LIVRE SIXIÈME
FAB^ PREMIÈRE
Le Pâtre ei le Lion.
Les fables ne sont pas ce qu'elles semblent être ; Le plus simple animal nous y tient lieu de maître. Une morale nue apporte de 1 ennui :
> Sans courage , dans l'acception propre do mot virtujt.
> Martin-bâton . qui a déjà fait son office da» la flsble \ ùi\ iivrf IV.
sa.
FABLES
Le oonte fait passer le précepte avec lui. En ces sortes de feinte ' il faut instniire et plaire ; Et conter pour conter me semble peu d'affaire. C'est par celte raison qu'égayant leur esprit Nombre de (ç^ns fameux en ce genre ont écrit. Tous ont fui l'omement et le trop d'étendue ; On ne voit point chez eux de parole perdue. Phèdre éloit si succinct qu'aucuns ' l'en ont blâmé ' ; Ésope en moins de mots s'est encore exprimé. Mais sur tous certain Grec^ renchérit , et se pique
D'une élégance laconique; Il renferme toujours son conte en quatre vers : Bien ou mal , je le laisse à juger aux experts. Voyons-le avec Esope en un sujet semblable. L'un amène un chasseur, l'autre un pâtre, en sa fable. J'ai suivi leur projet quant à l'événement , Y cousant en chemin quelque trait seulement. Voici comme , à-peu-près , Esope le raconte :
Un pâtre , à ses brebis trouvant quelque mécompte, Voulut à toute force attraper le larron. Il s'en va près d'un antre , et tend à l'environ Des lacs à prendre loups, soupçonnanlcette engeance.
Avant que partir de ces lieux , Si tu fais , dïsoit-il , 6 monarque des dieux , Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence ,
Et que je goûte ce plaisir,
Parmi vingt veaux je veux choisir
Le plus gras , et t'en faire offrande ! A ces mots sort de l'antre un lion grand et fort ; Le pâtre se tapit, et dit, à demi mort: Que l'homme ne sait guère , liélas ! ce qu'il demande I Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau , Et le voir en ces lacs pris avant que je parte , O monarque des dieux , je t'ai promis un veau : Je te promets un bœuf si tu fais qu'il s'écarte !
C'est ainsi que l'a dit le principal auteur : Passons â son imitateur.
* V Al. U 7 a ftinU* dans les deux premières éditions ; ainsi le voaloit la grammaire; mais le rers avoit une syllabe de trop. Dans la troisième édition, de 4678. La Fontaine a corrigé ce mot , et a mis feinte ; mais dans la quatrième édiUon , et sous la même date , l'imprimeur a rais fdntes,
> Que quelques uns. Voyez ci^après la fable ti de ce livre, et la Cable Xf 1 du livre XII , où le mot aucune au pliuHel est employé dans le même sens.
3 C'est ce que Phèdre nous apprend lui-même dans ces vers . liv. IlI.bblex.v.eO:
Hrc rxpcmtn* fam propima plaribvi, RrrTtiatt qvoniaoi nlmia quotilam oflcoiliaiu».
\ Gabrias. {\oU de Ta Fontaine.) —Ce nom de Gabrias n'est que celui de Babrias corrompu : et les fabloN eu quatrains que nous avons tous le nom de Gabrias sont celles de ISabrias abrégées par IgMtint Uagisler au neuvième siècle.
FABLE II
Le Lion et le ChoMenr.
Un fanfaron, amateur de la chasse,
Venant de perdre un cliien de bonne race
Qu'il soupçonnoit dans le corps d'un lion ,
Vit un berger. Enseigne-moi , de grâce ,
De mon voleur, lui dit-il , la maison ;
Que de ce pas je me fosse raison.
Le berger dit : C'est vers cette montagne.
En lui payant de tribut un mouton
Par chaque mois , j'erre dans la campagne
Gomme il me plait ; et je suis en repos.
Dans le moment qu'ils tenoient ces propos
Le lion sort , et vient d'un pas agile.
Le fanfaron aussitôt d'esquiver ;
O Jupiter, montre-moi quelque asile,
S'écria-t-il , qui me puisse sauver !
La \Taie épreuve de courage N'est que dans le danger que l'on touche dn doigt : Tel le cherchoit , dit-il , qui , changeant de langage ,
S'enfuit aussitôt qu'il le voit.
FABLE IIL
Phébus et Uoréf.
Borée et le Soleil vurent un voyageur
Qui s'étoit muni par bonheur Contre le mauvais temps. On entroit dans rantomne , Quand la précaution aux voyageurs est bonne: Il pleut , le soleil luit ; et Técharpe d'Iris
Rend ceux qui sortent avertis Qu'en ces mois le manteau leur est fort nécessaire : Les Latins les nommoient douteux, pour cette albire. Notre homme s'étoit donc à la pluie attendu: Bon manteau bien doublé, bonne étoflë bien forte. Celui-ci , dit le Vent , prétend avoir pourvu A tous les accidents ; mais il n'a pas prévu
Que je saurai soufOer de sorte Qu'il n'est bouton qui tienne : il faudra , si je veux y
Que le manteau s'en aille au diable.
L'ébattement pourroit nous en être agréable : Vous plait-il de l'avoir ? Eh bien ! gageons nous denx ,
Dit Phébus , sans tant de paroles , A qui plus tôt aura dégarni les épaules
Dn cavalier que nous voyons.
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayonii. Il n'en fallut pas plus. Notre souffleur à gage Se gorge de vapeurs , s'enfle comme un ballon ,
Fait un vacarme de démon.
Siffle , soiiflle , tempête , et brise en son passage