant semé l'effroi ,
La chatte en son trou se retire.
L'aigle n'ose sortir, ni pourvoir aux besoins
De ses petits; la laie encore moins :
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins Ce doit être celui d'éviter la famine.
A demeurer chez soi l'une et l'autre s'obstine. Pour secourir les siens dedans l'occasion :
L'oiseau royal, en cas de mine;
La laie, en cas d'irruption.
La faim détruisit tout; il ne resta personne De la gent marcassine et de la gent aiglonne
Qui n'allât de vie à trépas :
Grand renfort pour messieurs les chats.
Que ne sait point om'dir une langue traîtresse Par sa pernicieuse adresse !
Des malheurs qui sont sortis
De la boite de Pandore , Celui qu'à meilleur droit tout l'univers abhorre,
C'est la fourbe , à mon avis.
FABLE VIL
L'Ivrogne et sa Femme.
Chacun a son défaut, où toujours il revient :
Honte ni peur n'y remédie.
Sur ce propos d'un conte il me souvient :
Je ne dis rien que je n'appuie De quelque exemple. Un suppôt de Bacchtis
' C'est^à^ire Tenoit de mettre bas aet pcliUt. CMne est i f ieox root qnl signifie en concbe.