‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 23 sur 670 · LIVRE III · texte numérisé non relu

LIVRE III

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Altérait n santé, son esprit ^ et sa bourse : Telles gens n'ont pas fait la moitié de leur course

Qo'ils sont au bout de leurs écus.

Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille, Âvoit laissé ses sens au fond d'une bouteille , Sa fenune renferma dans un certain tombeau.

Là , les vapeurs du vin nouveau Cuvèrent à loisir. A son réveil il treuve ' L'attirail de la mort à l'entour de son corps.

Un luminaire, un drap des morts.

Oh! dit-il, qu'est ceci? Ma femme est-elle veuve? Là-dessus, son épouse, en habit d'Alecton, Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton. Vient au prétendu mort, approche de sa bière, Loi présente un chaudeau * propre pour Lucifer. L'époux alors ne doute en aucune manière

Qu'il ne soit citoyen d'enfer. Qoelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.

La cellerière du royaume De Satan, reprit-elle; et je porte à manger À ceux qu'enclôt la tombe noire.

Le mari repart, sans songer :

Tu ne leur portes point à boire?

FABLE VnL

La Goutte et V Araignée.

Qoand l'enfer eut produit la goutte et l'araignée, Mes fiUes, leur dit-il, vous pouvez vous vanter

D'être pour l'humaine lignée

Également à redouter.

Or, avisons aux lieux qu'il vous faut habiter.

Voyez-vous ces cases étraites *, Et ces palais si grands , si beaux , si bien dorés? Je me suis proposé d'en faire vos retraites.

Tenez donc, voici deux bûchettes:

Accommodez-vous, ou tirez.

Il n'est rien, dit l'aragne*, aux cases qui me plaise. L'autre, tout au rebours, voyant les palais pleins

De ces gens nommés médecins, Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise. Elle prend l'autre lot, y plante le piquet, S'étend à son plaisir sur l'orteil d'un pauvre homme, Disant : Je ne crois pas qu'en ce poste je chôme. Ni que d'en déloger et faire mon paquet

' Trouve. Nous avons déjà remarqué remploi da mot treuve pv La Fontaine. Voyei liv. II , fable xx.

* Boollloo chaud.

» Étroites pour étroites, dans l'édition de 1668. par licence poétique et pour la rime. Par cette raison , il ne faut (tas changer cette orthographe. Dans l'édition de 1678 , rimprimeur a mis itrètes. Pentrétre aussi ce mot étoit-il alors ainsi prononcé t mais on l'écriroit comme aujourd'hui. Les poètes seuls pouvoirnt altérer à ce point Torthographe des mois.

4 Anden mot , ponr araignée.

Jamais Hippocrate me somme.

L'aragne cependant se campe en un lambris. Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie , Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie ,

Voilà des moucherons de pris.

Une servante vient balayer tout l'ouvrage. Autre toile tissue, autre coup de balai. Le pauvre bestion * tous les jours déménage.

Enfin , après un vain essai , Il va trouver la goutte. Elle étoît en campagne,

Plus malheureuse mille fois

Que la plus malheureuse aragne.

Son hôte la menoit tantôt fendre du bois, Tantôt fouir, houer : goutte bien tracassée

Est, dit-on, à demi pansée.

Oh! je ne saurois plus, dit-elle , y résister. Changeons, ma sœur l'aragne. Et l'autre d'écouter : Elle la prend au mot, se glisse en la cabane : Point de coup de balai qui l'oblige à changer. La goutte, d'autre part, va tout droit se loger

Chez un prélat, qu'elle condamne

A jamais du lit ne bouger.

Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n'ont point de honte De faire aller le mal toujours de pis en pis. L'une et l'autre trouva de la sorte son compte % Et fit très sagement de changer de logis.

FABLE IX

Le Loup et la Cicogne.

Les loups mangent gloutonnement.

Un loup donc étant de frah-ie

Se pressa, dit-on, tellement

Qu'il en pensa perdre la vie :

Un os lui demeura bien avant au gosier. De bonheur pour ce loup, qui ne pouvoit crier.

Près de là passe une cicogne.

Il lui fait signe; elle accourt.

Voilà l'opératrice aussitôt en besogne.

Hic retira l'os; puis, pour un si bon tour.

Elle demanda son salaire.

Votre salaire ! dit le loup :

Vous riez , ma bonne commère !

Quoi ! ce n'est pas encor beaucoup D'avoir de mon gosier retiré votre cou !

Allez, vous êtes une ingrate :

Ne tombez jamais sous ma patte.

< Petite bile. Mot que notre poète parott aroir forgé de l'italien ; mais d'un augraentatif ii a fut un diminutif. Voyex la note sur la fable vu du liv. X , dans la<iuclle La Fontaine désigne encore l'araignée par ce mot de bestion.

* La Fontaine a écrit conte , non seulement pour la rime . mais parcequ'alors oo écrivoit souvent ce mot ainsi , même en prow*. comme Je l'ai remarqué ailleurs.

FABLE X

Le LUm abattu par l'Homme.

On exposoit une peinture

Où Tartisan ' avoit tracé

Un lion d*immense stature

Par an seul homme terrassé'.

Les regardants en tiroient gloire.

Un lion en passant rabattit leur caquet.

Je vois bien , dit-il , qu*en effet

On vous donne ici la victoire :

Mais l'ouvrier vous a déçus;

n avoit liberté de feindre.

Avec plus de raison nous aurions le dessus,

Si mes confrères savoient peindre.

FABLE XL

Le Renard et les Raisins.

Certain renard gascon , d'autres disent normand , Mourant presque de faim, vit au haut d'une treille

Des raisins, mûrs apparemment',

Et couverts d'une peau vermeille.

Le galant en eiH fait volontiers un repas;

Mais comme il n'y pouvoit atteindre :

Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats.

Fit-il pas mieux que de se plaindre?

FABLE XIL

Le Cyqne et le Cuisinier.

Dans une ménagerie De volatiles^ remplie Yivoient le cygne et l'oison :

Celui-là destiné pour les regards du maître;

> Un des commentatean de notre poète te Uâme de n'avoir pas employé ici te mot artiste. Un autre remarque avec raison qn'artisan étoit te mot propre du temps de La Fontaine ; il ^oute à tort que cette expression éXoM usitée pour indiquer en fanerai ceux qui cultivoient les arts du dessin. >/r(ij;an signifioit l'auteur d'un ouvrage quelconque, soit des beaux-arts, soit des arts mécaniques, soit mènie d'une entreprise, de quelque nature qu'elle fût. Le même commentateur ^oule que te mot artitte est très moderne : il se trompe; ce mot étoit en usage du temps de La Fontaine ; mais on l'employoit presque exclusivement pour désigner cenx qui étoient habiles à exécuter des opérations chimiques on docimasliques. Voyez le Dictionnaire de l'Académie française , I6U6.

> La Fontaine, dans 1 édition de 1068, a écrit terracé, pour rimer aux yeux.

3 C'est-à-dire en apparence. Ce root a actuellement une autre signification.

4 Vah. On lit volaliUes,dan8 les éditions de Didot pour te dauphin ; mais à tort.

Celui-ci, pour son goiH : l'un qui se piquoît cTéirt Commensal du jardin; l'autre , de la maison. Des fossés du château faisant leurs galeries', Tantôt on les eût vus côte à côte nager. Tantôt courir sur l'onde, et tantôt se plonger, Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies. Un jour le cuisinier, ayant trop bu d'un coup, Prit pour oison le cygne; et , le tenant au cou , Il alloit l'égorger, puis le mettre en potage. L'oiseau, prêt à* mourir, se plaint en son ramage.

Le cuisinier fut fort surpris ,

Et vit bien qu'il s'étoit mépris.

Quoi! je mettrois, dit-il, un tel chanteur en soupe! Non, non, ne plaise aux dieux que jamais ma main

La gorge à qui s'en sert si bien ! [coupe

Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe Le doux parler ne nuit de rien.

FABLE Xin.

Les Loups et les Brebis,

Après mille ans et plus de guerre déclarée, Les loups firent la paix avecque ^ les brebis. C'éloit apparenmient le bien des deux partis : Car, si les loups mangeoient mainte béte égarée, Les bergers de leur peau se faisoient maints habits* Jamais de .liberté, ni pour les pâturages,

> Un des derniers commentateurs de La Fontaine prétend qn9 dans cette expression faire ses galeries , pour dire se promener souvent ou long-temps dans un lien quelconque . le mot gale^ rie n'est pas employé par allusion à ces longues pièces des grands édifices où l'on se promène, mais que c'est l'ancien mot galerie , réjouissance, dans son sens propre, qui n'est resté que dans cette phrase. Mous croyons que ce commentateur se trompe. Dès te temps de Nicot , le mot galerie , dans le sens de r^iouiS" sance , n'étoit déjà plus dans la langue. Le Terhe galer, se réjouir, et son dérivé galerie, ont dbparu; mais leurs compotes régaler et régal sont restés.

* C'est ainsi que portent toutes les éditions publiées par La Fontaine, ainsi que l'édition de 1720, et celle» qu'a publiées M. Didot père en 1787 et 1788; mais dans la belle édition de M. Didot, fils aine, in-folio, 1802. comme dans toutes ocllet qu'il a foit paroitre , et même dans l'édition de Barbon , donnée par Adry en 1806, ordinairement si fidèle au texte primitif, on amis :

L'oiseau , Tprès de mourir, se plaint en son ramage.

Cela peut être mieux aujourd'hui ; mais ce n'est pas le texte de La Fontaine , et ce n'étoit pas mieux de son temps. l\ n'étoit pas te seul auteur célèbre qui alors s'exprimât comme ï\ l'a fait ici. Voyez les Remarques nouvelles sur la langue française , Amsterdam , 1693 , in*12, par te P. Bouhours . qui emploie deux pages à disserter sur ces expressions ^rél à mourir et frés de mourir. Consultez encore ci-après la note sur la fidilc xix du livre IV.

3 Dn temps de La Fontaine, on pouvoit écrire avecque ixi avee,t\ fcùrc ce mot de deux ou trois syllabes à volonté.

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