‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 32 sur 670 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

Je craindrois même encor. Le grillon repartit : Cornes cela ! Vous me prenez pour cruche !

Ce sonl oreilles que Dieu fit.

On les fera passer pour cornes, Dît l'animal craintif, et cornes de licornes. J'aurai beau protester; mon dire et mes raisoas

Iront aux Petites-Maisons *.

FABLE V

Le Renard ayant la queue coufée.

Un Tieox renard , mais des plus fins , Grand croqueur * de poulets, grand preneur de lapins,

Sentant son renard d'une lieue ,

Fut enfin au piège attrapé.

Par grand hasard en étant échappé , Non pas firanc , car pour gage il y laissa sa queue ; S'étant , dis-je , sauvé sans queue , et tout honteux , Pour avoir des pareils ( comme il étoit habile ) , Un jour que les renards tenoient conseil entre eux : Que foisons-nous , dit-il , de ce poids inutile , Et qni va balayant tous les sentiers fangeux ? Qoe Doos sert cette queue ? Il faut qu'on se la coupe :

Si l'on me croit , chacun s'y résoudra. Votre avis est fort bon , dit quelqu'un de la troupe : Nais tournez-vous , de grâce ; et l'on vous répondra. A «s mots il se fit une telle huée , Qoe le pauvre écourté ne put être entendu. Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :

La mode en fut continuée.

FABLE VI

La Vieille et les deux Servantes.

n éloit une vieille ayant deux chambrières : Ettei fiioient si bien que les sœurs filandières Nefidsoient que brouiller au prix de celles-ci. La TieîUe n'avoit point de plus pressant souci Qoe de distribuer aux servantes leur tâdie. Dis que Tétliys chassoit Phébus aux crins dorés , Toorets entroient en jeu , fuseaux étoient tirés ;

Deçà , delà , vous en aurez :

Point de cesse , point de relâche.

^ que l'Aurore , dis-je , en son cliar remontoit , Un misérable coq à point nommé diantoit; Aittsitôt notre vieille , encor plus misérable , ^affiibloit d'un jupon crasseux et détestable , ^omoit une lampe , et couroit droit au Ut

' HApiui des Coim à Paris, qui a reçu (fepuis une autre destina- ^ et est devenu l'Hospioe des Ménages.

* Mot inTenté par La Fontaine , qui ne se trouTe pas dans le ^'(tioniaire , et qui cependant est si clair et si heureusement ^vé qu'il n'a nul besoin d'explication.

Où , de tout leur pouvoir, de tout leur appétit ,

Dormoient les deux pauvres servantes.

L'une entr'ouvroit un œil , l'autre étendoit un bras ;

Et toutes deux , très mal contentes , Disoient entre leurs dents : Maudit coq ! tu mourras ! Gomme elles l'avoient dit , la béte fut grippée : Le réveille-matin eut la gorge coupée.

Ce meurtre n'amenda nullement leur marché : Notre couple, au contraire , à peine étoit couché , Que la vieille , craignant de laisser passer l'heure , Couroit comme tm lutin par toute sa demeure.

C'est ainsi que , le plus souvent , Quand on pense sortir d'une mauvaise affaire ,

On s'enfonce encor plus avant :

Témoin ce couple et son salaire.

La vieille , au lieu du coq , les fit tomber par-ià De Charybde en Scylla.

FABLE VIL

Le Satyre et le Passant.

Au fond d'un antre sauvage Un satyre et ses enfants Alloient manger letur potage , Et prendre l'écuelle aux dents.

On les eût vus sur la mousse , Lui , sa femme , et maint petit :

Os n'avoient tapis ni housse , Mais tous fort bon appétit.

Pour se sauver de la pluie Entre un passant morfondu.

Au brouet on le convie :

Il n'étoit pas attendu.

Son hôte n'eut pas la peine De le semondre ' deux fois.

D'abord avec son haleine Il se réchaufTe les doigts.

Puis sur le mets qu'on lui donne , Délicat il soufOe aussi.

Le satyre s'en étonne : —

Notre hôte , à quoi bon ceci ? —

L'un refroidit mon potage ; L'autre réchauffe ma main. Vous pouvez , dit le sauvage , Reprendre votre chemin.

Ne plaise aux dieux que je couclie Avec vous sous même toit !

> De l'inviter.

FABLES

Arrière ceox dont la bouche Souffle le chaud et le froid !

FABLE VIIL Le Cheval et le Loup.

Un certain loup, dans la saison Que les tièdes zéphyrs ont Therbe rajeunie , Et que les animaux quittent tons la maison

Pour s'en aUer cherdier leur vie ; Un loup, dis-je , au sortir des rigueurs de l'hiver, Aperçut un cheval qu*on avoit mis au vert.

Je laisse à penser quelle joie.

Bonne cliasse , dit-il , qui Fauroit à son croc ! £h ! que n'es-tu mouton ! car tu me serois hoc ' ; Au lieu qu'il faut ruser pour avoir cette proie. Rusons donc. Ainsi dit , il vient à pas comptés;

Se dit écolier d'Uippocrate; Qu'il connolt les vertus et les propriétés

De tous les simples de ces prés ;

Qu'il sait guérir, sans qu'il se flatte , Toutes sortes de maux. Si dom coursier vouloit

Ne point celer sa maladie ,

Lui loup , gratis , le guériroit;

Car le voir en cette prairie

Paître ainsi , sans être lié , Témoignoit quelque mal , selon la médecine.

J'ai , dit la béte chevaline ,

Une apostume sous le pied.

Mon flls , dit le docteur, il n'est point de partie

Susceptible de tant de maux.

J'ai l'honneur de servir nosseigneurs les chevaux ,

Et fiais aussi la chirurgie.

Mon galant ne songeoit qu'à bien prendre son temps ,

Afln de happer son malade.

L'autre , qui s'en doutoit , lui lâche une ruade

Qui vous lui met en marmelade

Les mandibules * et les dents.

C'est bien fait , dit le loup en soi-môme, fort triste; Chacun à son métier doit toujours s'attacher.

Tu veux faire ici l'arboriste ' ,

Et ne fus jamais que boucher.

I Dans Molière {Femmes iavanUt , acte V, scène ni » t. IX , p. 200 de redit d'Auger) . Martine dit i

Mon congé cent fois en fftt-il hoc ,

La poule ne doit pas chanter detant le coq.

Sur quoi M. Angtr fait la rcmarqne suivante : « Cette expression vient du hoc , jeu de cartes qu'on appelle ainsi parceqn'il y a six cartes, savoir, les quatre rois, la dame de pique , et le valet de carreau . qui sont hoc , c'est-à^lirc assurées à celui qui les joue , ri qui coupent toutes les autres cartes. >

« Les nûchoires.

3 Vai. L'herboiittf dans les éditions modernes ; mais c'est à

FABLE IX

Le Laboureur et ses Enfants,

Travaillez, prenez de la peine :

C'est le fonds qui manque le moias.

Un riche laboureur, sentant sa mort prochaine, Fit venir ses enfants , leur parla sans témoins. Gardez-vous , leur dit-il , de vendre l'héritage

Que nous ont laissé nos parents :

Un trésor est caché dedans.

Je ne sais pas l'endroit ; mais un peu de courage Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout. Remuez votre champ dès qu'on aura feit l'oiH' : Creusez , fouillez , bêchez ; ne laissez nulle place

Où la main ne passe et repasse.

Le père mort , les fils vous retournent le champ Deçà, delà, par-tout; si bien qu'au bout de l'an

Il en rapporta davantage.

D'argent , point de caché. Mais le père fut sage

De leur montrer, avant sa mort ,

Que le travail est un trésor.

FABLE X

La Montag^ie qui accouche.

Une montagne en mal d'enfant Jetoit une clameur si haute Que chacun , au bruit accourant , Crut qu'elle accoucheroit sans flmte D'une cité plus grosse que Paris :

Elle accouclia d'une souris.

Quand je songe à cette fable , Dont le récit est menteur Et le sens est véritable , Je me figure un auteur Qui dit : Je chanterai la guerre Que firent les Titans au maître du tonnerre. C'est promettre beaucoup : mab qu'en sort-il souva Du venl.

tort. La Fontaine a mis VarbaHste dans toutes les éditions d nées par lui. Il suivoit en cela l'usà^e vulgaire , ainsi qw prouve le passage suivant de Richelet , dans son dictionnaire primé à Genève, en 1680, in-4o. t. I, p. 598 : « Le peuple • arboristf ; quelques savants hommes , fierborUtc. >

* h'oût, vieux mot dont on se sert dans quelques provin pour dire ta moisson, parcoqu'elle se fait dans le mois d'ac Voyex livre I , CaMe i.

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