MISES EN VERS
PAR J. DE LA FONTAINE
V MONSEIGNEUIl LE DAIPIIIN •.
MONSEIO.NErR,
S'il y a quelque chose d'ingénieux dans la république An lettres , on peut dire que c'est la manière dont Ésope a débité sa morale, H sero'it véritablement à souhaiter que d'autres maitis que les miennes y eussent ajouté les ornenmU de la poésie, puisque le phu sage des anciens* a juge qu'ils n'y étoient pas inutiles. J'ose , Moxseigxeib , TOH$ en présenter quelques essais. C'est un entretien conrenable à vos premières années. Vous êtes en un dge ^ oU l'amusement et les jeux sont permis aux princes; mais en Même temps vous devez donner quelques unes de ros pentefsàdes réflexions sérieuses. Tout cela se rencontre aux faMes que nous devons à Ésope. L'apparence en est puénu, je le confesse; mais ces puérilités serrent d'enveloppe à des vérités importantes.
Je ne doute point , Mombigtibub , que vous ne regardiez
fatorablement des inventions si utiles et tout ensemble si
agréables : car que peut-on souhaiter davantage que ces
deux points ? Ce sont eux qui ont iniroduit les sciences
parmi les hommes. Ésope a trouvé un art singulier de les
joindre l'un arec l'autre : la lecture de son ouvrage répand
insensiblement dans une ame les semences de la vertu, et
lui apprend à se connoitre satis qu'elle s'aperçoive de cette
t^ude, et tandis qu'elle croit faire tout autre chose. C'est
mr adresse dont s'est servi très heureusement celui ^ sur
lequel Sa Majesté a jeté les yeux pour vous donner des
instructions, H fait en sorte que votu apprenez gans peine ,
> Louis . dauphin de France, fils de Louis XIV et de Marie- TbéhrM* d' A utrichc, nac^uit à Fontainebleau le I «' novcmtirel66l . cl inounit à Meudun le M a\TU 4711.
1 SiKrale.
} Le dauphin n'avoit que six ans et cinq mois lorsque La Foolaine fit parotlre le recueil de tables où se trouve cette t^pltre drilicatuire.
i MiKweigneiir le daupliin a eu deux |m^:cpleurs : le premier, M. le pnrMideiit de l*erigni . et le second M. Bosiuct , évèqnede Mcaui. 1^ Fontaine entend parier ici de M. le pnMdrnt dr Perii^i.
ou . pour mieux parler, avec plaisir, tout ce qu'il est nécessaire qu'un prince sache. Nous espérons beaucoup de cette conduite. Mais, à dire la vérité, il y a des choses dont nous espérons infiniment davantage : ce sont, Moy- 8EiG?iEiiB , les qualités que notre invincible monarque vous a données avec la naissance; c'est l'exemple que tous les jours il vous donne. Quand vous le voyez former de si grands desseins; quand vous le considérez qui regarde sans s'étonner l'agitation de l'Europe ■ et les machines qu'elle remue pour le détourner de son entreprise; quand il pénètre dès sa première démarche jusqtte dans le centr d'une province* oii l'on trouve à chaque pas des barrUres insurmontables, et qu'il en subjugue une autre^ en huit jours , pendant la saison la plus ennemie de la guerre , lorsque le repos et les plaisirs régnent dans les cours des autresprinces ; quand, noncontent de dompter les hommes, il veut triompher aussi des éléments; et quand, au retour de cette expédition oUiia vaincu comme un Alexandre , vous le voyez gouverner ses peuples comme un Auguste : avouez le vrai , MofiSEionm , vous soupirezpour la gloire aussi bien qiu lui , malgré l'impuissance de vos années ; vous attendez avec impatience le temps où rot» pourrez vous déclarer son rival dans l'amour de cette divine maîtresse. Vous ne l'attendez pas, Mo:i8big:vei b , vous le prévenez. Je n'en veux pour témoignage que ces nobles inquiétudes, cette vivacité, cette ardeur, ces marques d'esprit, de courage, et de grandeur d'ame, que vom faites paraître à tous les moments. Certainement c'est une joie bien sensible à notre monarqM; mais c'est un spectacle bien agréable pour l'univers que de voir ainsi croître une jeune plante qui couvrira un jour de son ombre tant de peuples et de nations.
Je devrais m'étendre sur ce sujet ; mais , comme le dessein que j'ai de vous divertir est plus proportionné à mes forces que celui de vous louer, je me hâte de venir uns
' n désigne la triple alliance que l'Angleterre , l'Espagno , et la HoUaudc. firent ensemble, il y a environ vingt ans, iiour arrêter les conquêtes du roi. ( Aote de Richelet.)
* npariede laFlandre', où leroifitlaguerreenl667, et\tril Douai . Toumal , Oademnle, Atb , AlosI , et Lille. (A'ofo de niekeieU)
s CcK b FMiAfrCoBlé , qa'Uoonpiil en 106».
PRÉFACE DE LA FONTAINE
fMes, et n'ajouterai aux vérhtés que je vous ai dites que
celle-ci : c'est, Monseigmei.r , que je suis, arec un zèle
respectueux,
l'oire très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur,
De La Fontaine.
PRÉFACE
L'iniUil{;:ence que Ton a eue pour quel(|ues unes (le mes fai)les • ine donne lieu d'espérer la niCine grâce pour ce recueil. Ce nVst pas qu'un des nial- Ires de noire clociuence * n'ait désapprouvé le dessein de les niellre en vers : il a cru cpie leur principal ornement est de n'en avoir aucun ; que d'ailleurs la contrainte de la poésie , jointe à la sévérité de notre langue, m'emliarrasseroient ^ en beaucoup d'endroits, et banniroient de la plupart de ces récits la breveté <, qu'on i)eut fort bien ai>ï)eler Tanie du conte, puisque sans elle il faut nécessairement qu'il languisse. Cette opinion ne sauroit partir «lue d'un homme d'excellent goi1t; je demanderois seulement qa'il en relâchât quelque peu , et (pi'il criit (jue les grâces lacédémoniennes ne sont pas tellement ennemies des muses françoises, que Ton ne puisse souvent les faire marcher de compagnie.
Apr^ tout, je n'ai entrepris la chose que sur Texemple, je ne veux pas dire des anciens, qui ne tirepomt à conséquence |)our moi, mais sur celui des modernes. C'est de tout tenqïs, et chez tous les peuples qui font profession de poésie, que le Parnasse a jugé ceci de son apanage. A peine les fables qu'on attribue à Ésope virent le joury que Socrate^ trouva à propos de les habiller des livrées des Muses. Ce que Platon en rapporte est si agréable, que je ne puis m'empOcher d'en faire un des ornements de cette préface. Il dit que, Socrate étant condanmé au
* Ces roots pnmvcnt qu'aDtériciircmcnt à l'année 166S, époque delà publication de œ premier recueil , La Fontaine avoit déjà foit parottre quelques unes de ses fables , ou qu'elles avoient circalé en manuscrit
« Notre po<!te désigne ici Patru . célèbre avocat au parlement de Paris, et membre de l'Académie frauçoisc, son ami et celui de Boileau.
3 Vab. M'embarrasseroit et banniroit dans les éditions modernes. Les quatre éditions du temps de La Fontaine ont le pluriel.
4 Var. BH^<?e^ dans les éditions modernes. Voyez ci-après la note page 3.
s Ces fables étoient connues depuis long-temps lorsque Socrate vint au monde. Bayle ( article Ésope , \)a^e H 12 , édit. de 1720 ) crilkioe , à cesi^et , avec raiscMi notn^ fabuliste , qui termine son récit par une phrase «{ui est en contradiction avec celle-ci , puisqu'il nous apprend * d'après Platon , que ce fut seidement dans les derniers moments de sa vie que Socrate s'ocaipa de mettre les bblcs d'Ésope en vers ; ce qui ne montre pas l'empressement qne La Fontaine annonce Ici.
dernier supplice , Ton remit l'exécul ion de l'arrêta cause de cerlaines fêtes. CéMs Falla voir le jour de sa mort. Socrate lui dit que les dieux Tavoient averti plusieurs fois, pendant sou sommeil, qu'il devoit s'appliquer A la musique avant qu'il mouriH . Il n'avoil I^as entendu d'alwrd ce que ce songe signifioit; car, comme la nuisique ne rend i>as l'homme meilleur, à quoi lK)n s'y attacher *? Il falloit qu'il y eiH du mystère là- dessous, d'autant plus (pie les dieux ne se lassoicnt point de lui envoyer la même inspiration. Elle lui étoit encore venue une de ces fêtes. Si bien (iu>n songeant aux choses que le ciel pouvoit exiger de lui , il s'étoit avisé que la nuisiciue et la poésie ont tant de rapport, que possible étoit-ce de la dernière (|u'il s'agissoit. Il n'y a [joint de Imnne poésie sans harmonie : mais il n'y en a point non plus sans itctious; et Socrate ne savoit que dire la vérité. Eufîn il avoit trouvé un tempérament : c'étoit de choisir des fables (|ui continssent (pielque chose de véritable , telles (pie sont celles (rÊsope. Il employa donc à les mettre en vers les derniers moments de sa vie.
Socrate n'est pas le seul qui ait considéré comme su'urs la poésie et nos fables. Phèdre a témoigné qu'il étoit de ce sentiment; et, par l'excellence de son ouvrage, nous [ton vous juger de (relui du prince des philosoplies. Après Phèiîre, Aviéiius a traité le même sujet. Enflu les modernes les ont suivis : nous en avons des exemples non seulement chez les étrangers , mais chez nous. Il est vrai que , lorsque nos gens y ont travaillé, la langue étoit si différente de ce qu'elle est , qifon ne les doit considérer que comme étrangers. Cela ne m'a point détourné de mon entreprise ; au contraire , je me mii flatte de l'espérance (]ue, si je ne coiirois dans cette carrière avec succ:ès,on me donneroitau moins la gloire de l'avoir ouverte.
Il arrivera possible que mon travail fera naître à d'autres personnes l'envie de porter la chose plin loin. Tant s'en faut que cette matière soit épuisée , (lu'il reste encore plus de fables à mettre en vers que je n'en ai mis. J'ai choisi véritablement les meilleures, c'est-à-dire celles qui m'ont semblé telles : mais, outre que je puis m'étre trompé dans mon choix , il ne sera pas bien difficile de donner un autre tour à
' Bayle ( Dictionnaire , article Ésope , page 1115) accuse avec raison La Fontaine d'avoir dénaturé le récit de Platon. U se trouve dans le Phédon , ou le Dialogue sur rame. On peut consulter la traduction ({u'en a donnée M. Tburot dans sod Apologie de Socrate d'après Platon et Xtfnophon . IS06 , in^, p. 227. et sur-tout la note qui est à la p. 128. dans laquelle le savant traducteur prouve qne le mot musique en grec, indépendamment de sa sif^uification ordinaire . s'appliquoit aussi à tous les genres fie doctrine et d'éludés, et au syst^e général di»s sciences et des beaux-arts.
PRÉFACE DE LA FONTAINE
i^lles-Ià nW^ine que j'ai choisies ; et si ce tour est moins long il sera sans doute plus approuvé. Quoi qu'il eu arrive, on m'aura toujours obli«|:a(ion, soit (|ue ma témérité ait été hcnreuse, et({ue je ne me sois {K)int trop ck^rléilu chemin qu'il falloit tenir, soit que j'aie seulement excité les autres à mieux faire.
Je pease avoir justifié suffisamment mon dessein: quant k l'exécution , le public en sera ju^. On ne trouvera juis ici l'élégance ni l'extrême breveté ' qui rendent Phèdre reconuuandable : ce sont qualités auciessus de ma portée. Comme il m'étoit impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il falloit en récompense égayer l'ouvrage plus qu'il n*a fait. Non que je le blâme d'en être demeuré dans ces termes : la langue latine n'en demandoit pas davantage; et, si Tou y veut prendre garde, on reconnoitra dans cet auteur le \Tai caractère et le >Tai génie de Térence. La simplicité est magnifique chez ces grands hommes : moi , qui n*ai pas les {lerfections du langage comme ils les ont eues, je ne la puis élever à un si haut point. Il a donc fallu se récompenser d'ailleurs : c'est ce que j'ai fait avec d'autant phis de hardiesse, <pie Quintilien dit qu'on ne sauroit trop égayer les narrations \ Il ne s'agit pas ici d'en ap|)orter une raistm : c'est assez ({ue Quintilien l'ait dit. J'ai pourtant considéré (|ue, ces fables étant sues de tout le monde , je ne ferois rien si je ne les rendois nouvelles i)ar «luelciues traits qui en relevassent le goût. C'est ce qu'on demande aujourd'hui : on veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire ; mais un certain charme , un air agréable ((u'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux.
Mais ce n'est pas tant par la fonne que j'ai donnée à cet ouvrage qu'on en doit mesurer le prix ipie |)ar son utilité et par sa matière : car qu'y a-t-il de recommandable dans les productions de l'esprit (jui ne se rencontre daas raiK)logoe? C'est quelque chose de si divin, que plusieurs personnages de l'antiquité ont attribué la plus grande partie de ces fal)les a Socrate, choisissant, pour leur servir de père, celui des mortels qui avoit le plus de couununication avec les dieux. Je ne sais comme ils n'ont point fait descem'ce du ciel ces mêmes fables ' , et comme ils ne
* Tik Dans In MiUoos modernes il y a brièveté: maU dans toutes celles que l'auteur a publiées on trouve breveté: l'un et l'autre poivoient se dire de son temps ; cei>endant le dernier étoit d<^ja U: moins usité.
* Voici . jccruiM. le passage de Quinti1i(*n au(|iiel notre poftc bit allusion : i:go rero narrationem , ut ni uilam purtrm o/'at'HmU.omniqtnjyotestgratia et rf N«re exo/*nandam. Quint.. nut. orat. , lib. IV, cap. il.
> C'est an coalrôire ce qu'ils paroisv'nt avoir fait ; car Philo- «Irate. dans sa ^ie d'JpotloHius (liv. v. cliap. xv), raconte (|o 'Ésope. étant berger, prioit souvent Meitnire de lui acconler ûsagoK; mais d'autn.'s persoimes dcmamioient à ce dirii la
leur ont point assigné un dieu qui en eût la direction , ainsi qu'à la poésie et à l'éloquence. Ce que je dis n'est pas tout-à-fait sans fondement, puisque, s'il m'est permis de mêler ce que nous avons de plus sacré panni les erreurs du paganisme , nous voyons (jue la Vérité a [)arlé aux hommes par paraboles : et la parabole est-elle autre chose que rapt)logHe, c'estù-dire un exemple fabuleux , et qui s'insinue avec d'autant plus de facilité et d'effet qu'il est plus commun et plus familier? Qui ne nousproposeroità imiter que les maîtres de la sagesse, nous fourniroit un sujet d'excuse : il n'y en a point quand des abeilles et des fourmis sont capables de cela même (|u*on nous demande.
C'est pour ces raisons ({ue Platon , ayiint banni Homère de sa république, y a donné à Esope une 'place très honorable. Il souhaite (jue les enfants sucent ces fables avec le lait; il recommande aux nourrices de les leur apprendre : car on ne sauroil s'accoutumer de trop bonne heure à la sagesse et à la vertu. Plutôt que d'être réduits à corriger nos habitudes, il faut travailler à les rendre bonnes pendant qu'elles sont encore indifférentes au bien ou au mal. Or, quelle méthode y peut contribuer plus utilement que ces fables? Dites à un enfant que Crassus , allant contre les Parthes , s'engagea dans leur pays sans considérer comment il en sortiroit ; que cela le fît périr lui et son année, quel([ue effort qu'il fit pour se retirer. Dites au même enfant que le renard et le bouc descendirent au fond d'un puits pour y éteindre leur soif; que le renard en sortit s'étant seni des épaules et des cornes de son camarade comme d'une échelle; au contraire, le bouc y demeura |)our n'avoir pas eu tant de pré^*oyance ; et par conseillent il faut considérer en toute chose la lin. Je demande lequel de ces deux exemples fera le plus d'impression sur cet enfant. Ne s'arréterat-il pas au dernier, comme plus confonne et moins disproportionné (jne l'autre à la petitesse de son esprit? Il ne faut pas m'alléguer que les i>ensées de
même Rracc. Mercure donna à l'un la philosophie . à l'autre l'élo(|uencc , à un troisième la scienci^' de l'astronomie . à un quatrième l'art de faire des vers; puis, s'apercevant qu'il avoit ou- Hié Ksope , il lui fit pn^nt de la faculté de comiHiser des fables, la seuln chose «fui restdt à di.slribuer. Dayle {Dictionnaire . p. Il 15) remanpic à ce si^et qu'on ne sauroit, même en ayant éfprd à ce récit de Philostrate , bldnier I^ Fontaine de s'exprimer comme il l'a fait, atleiulu qu'il n'y a paH en dans la boimc anlitiuité de doctrine birn établie touchant l'origine de l'apolojmc. J'ajouterai que notre i)oëte semble sétre resuouvenu de ce passade de Philmirate. et avoir fait la même n'Hexion que Bayle, lorsque, dans sa détiieace à madame de Moutctq[KUi, il a laissé ce iK)iut iocerlaîn , et s'est eiprimé ainsi :
L'apologue est un don qui vient des immorteb;
Ou . si c'est un présent des hommes.
Quiconque nous l'a tait mérite des autels.
PRÉFACE DE LA FONTAINE
i'enfsuice sont d'elles-mêmes assez enfantines, sans y joindre encore de nouvelles badineries. Ces badineries ne sont telles qu'en apparence; car, dans le fond, elles portent un sens très solide. Et comme, par la définition du point, de la ligne, de la surface, et par d'autres principes très familiers, nous parvenons à des connoissances qui mesurent enfin le ciel et la terre; de même aussi, par les raisonnements et les coiisécpiencesque l'on peut tirer de ces fables, on se forme le jugement et les mœurs, on se rend capable des grandes choses.
Elles ne sont pas seulement morales, elles donnent encore d'autres connoissances : les-^iroprit^tés des animaux et leurs divers caractères y sont exprimés; par conséciuent les nôtres aussi, puisque nous sommes l'abrégé de ce qu'il y a de bon et de mauvais dans les créatures irraisonnables. Quand Pro-méthée voulut former l'homme, il prit la qualité dominante de chaque bote : de ces pièces si différentes il composa notre espèce; il fit cet ouvrage qu'on appelle le Petit-Monde. Ainsi ces fables sont im tableau où cliacun de nous se trouve dépeint. Ce qu'elles nous représentent confirme les personnes d'âge avancé dans les connoissances que l'usage leur a données, et apprend aux enfants ce qu'il faut qu'ils sachent. Comme ces derniers sont nouveau-venus* dans le monde, ils n'en connoissent pas encore les habitants; ils ne se connoissent pas eux-mêmes : on ne les doit laisser dans cette ignorance que le moins qu'on peut; il leur faut apprendre ce que c'est qu'un lion, un renard, ainsi du reste, et pounpioi l'on compare quelquefois un homme à ce renard ou à ce lion. C'est à quoi les fables travaillent : les premières notions de ces choses proviennent d'elles.
J'ai déjà passé la longueur ordinaire des préfaces; cependant je n'ai [las encore rendu raison de la conduite de mon ouvrage.
L'apol(^ue est composé de deux parties, dont on peut appeler l'une le corps, l'autre l'ame. Le corps est la fable; l'ame, la moralité. Aristote n'admet dans la fable que les animaux ; il en exclut les hommes et les plantes. Cette règle est moins de nécessité (jue de bienséance, puisque ni Ësofte, ni Phèdre, ni aucun des fabulistes % ne l'a gardée; tout au contraire
> Var. Tfbuveaux venus, dsns les éditions modernes; mais I^ Fontaine n'en fait qu'un seul mot.
a Le mot fabuliste est de l'invention de La Fontaine. C'est La Motte qui nous l'apprend. Lorsiiue cet auteur ingénieux fit paroltre ses fables en f709. c'est-à-dire plus de quarante ans après la publication de cette préface, il remarqpoit (page xjj de l'édition in-4o ) que le mot fabuiisU étoit encore nouveau , et il n'usoit s'en servir qu'en s'appuyant de l'autorité de notre poète. En effet, on ne trouve ce mot ni dans les auteurs de notre ancien langage , ni dans le dictionnaire de Nicot ; et l'Académie françoise ne l'avoit point admis encore dans la première édition de ton dictionnaire , qui fbl publiée après la mort de notre poète.
de la moralité , dont aucun ne se dispense. Qœ s'il m'est arrivé de le faire, ce n'a été que dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce, et où il est aisé au lecteur de la suppléer. On ne considère en France (|ue ce (pii plaît: c'est la grande règle, et, pour ainsi dire, la seule. Je n'ai donc pas cm que ce fiU un crime de passer par-dessus les anciennes coiitumes, lorsque je ne pouvois les mettre en usage sans leur faire tort. Du temps d'Ésope, la fable étoit contée simplement; la moralité séparée et toujount ensuite. Phèdre est venu , qui ne s'est pas assujetti à cet ordre: il embellit la narration, et transporte quelquefois la moralité de la fin au commencement Quand il seroit nécessaire de lui trouver place, je ne manque à ce précepte que pour en observer on qui n'est pas moins important : c'est Horace qui nous le donne. Cet auteur ne veut pas qu'un écrivain s'opiniàtre contre l'incapacité de son esprit , ni contre celle de sa matière. Jamais, à ce qu'il prétoidy un homme qui veut réussir n'en vient jus(iue-là ; il abandonne les choses dont il voit bien qu'il ne saoroit rien faire de bon :
Etqus Desperat tractata nitesccre posse rclinquit '.
C'est ce que j'ai fait à l'égard de quelques moralités du succès desquelles je n'ai pas bien espéré.
Il ne reste plus qu'à parler de la vie d'Esope. Je ne vois presque personne qui ne tienne pour fabuleuse celle que Planude nous a laissée. On s'imagine que cet auteur a voulu donner à son héros un caractère et des aventures qui rt^pondissent à ses fables. Cela m'a paru d'abord spécieux; mais j'ai trouvé à la fin peu de certitude en cette critique. Elle est en partie fondée sur ce qui se passe entre Xantus et Esope : on y trouve trop de niaiseries. Eh ! qui est le sage à qui de pareilles clioses n'arrivent point? Toute la vie de Socrate n'a pas été sérieuse. Ce qui me confirme en mon sentiment , c'est (pie le caractère que Planude donne à Ésope est send)lable à celui que Plutarque lui a donné dans son Banquet des sept Sages, c'est-à-dire d'nn homme subtil, et qui ne laisse rien i>asser. On me dira (pie le Banquet des seplSages est aussi une invention. Il estaisé de douter de tout : quant à moi , je ne vois pas bien pourquoi Plutarque auroit voulu imposer à la postérité (lans ce traité-là , lui qui fait profession d'être véritable par-tout ailleurs, et de conserver à cliacun sou caractère. Quand cela seroit Je ne saurais que mentir sur la foi d'autrui : me croira-t-on moins cpie si je m'arrête à la mienne? Car ce que je puis est de composer un tissu de mes conjectures, le(iuel j'intitulerai : Vie d'Ésope. Quelque vraisemblal)le que je
• IIORAT. , Àrs poe(.. V. 130.
LA VIE D'ÉSOPE
le rende, ou ne s'y assurera pas ^ et, fable pour fable, le lecteur préférera toujours celle de Planude à la
mienne '.
LA VIE D'ESOPE