‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 616 sur 670 · SUITE DU MÊME VOYAGE · texte numérisé non relu

SUITE DU MÊME VOYAGE

A Gbâtellerault , ce 5 septembre 1663.

Nous arrivjimes à Amboise d'assez bonv heure, mais par un fort mauvais temps : je d^ laissai pas d'employer le reste du jour à voirl*' château. De vous en faire le plan, c'est à qaw je ne m'amuserai point , et pour cause. Vous saurez sans plus que devers la ville il est situe sur un roc , et paroit extr^ement haut. Vers

LETTRES A MADAME DE LA FONTAINE

GUi

hk campagne, le terrain d'alentour est plus élevé. Dans Tenceinte il y a trois ou quatre dioses fort remarquables. La première est ce bois de cerf dont on parle tant , et dont on ne parle pas assez selon mon avis ; car, soit qu'on le veuiHe fidre passer pour naturel ou pour artificiel, j'y trouve un sujet d*étonnement presque égal. Ceux qui le trouvent artificiel tombent d'accord que c'est bois de cerf, mais de plusieurs pièces: or le moyen de les avoir jointes sans qu'il y paroisse de liaison? De dire aussi qu'il soit naturel, et que l'univers ait jamais produit un animal assez grand pour le porter, cela n'est guère croyable ".

n en sera toajoun douté , Quand bien ce cerf anroit été Plus ancien qu'un patriarche.

Tel animal , en Térité , N'eût jamais su tenir dans l'arche.

Ce que je remarquai encore de singulier, ce furent deux tours bûties en terre comme des puits : on a fait dedans des escaliers en forme de rampes, par où l'on descend jusqu'au pied du château , si bien qu'elles touchent, ainsi que les chênes dont parle Virgile ,

D'un bout an ciel , d'antre bout aux enfert.

Je les trouvai bien bâties, et leur structure me plut autant que le reste du château nous parut indigne de nous y arrêter. Il a toutefois été un temps qu'on le faisoit servir de berceau à nos jeunes rois *; et véritablement c'étoit un berceau d'une matière assez solide, et qui n*étoit pas pour se renverser si facilement. Ce qu'il y a de beau , c'est la vue : elle est grande, majestueuse, d'une étendue immense ; l'œil ne trouve rien qui l'arrête; point d*objet qui ne l'occupe le plus agréablement du monde. On s'imagine découvrir Toui*s, bien qu'il soit à quinze ou vingt lieues' : du reste on a en as|)ect la côte la plus

I on crut loDK-trmps que ce bois éCoit naturel; mais rUhi- •ion qu'on s'étuit Caite cessa après que Philippe de France * duc d'Anjou et rui d'Espagne , passant à Ambobc sur la fiu de 1700, accompagné des princes ses frerfs. eut examiné et taitexa* miner, de concert avec eux, ce dunt il étoit question. On reconnut alors que ce bois de cerf étoitfoit de main d'homme, aussi bien qu'un os du cou et quelques côtes du même animaL s Le roi Charles VUI était né à Ainbolse. et y mourut J Autre erreur géographique de notre poète. La distance entre Amboise et Tours est «le dnf Beues communes.

riante et la mieux diversifiée que j'aie encore vue, et au pied d'une prairie qu'arrose la Loire ; car cette rivière passe à Amboise.

De tout cela le pauvre M. Fouquet ne put jamais , pendant son séjour, jouir un petit moment : on avoit bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n'y avoit laissé qu'un trou par le haut '. Je demandai de la voir : triste plaisir, je vous le confesse , mais enfin je le demandai. Le soldat qui nousconduisoitn'avoitpasia clef: au défaut, je fus long-temps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont lé prisonnier étoit gardé. Je vous en ferois volontiers la description; mais ce souvenir est trop affligeant.

Qn*est-Q besoin que je retrace Une garde au soin nonpareil , Chainbre murée , étroite place.

Quelque peu d'air poiur toute grâce ,

Jours sans soleÛ ,

Nuits sans sommeil , Trois portes en six pieds d'espace? Vous peindre un tel appartement Ce seroit attirer vos lafmea 2 Je l'ai lait insensiblement :

Cette plainte a potur moi des charmes.

Sans la nuit , on n'eût jamais pu m'ari-acher de cet endroit : il fallut enfin retourner à l'hôtellerie; et le lendemain nous nous écartâmes de la Ix>ire , et la laissâmes à la droite. J'en suis très fâché ; non pas que les rivières nous aient manqué dans notre voyage.

Depuis ce lieu jusques au Limousin ,

Noua en ayons pané quatre en chemin ,

De fort bon compte , au moins qu'il m'en souTieoœ :

L'Indre et le Cher, et la Creuse et la Vienne.

Ce ne sont p«s simples ruisseaux :

Non , non , la carte nous les nomme.

Ceux qui sont péris sous leurs eaux

Ne l'ont pas été dire à Rome.

La premièra que nous rrncontrâines ce fut r Indre '. Après l'avoir passée, nous trouvâmes

' Pour l'explication de ceci et de ce qui suit, voyes Vl/Uloh'é fie la vie et des ouvrages de Jeun de Im Fontaine , troisième édition. 1824« in-fU», p. S9;et la lettre de Fouquet que nous avons publiée le premier dans les youvellej Œuvres diverses de La FonUtine , i9i0 , In-S», p. 164 . et qui a été depuis bnpriiiiëe de nouveau à tort, comme inédite, dans l'ouvrage (hr M. Delort, intitulé Mes voyages aux environs dé Paris, IS2I, in^o. t. I,p. 208.

> La Fontaine se trompe; la première riviérp qu'il rcnc«>nira

OEUVRES DIVERSES

au bord trois hommes d'asses bcmiie mine, mais mal vêtus et fort délabrés. L'un de ces héros gusmanesques avoit feit une tresse de ses cheveux , laquelle lui pendoit en derrière comme une queue de cheval. Non loin de là nous aperçûmes quelques Phyllis» je veux dire Phyllis d'Egypte, qui venoient vers nous dansant » folâtrant, montrant leurs épaules, et traînant après elles des douégnas détestables à proportion , et qui nous regardoient avec autant de mépris que si elles eussent été belles et jeunes. Je frémis d'horreur à ce spectacle > et j'en ai été plus de deux jours sans pouvoir manger. Deux femmes fort blanches marchoient ensuite ; elles avoient le teint délicat, la taille bien faite, de la beauté médiocrement, et n'étoient anges, à bien parler, qu'en tant que les autres étoient de véritables démons. Nous saluâmes ces deux avec beaucoup de respect, tant à cause d'elles que de leurs jupes , qui véritablement étoient plus riches que ne sembloit le promettre un tel équipage. Le reste ^e leur habit consistoit en une cape d'étoffe blanche ; et sur la tête un petit chapeau à l'angloise de taffetas de couleur, avec un galon d'argent. Elles ne nous rendirent notre salut qu'en feisant une légère inclination de la tête , marchant toujours avec une gravité de déesses, et ne daignant presque jeter les yeux sur nous, comme simples mortels que nous étions. D'autres douégnas les suivoient , non moins laides que les précédentes ; et la caravane étoit fermée par un cordelier. Le bagage marchoit en queue, partie sur chariots, partie sur bétes de somme ; puis quatre carrosses vides, et quelques valets à l'entour.

Non sans écoreaîls et iarqaetâ ' , Ni , je pense , sans pei^roquets;

le tout escorté par M. de La Fourcade, gardedu-corps. Je vous laisse à deviner quelles gens c'étoient. Comme ils suivoient notre route, et qu'ils débarquèrent à la même hôtellerie où notre cocher nous avoit fait descendre, le scrupule nous prit à tous de coucher en mêmes lits

fut le Cher. Aussi, dans les vers précédents, pour suivre l'ordre géographi<iiic , il auroit dû dire :

Le Cher et Tlndre, rt la Creu»e cl U Yirnnr.

' Sorte de petits chieas.

qu'eux , et de boire eo mêmes verres. Il ■')« avoit point qui s*en tourmentât plus que htm tesse.

Nous allâmes le jour suivant coudier i Xoi. tds s et dîner le lendemam au Port-dê-Pilei>, oii notre compagnie commença de se sépare. La comtesse envoya un laquais, non cha m mari , mais chez un de ses parents, porter hi nouvelles de son arrivée , et donner ordre qi'a lui amenât un carrosse avec qiidque escont Pour moi, comme Richelieu n'étoit qu'à ca| lieues , je n'avois garde de manquer de Fab voir 3 : les Allemands se détournent bieB pnr cela de plusieurs journées. M. de Cbâteamatf, qui connoissoit le pays, s'offrit de m'acoompignei* : je le pris au mot ; et ainsi votre opde demeura seul , et alla coucher à Châtellerank, où nous promîmes de nous rendre le lendeoM de grand matin.

Le Port-de-Pilles est un lieu passant, etoi l'on trouve toutes sortes de commodités, même incommodes : il s'y rencontre de méchants ch^ vaux,

Encore mal ferrés /et plus mal embouchés » Et très malenhamacbét.

Mais quoi ! nous n'avions pas à choisir : tds qu'ils étoient, je les fais mettre en état.

Laisse le pire , et sur le meilleur monte ^.

Pour plus d'assurance nous prîmes un guide, qu'il nous lallut mener en trousse l'un après l'autre , afin de gagner du temps. Avec cela nous

< Il y a quatre lieux nommés Montels en France , trois dans le département de l'Hérault, et un dans celui de l'Areyroa; mais Je n'ai pu trouver aucun lieu de ce nom dans le pays qoe parcouroit La Fontaine. Je présume qu'il a voulu parier de Montelan , qui se trouvoit sur sa route , entre Amboise et le Portde-Pilles. Louis XIV, se rendant h Saint-Jcan-de-Liu . pasu par Amboise , et ensuite par Monielan. Voyez le Journal kutorique contenant la relation véritable et fidelle (sic) du voyage du roy et de son éminence pour le traité du tma. riage , etc, , in-4o, 1659 . troisième partie , p. 10.

«Le Port-de-PUIes est un petit hameau au passage de la Creuse, qui dépend de la commune des Ormes -de -Saint- Martin , an midi , quoiqu'il soit plus près de LasseUe , qui est au nord.

3 Du Port-de-Pilles à Richelieu , qui est directement à l'ouest , on mesure sur la carte de Cassini (no 66) onze mille toiles en ligne droite. Ainsi on doit compter par la route environ six lieues de poste.

4 Vers de Harot, dans son ÉpUre au roy pour avoir éU desrobé. {Épitrcs , 28, t. U . p.94.)

LETTRES A MADA n'en e&mcs que ce igu'il fallut pour voir les choses les plus reiiiarguables. J'avois promis de sacrifier aux vents du midi une brebis noire, aux zéphyrs une brebis blanche , et à Jupiter le plus gras bœuf que je pourrois rcncunircr dans te Limousin ,* ils nous furent tous favorables. Je croîs toutefois qu'il sufKra que je les paie en chansons ; ^r les batufs du Limousin saal trop chers , et il y en a qui se vendent cent ëcus dans le pays,

Eianl arrivés ùKichclieu, nous commençâmes par le chAteau , dont je ne vous enverrai pourtant la desci'iption qu'au premier jour. Ce que je vous puis dire en {'ros de la ville , c'est qu'elle aura bîcntAt la gloire d'être le plus beau village de l'univeni. Elle est désertée petit à petit, à cause de l'infcrtililë du terroir, ou pour être à quatre lieues de toute rivière et de tout passage. En a'ia son lundatenr, qui préiendoit en faire une ville de renom, a mal pris ses mesures; chose qui ne lui arrivoit pas Fort souvent. Je oi'étunne, eomme on dit qu'il pouvoit tout, qu'il n'ait pas fait transporter la I^ii-e au pied de celte nouvelle ville, ou qu'il n'y ait fait passer le {[l'ami chemin de Bordeaux. Au défaut, il devoil choisir un autre endroit , et il en eut aussi la pensée; mais l'envie de consacrer les marques de sa naissance roblitfea de faire bâtir autour de la chambre oii il étoit né. Il avoit de ces vanités que beaucoup de i;cns blâmeront, et qui sont ]>ouriani ainuuuncs ;i tous les héros ; témoin celle-là d'Alexamlre-le^ji-and , qui faisoit laisser oii il passoit des mors et îles brider plus grands qu'à l'ordinaire, afin que la postérité criU que lui et ses gens étoieut d'autres hommes, puisqu'ils se stTvoient de si grands chevaux. Pcut-^tre aussi que l'ancien parc de Itichelieu , et les bois de ses avenues, qui éloieut beaux , semblèrent à leur maître digues d'un chàteAu plus somptueux que celui de son patrimoine ; et ce chilteau attira la ville, comme le principal fait l'accessoire.

J'ai clil la rue, cl j'ai bien ilil; Car dlc ml Kule cl des plui drOHes :

Que Dieu lui ùtsaae le cn>dil De M toir tm junr dei eadetlei ',

VoOM TOni touvlpoilrei bien cl Imau Qu'à chaque bout esi une plaM QraudG , carrée, cl de alienuj C« qui saiu douU) a bounc gna.'.

C'Gil aurai liinl, i

iraila>illeeiir<iri«, Jmi'eiireDirtid Kttosi^, Mun, parapet!, rcoiparli.ol porte.

Au reste, je ne vous saiirois mieux défteiiu tous ces logis de même parure ([ue par la placé Royale : les dedans sont bcaucou)) plus sombres , vous pouvez croire , el menus ajustés.

J'oubliois à vous marquer que ce sont des gens de finance et du cunseil, secrétaires d'état, et autres personnes atiactiées à ce cardinal , qui ont fait faire [a plupart de ces bdlimeuts par cAniitlaJsance et pour lui faire leur cour. Les beaux esprits auroient suivi leurs exemples , sî ce n'éioil qu'ils ne sont pas grands éditicaieui'S , comme dit Voilure ' : car d'ailleurs ils êloient tous pleins de zèle et d'affeciion pour ce grand ministi-e. Voilà ce que j'avois à vous dire touchant la ville de Itichelieu. Je remets la description du château à une autre fois, afin d'avoir plus souvent ocubdun de vous demander de vos nouvelles, et pour ini'uager un amusement qui vous doit faire passer notre exil avec moins d'ennui.

< Vnltun . Oini H Irllrv t repart (t. 1 . p. 190 <1« (M nn«r<(, Mil. de lOr;. Irltrrr cin). dU ^ • Haut auUn biuui «(lOta, ■ miiia lie gomiiuj pat gntndt Mtfieatrwi , et a

OEUVRES DIVERSES

Page 1