LIVRE IV
Où maint mouton cherchoit sa vie ; Séjour du frais, véritable patrie Des zéphyrs. Le lion n'y fut pas qu'à ses gens
Il se plaignit d'être malade.
Continuez votre ambassade , Dit-il; je sens un feu qui me brûle au-dedans^ Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
Pour vous , ne perdez point de temps : Rendez-moi mon argent; j'en puis avoir afl^dre. On dduOle; et d'abord le lion s'écria,
D'un ton qui témoignoit sa joie :
Que de filles, ô dieux, mes pièces de monnoie Ont produites ! Voyez : la plupart sont déjà
Aussi grandes que leurs mères.
Le croit ' m'en appartient. Il prit tout là-dessus; Ou bien, s'il ne prit tout, il n'en demeura guères.
Le singe et les sonuniers* confus, Sans oser répliquer, en cliemin se remirent. Au fils de Jupiter on dit qu'ils se plaignirent.
Et n'en eurent point de raison.
Qa'eât-il fait? C'eût été lion contre lion; Et le proverbe dit : Corsaires à corsaires. L'un l'autre s'atlaquant, ne font pas leurs affaires.
FABLE XIIL
Le Cheval s^éiant voulu venger du Cerf.
De tout temps les choraux ne sont nés pour les hom- Lorsque legenre humain deglandssecontenloit, [mes. , Ane, cheval, et mule, aux fbrêts liabitoit : Et Ton ne voyoit point , comme au siècle où nous som-
Tant de selles et tant débats, [mes.
Tant de hamois pour les combats ,
Tant de chaises, tant de carrosses;
Conune aussi ne voyoit-on pas
Tant de festins et tant de noces.
Or, mi clieval eut alors différent
Avec uu cerf plein de vitesse; Et, ne pouvant l'attraper en courant, Il eut recours à l'honune, implora son adresse. L*humme lui mit un frein, lui sauta sur le dos.
Ne lui donna point de repos Que le cerf ne fût pris, et n'y laissât la vie.
Et cela Eût, le dieval remercie L'homme son bienfaiteur, disant : Je suis à vous; Adieu ; je m'en retourne en mou séjour sauvage. Kun pas cela , dit F homme ; il laR meilleur chez nous :
Je vois trop quel est votre usage \
< L'accroùtemenl . le produit.
* Ln bètesjde somme chargées de transporter les marcban-
dout vous pouvez être. La fthrase est ampliibolo-
Demeurez donc; vous serez bien traité, £t jusqu'au ventre en la litière.
Uélas ! que sert la bonne chère
Quand on n'a pas la liberté?
Le cheval s'aperçut qu'il avoit fait folie; Mais il n'étoit plus temps; déjà son écurie
Etoit prête et toute bâtie.
Il y mourut en traînant son lien : Sage s'il eût remis une légère ofTeuse. Quel que soit le plaisir que cause la vengeance. C'est l'acheter trop cher que l'acheter d'un bien
Sans qui les autres ne sont rien.
FaVBLE XIV.
Ite Renard et le Buste.
Les grands , pour la plupart , sont masques de théâtre ; Leur apparence impose au vulgaire idolâtre. L'âne n'en sait juger que par ce qu'il en voit : Le renard, au contraire, à fond les examine, Les tourne de tout sens ; et , quand il s'aperçoit
Que leur fait n'est que bomie mine , Il leur applique un mot qu'un buste de héros
Lui fit dire fort à propos.
Cétoii un buste creux , et plus grand que nature. Le renard , en louant l'efTort de la sculpture : a Belle tête, dit-il; mais de cervelle point. »
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce pomii
FABLt: XV.
Ia Loup, la Chèvre, et le Chevreau.
La bique, allant remplûr sa traînante mamelle,
£t paître l'herbe nouvelle.
Ferma sa porte au loquet.
Non sans dire à son biquet :
Gardez-vous , sur votre vie,
D'ouvrûr que l'on ne vous die , «
Pour enseigne et mot du guet -
Foin du loup et de sa race !
Comme elle disoit ces mots ,
Le loup, de fortune ' , passe;
Il les recueille à propos,
Et les garde en sa mémoire.
La bique, coimne on peut croire,
N'avoit pas vu le glouton.
Dès qu'il la voit partie , il contrefait son ton ,
Et, d'une voix papelarde',
* Par hasard.
* llignarde , hypocrite. Papelard n'est usité que comme Mit>stantif. La Fontaine en a foit un adjectif.
FABLES
Il demande qa'on ouvre, en disant : Foin du loup!
Et croyant entrer tout d'un coup.
Jje biquet soupçonneux par la fente r^arde : Montrez-moi patte blanche, on je n'ouvrirai point, S'écria-t-il d'abord. Patte blanche est un point Chez les loups, comme on sait, rarement en usage. Celui-ci, fort surpris d'entendre ce langage, Conune il étoit venu s'en retourna chez soi. Où seroit le biquet s'il eût ajouté foi
Au mot du guet que, de fortune,
Notre loup avoit entendu?
Deux sûretés valent mieux qu'une, El le trop en cela ne fut jamais perdu.
FABLE XVL
Le Loup, la Mère, et VEnfant.
Ce loup me remet en mémobre Un de ses compagnons qui fut encor mieux pris : Il y périt. Voici l'histoire :
Un villageois avoit à l'écart son logis. Messer loup attendoit chape-chute' à la porte; Il avoit vu sortir gibier de toute sorte.
Veaux de lait, agneaux et brebis, R^iments de dindons, enfm bonne provende ^ Le larron conmiençoit pourtant à s'ennuyer.
Il entend un enfant crier :
\a mère aussitôt le gourmande ,
Le menace , s'il ne se tait , De le donner au loup. L'animal se lient prêt , flemerciant les dieux d'une telle aventure, Quand la mère, apaisant sa chère géniture. Lui dit : Ne criez point ; s'il vient , nous le tuerons. Qu'est ceci? s'écria le mangeur de moutons: Dire d'un , puis d'un autre ! Est-ce ainsi que l'on traite Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
Que, quelque jour, ce beau marmot
Vienne au bois cueillir la noisette...
Conune il disoit ces mots, on sort de la maison : Un chien de cour l'arrête ; épieux * et fourches-fières ♦
L'ajustent de toutes manières.
Que veniez-vous chercher en ce lieu? lui dit-on.
Aussitôt il conta l'affaire.
Merci de moi! lui dit la mère; Tu mangeras mon fils! L'ai-je fait à dessein
> Expression proverbiale, pour dire, attendoit l'occasion de profiter de la négligence ou du malheur d'autrui.
« Provision de bouche.
^ L'épieu est une arme à fer plat et pointu, dont ou se sert pour la chasse au sanglier.
4 Ce mot signifie, selon Le Duciiat. des fourcbes de fer attachées à de longues perclies , pour renverser les échelles à un assaut ou à une escalade.
Qu*il assouvisse un joiur ta faim?
On assomma la pauvre bête.
Un manant lui coupa le pied droit et la tête : Le seigneur du village à sa porte les mit; Et ce dicton picard alentour fut écrit :
a Biaux chires leups ' , n'écoutez mie' a Mère tenchent chen fieux ' qui crie. »
FABLE XVIL
Parole de Socraie.
Socrate im jour faisant bâtir,
Chacun censuroit son ouvrage :
L'un trouvoit les dedans , pour ne lui point meuUr^
Indignes d'un tel personnage; L'autre blâmoit la face, et tous étoient d'avis Que les appartements en étoient trop petits. QueUe maison pour lui! l'on y toumoit à peine.
PliU au ciel que de vrais amis.
Telle qu'elle est, dit-il , elle pût être pleine !
Le bon Socrate avoit raison De trouver potur ceux-là trop grande sa maison. Cliacun se dit ami; niais fou qui s'y repose :
Rien n'est plus common que ce nom.
Rien n'est plus rare que la chose.
FABLE XVIIL
Le Vieillard et ses Enfants.
Toute puissance est foible , à moins que d'être unie : Ecoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.
Si j'ajoute du mien à son invention, C'est pour peindre nos mœurs , et non point par envie ; Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire; Pour moi, de tels pensers me seroient mal séants. Mais venons à la fable , ou plutôt à l'histoire De celui qui tâcha d'imir tous ses enfants.
Un vieillard près d'aller où la mort l'appeloit : Mes chers enfants, dit-il (à ses fils il parloit), Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ; Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. L'ainé les ayant pris, et fait tous ses efforts, Les rendit, en d^nt : Je les donne aux plus forts. Un second lui succède, et se met en posture. Mais en vain. Un cadet tente aussi l'aventure. Tous perdirent leur temps; le faisceau résista :
' Beaux sires lou|)5.
* Pas.
^ Mère tançant son fils.