‹ Œuvres complètes, avec des notesChapitre 89 sur 670 · NOUVELLE TIRÉE DE L'ARIOSTE · texte numérisé non relu

NOUVELLE TIRÉE DE L'ARIOSTE

Jadis répioit en Lonibardie

Un prince aussi beau qne le jour, Et tel que des beautés qui régnoient à sa coiir

La moitié lui portoit envie , L'antre moitié brilloit pour lui d'amour. Un jour, en se mirant : Je fais , dit-il , gageure

Qu'il n'est mortel dans la nature

Qui me soit égal en appas , Et gage, si l'on veut , la meilleure province

De mes états ; Et , s'il s'en rencontre un , je promets , foi de prince, I)e le traiter si bien , qu'il ne s'en plaindra pas.

A ce propas s'avance un certain gentilhomme D'auprès de Rome.

Sire, dit-il, si votre majesté Est curieuse de beauté , Qu'elle lasse venir mon frère :

Aux plus charmants il n'en doit guère ; Je m'y connois un peu , soit dit sans vanité. Toutefois, en cela pouvant m'étre flatté. Que je n'en sois pas cru , mais les cœurs de vos dames.

Du soin de guérir leurs flammes Il vous soulagera, si vous le trouvez bon : Car de pourvoir vous seul au tourment de chacune. Outre (]ue tant d'amour vous seroit importune. Vous n'auriez jamais fait ; il vous faut un second.

Là-<1essus Astolplie répond ( C'est ainsi qu'on nommoit ce roi de Ix)mbardie ) : X'otre discours me donne une terrible envie De connoitre ce frère : amenez-le-nous donc. Voyons si nos beautés en seront amoureuses , Si ses appas le mettront en crédit;

Nous en croirons les connoisseuses,

Ck)nune très bien vous avez dit.

Le gentilhomme part, et va quérir Joconde ( C'est le nom que ce frère avoit ) : A la campagne il vivoit.

Loin du commerce et du monde; Marié depuis [leu; content, je n'en sais rien. Sa fenmie avoit de la jeunesse , De la lieauté, de la délicatesse:

Il ne tenoit qu'à lui qu'il ne s'en trouvât bien.

Son frère arrive et lui fait l'ambatsade; Enfin il le persuade.

CONTES ET NOUVELLES

Joconde d'une part regardoil ramiiié

D'on roi puissant, et d'ailleurs fort aimable; Et d'autre part aussi sa charmante moitié

Triomphoit d'être inconsolable.

Et de lui faire des adieux

A tirer les larmes des yeux.

Quoi ! tu me quittes! disoit-elle:

As4n bien l'ame assez cruelle Pour préférer à ma constante amour

Les feveurs de la cour?

Tu sais qu'à peine elles durent un jour ; Qu'on kss conserve avec inquiétude, Pour les perdre avec désespoir.

Si tu te lasses de me voir, Songe an mmns qu'en ta solitude 1^ repos règne jour et nuit; Que les ruisseaux n'y font du bruit Qu'afin de t'inviter à fermer la paupière. Crois-moi, ne quitte point les hôtes de tes bois, Ces fertiles vallons, ces ombrages si coi^, Enfin moi , qui devrois me nonmier U première : Mais ce n'est plus le temps; tu ris de mon amour: Va, cruel, va montrer ta beauté singulière; Je mourrai , je l'espère , avant la fin du jour.

L'histoure ne dit point ni de quelle manière Joconde put partir, ni ce quil répondit,

Ni ce qu'il fit, ni ce qu'il dit; Je m'en tais donc aussi, de crainte de pis feire. Disons que la dodear l'empèdia de parler; Cest un fort bon moyen de se tirer d'aflkîre. Sa femme, le voyant tout prêt de s'en aller. L'accable de baisers, et , pour comble, lui donne Un bracelet de façon fort mignonne ,

En lui disant : Ne le perds pas.

Et qu'il soit toujours à ton bras.

Pour te ressouvenir de mon amour extrême; Il est de mes cheveux , je l'ai tissu moi-même :

Et voilà de plus mon portrait

Que j'attache à ce bracelet.

Vous autres, bonnes gens, eussiez cm que la dame

Une heure après eût rendu l'ame; Moi , qui sais ce que c'est que l'esprit d'une femme.

Je m'en serois k bon droit défié.

Joconde partit donc; mais ayant oublié

Le bracelet et la peinture ,

Par je ne sais quelle aventure ,

Le matin même il s'en souvient :

Au grand galop sur aei pas il revient. Ne sachant quelle ezeoae U feroit à sa femme. Sans rencontrer personne, et lans être entendu , Il monte dans sa chambre, et volt près de la dame Un lourdaud de'valet sur mu lein étendu.

Tous deux dormoient. Dans cet abord , Jooonc Voulut les envoyer dormir en l'antre monde : Mais cependant il n'en fit rien; Et mon avis est qu'il fit bien.

Le moins de bruit que l'on peut faire

En telle affaire Est le plus sûr de la moitié.

Soit par prudence, ou par pitié.

Le Romain ne tua personne.

D'éveiller ces amants, il ne le falloit pas; Car son honneur l'obligeoit en ce cas De leur donner le trépas.

Vis, méchante , dit-il tout bas; A ton remords je t'abandonne.

Joconde là-dessus se remet en chemin, Rêvant à son malheur tout le long du voyage. Bien souvent il s'écrie, an fort de son chagrin:

Encor si c'étoit un blondin.

Je me consolerois d'un si sensible outrage;

Mais un gros lourdaud de valet !

C'est à quoi j'ai plus de regret:

Plus j'y pense, et plus j'en enrage.

On l'amour est aveugle , ou bien il n'est pas ngi

D'avoir assemblé ces amants.

Ce sont, hélas! ses divertissements;

Et possible est-ce par gageure

Qu'il a causé cette aventure.

Le souvenir fâcheux d'un si perfide tour Altéroit fort la bes^uté de Joconde :

Ce n'étoit plus ce miracle d'amour Qui devoit charmer tout le monde.

Les dames , le voyant arriver à la cour. Dirent d'abord : Est-ce là ce Narcisse Qui prétendoit tous nos cœurs enchaîner? Quoi ! le pauvre homme a la jaunisse ! Ce n'est pas pour nous la donner.

A quel propos nous amener Un galant qui vient de jeûner La quarantaine?

On se fût bien passé de prendre tant de peine.

Astolphe éloit ravi; le frère étoit confus,

Et ne savoit que penser là-dessus ; Car Joconde cachoit avec un sohi extrême La cause de son ennui.

On remarquoit pourtant en lui , Malgré ses yeux caves et son visage blême, De fort beaux traits, mais qui ne plaisoiantpoiiily Faute d'éclat et d'embonpoint.

Amour en eut pitié : d'ailleurs cette tristesse Faisoit perdre à ce dieu trop d'encens et de vaux

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