‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 10 sur 46 · La pluie tombait par torrens', mais ils n'eu · texte numérisé non relu

La pluie tombait par torrens', mais ils n'eu

» les mâts et sur les vergues ^ navires, et même sv la -main qpe les

» matelots lui tendent. »

. . . . (Hisù maurelie àw^foAdH,)

' Quand! ebbe detto cio, con gU occhi torti . ^

Biprese 7 teschio misero co' denti ChefurQ al£ ossa corne d' un canjbrti.

(Dawtb, //i/isr/xo, canto XXXni.)

Lord Byron était trop pénétré de U kctare de Dante , 8on mod^e f pour n*avoir pas mis quelque intetitton dans le mot qu'ail .emploie iei : poUtelf (poliment ). C'est qu'en effet Ugolin laisse estendie ,.plul6t qn'U n'exprime h la fin de son récit, le repas qu'il a fsài de ses enfaos. Poscia piii che 7 dolorpote 7 digiuno.

étaient pas plus désaitérés^ jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de toile dont il^ se servirent comme d'un réservoir spongieux , et qu'ils tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fos* soyeur altéré aurait préféré à kur courte lx)isson un pot rempli de porter^ mais pour eux^ ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti k volupté de boire.

. 86. Leurs lèvres avides et roupies de crevasses s'attachaient au linge qu'ils suçaient Coii)me s'il eût été inondé de nectar. Leurs gosiers étaient des fours^ 4^ leurs langues enflées étaient noires comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du men-^ diant la faveur d'une goiijbte de rosée , comparable alors pour lui à toutes: les joies du ciel ' . ^^^ Si cela eat vrai , quelques chrétiens peuvent troui^er des consolations dans leur foi.

87. Dans cette déplorable troi^pe il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de oeùk-ci paraissait le plus robuste et le mieux partant ^ il mouri- Fttt. des premiers. Â l'ifistanl: dé sa; mort ^ son plus proche voisin en avertit le père ^ qui dit en jetant les yeux sur lui : « Je n'y puis rien , la volonté de

' « Le riche , en cmant , disait : « Père Abraham- > enToie Lazare pour » qu^il trempe le hout de son doigt dans Feau, afin cp^il en rafraîchisse » ma langue , car je sais <;nicifië clans cette flamme, m Et Àhraham lui » dit : « Mon fils, souTiënb^pi que tu as refu Iqb |»ens pendant la Tie/ >» et de même Lazare les m^ux. Maintenant celui-ci est consoltt, et toi tu » es tourmenté. »

(Liic,ch» XVî.>)

Dieu 8oit feite. » Et sans une larme ou soupir , it vit jeter son corps à la mer.

88. Le second père avait un fils plus faible ^ aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems ^ et se roidit contre sa destinée f avec une patiente tranquillité d^esprit. Il parlait peu , et de tems en tems il souriait , pour alléger le poids des mortelles pensées^ qui oppressaient d'autant plus le cœur de son père ^ qu'il voyait son fils les supporter coI^me lui.

89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage ^ il essuyait Técumequi couvrait ses lèvres j et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant , il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante. — Ce fut en vain. .

90. L'enfant mourut. — Le père demeura longtems attaché sur son corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert , et que le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance , il ne lé perdit pas des yeux, jusqu'au paoment ou une vague impitoyable éloigna le corps du Heu d'où il avait été j été . Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jan\bes.

91 . Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa

CHANT DEUXIÈME. n^

base luoliiiense sur ta mobilité des flots. Tout dans le cercle qu'ir embrassait contrastait^ par sa clarté , avec le reste de retendue 3 mais sa vaste lurpiëre s'élargit bientôt ^ et devint ondoyante comme une bannière déployée , puis elle prit la forme d'un arc tendu , et finit par disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.

92. U changeait ainsi naturellement, Ce fils aérien de Tonde et du soleil ^ véritable caméléon céleste , nsut dans la pourpre , est bercé dans le vermillon^ baptisé dans l'or liquide et emmailloté dans une enveloppe obscure. U brille comme le croissant sur les pavillons, turcs , et réunit toutes les couleurs en une seule ^ précisément comme un œil noirci dans une lutte (xar on est obligé quelquefois de boxer sans masque). * ^ \

.93. Nos marins naufragés le prirent pour ua bon présage. — Autant vaut le croire ainsi , maintenant comme jalors \ cette vieille habitude des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote contre le désespoir. Cet arc-enciel parut donc à leurs yeux comme ^'espérance , —• et, pour! tout dire y un céleste kaléidoscope '.

94. Au même instant un bel oiseau blanc^àla patte large et assez semblable à la colombe pour la forme et le plumage , s'offrit à leurs yeux (sans doute il

* KaXou tt^cb; «TxOTrT) , qa*on peut traduire : beau point de yue.

176 l>t)N JUAN.

s'était égaré dans sa course) ^ il essaya de se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceitt qui étaient dedans. Dans cette intention il alla, V'int et voltigea autour d'eux jusqu'à la. nuit tombante. <*-« Cela, leur parut d'un plus heureux présage eneorei

95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet oiseau de promesse de ne pas se per^ cher, car la pointe de notre chaloupe délabrée n'était pas aussi sure pour lui que celle d^une église : quand c'eût été la colombe de i'arche de Noé ,* revenant de son heureux voya^, ils l'auraient, volcmti^rs dévorée f elle et sa branche d'olivier.

96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les étoiles brillaient, et la barque £usaitdu chemin^ JMhis ils étaient tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, nt comment ils vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir fat terre. « Non , disaient les autres. i> Les bancs de vapeurs les met^^ talent dans un doute continuel.-^ Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une détoonation, et tous ei^fin tombèrent dans cette dernière erreur.

97 . Au matin , le vent venait de œsaer quand celui qui était de garde se retourna et jura que, ù ce n'était pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil,, il voulait ne plus revoir de terre desa vie. Les autres frottèrent leurs yeux , aperçurent une baie ou quel-

^ que cbose de semblable , et se disposèrent à avancer vers le rivage. C'en était un en effet , et par degrés il parut distinct , éle^é et palpable à la vue.

98. Alors quelqued-UDd fondirent en larmes ; d^antres, regardant stupidement^ nepouryaient pas encore séparer leurs espérances de leurs crsûntes et semblaient n'ayoir rien vu de nouveau. Un antre priait (la première fois depuis longues années ), et troisautres étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la tête afin de les éyeilter^ mais on les trouva morts. ^

99. La veille ils avaient aperça une tortue , de l'espëce des becs^à-^fauuxm * j endormie sur les eaux^ et en avançant doucement ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une jefnmée de vie , et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau courage. Dans^ un si g^nd péril ils ne croyaient pas que le basard seul leur envoyât ce moyen de salut.

lOft. La terre leur offrait une côte élevée et ro* cailleuse y et les montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans ime infinité de conjectures; car telle avait été l'inconstance des Vents qui les avaient ballottés qu^ils ne pouvaient décider dans quellç partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voirie montEtna^ d'autres les montagnes de Candie > de Chypre , de Rhodes^ ou bien quelques autres îles.

1 01 . Cependant lé courant et une brise naissante poussaient directement vers ce rivage salutaire

* Uawks-biU; c^est celle qae Buffon et tous les naturalistes français désignent sons le nom de caret, M. A. P. traduit toujours turîlej de quelf^^ «spèce cjo'eUe soit , par tourterelle.

ces figures pâles et décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus^ trois morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les autres. Les deux goubis les suivaient toujours y et'faisaient parfois jaillir l'écume des flots sur leur visage.

1 02. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chialeur les avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mëre au milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés par la nuit, grillésparle jour ^ ils expirèrent l'un après Tautre jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant Pédrillo dans de l'eau salée.

103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait inégal , ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui se balançait dans les forêts élevées , et teûipérait l'ardeur de l'air* C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et ardens. — Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste y effroyable et étemel, abîme de l'Océan.

104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils pressèrent leur course, en dépit dos brisans qui mugissaient justement dev||pt

eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa télé entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plusi^mmode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la bacque fiit submergée.

105. Mais Juan avait Fbabitude de baigner ses jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquir vir; iLavait même souvent mis à profit le talent.de nagier qu'il avait acquis dans ce beau, fleuve. Vous auriez difficilement trouvé un meilleur, nageur , et peut-être aurait-il pu passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez, fiers) Léandre^ M. Ëkenbead et moi, l'avons fait'. .

106. Ainsi ^ tout faible et. tout maigre qu'il était, il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre Ja vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand danger, pour lui venait d'un goulu qui saisit par la jambe un de ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui dope fut le seul qui atteignit au rivage* .

. 1 07. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son bonbeur, se détacba et vint toucher sa main,, justement quand ses faibles. bras étaient puisés et que la mer allait l'engloutir. II. s'y cramponna ; les vagues battirent avec violence, et a force de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans vie.

* Voyez la f^ie de Lord Bjrron*

108. Ceftt là que^ sans pouvoir respirer , il eofoDça daas le sable «es ongles aigus , de crainte qu'en ffévenani; la yague farieu«e à laquelle il venait d'arracher 6a proie ne le rejetât dans son insatiable s^ulere. Il demeura tout de scm bng où il avait été déposé , à rentrée d'une caverne creusée dau» le roc , conservant justement assez de vie pour sentir son malheur y et apercevoir qu'il s était peut-être vaineméat sauvé.

i09. Après un efifort lent et douloureux , il se leva , mais il retomba aussitôt sur son genou eusan-^ glanté et sur sa main chancelante. Il jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines y à l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois afiamés , morts deux jours auparavant , qui trouvait maintenant une tôoibe sur un rivage stérile et inconnu.

110: To^t en levant ainû les yeux , sa bible tête s'égara et le fit retomber; le sable parut tourner au** tour de lui , il s'évanouit. Étendu sur le côté , sa main alongée reposait dégouttante de sang sur la rame (leur mat de secours ), et comome un lis séparé de sa tige , ses formes sveltes et ses pales traits omservaient encore autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.

1 1 1 . Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son cœur glacé, ses sensations anéanties y l'emportaient loin de la terre : le tems n'avait

CHA^NT DEUXIEME. ]8i

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plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut même le terme de cet évanouissement qu'à Finstant où il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit sôs veines palpiter avec foroe; car> bien que vaincucy la mort luttaût encore en s'éloignanl. H 2. Il ouvvait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui semblait douteuic et confus. Il imaginait être encore dans la barque , sortir d'un léger sommeil y et alors son désespoir le reprenait : il appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint un peu à lui , et ses feibles yeux crurent entrevoir une diarmante figure de femme de dix* sept ans.

113. EUe était pencbée sur lui , et sa petite bouche paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore i A force de le toudier , la douce chaleur de ^es mains ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes gla-*cées y afin d'inviter le pouls à circuler plus aisément : enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense , et an soupir de Juan répondit à son tact déKdeuX'.

114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale , et enveloppa dans un manteiau ses membres presque Qus« Sqn beau bras souleva la tête fainguissaute du jeune naufragé dont elle appuya le pale front sur ses jouea si belles., si fraîches , si transparentes ! Puis ^Ue tprdil ses cheveux dont la tempête avait humecté les bougies f épiant toujours avec inquiétude chaque inoavemcmt que faisait le malade ési. poussant un ^upir T-.en mêm^ lems qu'elle.

115. La cayerne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable Elle et sa suivante^ — jeune aussi, bien que son aînée ^ d*une figure moins grave et de traits moins délicats.-*- Ensuite elles se mirent à allumer du feu , et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visité fut éclairé de flammes , la demoiselle , ou la dame^ laissa distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beau(é.'

116« Son front était orné do lames d'or qid brillaient sur ses bruns cheveux^ ses cheveux dont les ondes ^ roulées sur son dos en tresses, descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation remarquable de sa taille. Il y avait en elle j.e ne saia quoi d^impérieux. qui pouvait Jla faire prendre pour une lady de cette île.

117. Ses cheveux^ ai-je dit, étaient d'un hriin foncé. Mais ses yeux. étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même couleur. Il y a dans ces paupières , quand elles sont baissées , une puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas la force d'un regard subit , quand il jaillit de ces franges d'ébène. C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule , s'étend et déploie sa force et son venin.

118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses joxies se fondaient entre elles cohime les roses du crépuscule avec le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite. -— Lèvres charmantes ! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de sem-

blable» ^ elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs après tout -,j*aiYU un grand nombre de femmes réelles qui surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres idéales).

119. Je veux bien vous dire pourquoi je parlé ainsi , car il est juste de ne pas railler sans cause plausible : il existe une dame irlandaise dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était , en dépit de tous les essais qu'on en avait fait ; et si jamais elle doit subir les coups du tems et de la nature , ils dé-* t mirent le type d'une Bgure que l'invagination de l'homme n'a jamais devancée^ et que les ciseaux mortels n'auront pu atteindre.

1 20. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs moins sévères. Car, vous le saves^ les dames espagnoles ne portent jamais hors de chez elles des robes brillantes -, et pourtant quand la basquina et la mantilla flottent autour d'elles ( puissent-elles ne jamais les quitter l ), cet habille-: ment inspire en même tems quelque chose de folâtre et de mystique.

1 21 . Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus beau tissu , était de couleurs, variées*, et ses cheveux qui tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de nœuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante ; la plus rare dentelle embellissait son voile , et les ^lus riches diamans jaillissaient de ses charmantes

184 l>ON JUAN.

petites maiiift. Mais cç qui vous paraîlra saos doute choquant^ c'est que ses jolis pieds de neige étaient, sans bas , posés dans des pantoufles.

i 22. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins riche ; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n*étaient semés que de nœuds d'argent , destinés à lui servir de dot, et son toile de la même longueur était beaucoup moins^ beau. Son maintien, quoique assuré, avait quelque chose de plus humble ; ses cheveux plus épais étaient moins longs, es ses yeux également noirs étaient plus sémillans et plus petits.

1 23. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins , et le réconfortaient de nourriture , d'habits , et de ces douces attentions que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les poètes , mais le meilleur quW ait inventé depuis le festin que rAchille d'Homère prépara pour ses h^tes ' .

i 24. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des princesses déguisées , }e vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais d'aiH^irs tout mystère, et tous ces coups de trape si chôrs à vos poètes

' « ^ur le feu ardent, Patroçle pkçe troU échines de porCi de motttoa » et de chèvre , dans un vase d^airaûi tenu p^ Automc^doo. Achilli» pré- »> side à la fête; c'est lui qui fait les -parts et les divise avec adresse. »

(//«We,ch. IX.)

modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que vous auriez deviné en les voyant , une dame et sa suivante : seulement la premiëre était fille d'un vidllard qui passait sa vie en pleine mer«

125* Dans sa jeunesse il avait été pécheur, et m«me il n'avait pas absolument renoncé à Ib, pèche ^ mais ses courses sur mer le portaient à s'occuper d'autres spéculations/ non pas peut'-étre aussi: recommandables. Un peu de contrebande^ quelque piraterie lui aasuraiem maintenant y sur un million de piastres^ les droits de plusieurs possesseurs précédens.

i 26. Cétait donc un pécheur ^ «^ mais un pêcheur d'hommes^ à l'exemple de Pierre Tapétre. •— Il allait d« tems en tems k la pèche des vaisseaux mardiaiids égarés y et quelquefois il en prenait autant qu'il voulait. Il confisquait la cargaison , ne négli^ geait rkfa de ce qu'il espérait débiter dans le mardié aux esclaves , et souvent étalait de beaux mor- ^zeaux dans ce bazar tnrc^ auquel rien u'empôohe de «'adonner en pleine sécurité.

1 27 . Il était né Grec ; et sur son île déserte ( Tune des plus petites Cyelades ) il avait élevé y k Faide de ses rapines, une fort belle maison , dans laquelle il vitait extnéqiement heureux. Le ciel pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de Ming il avait répandu , car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhoi^me ; mais ce que je sais , c'est que sa maison était spacieuse et ornée de ciselures , de peintures et de dorures dans le goût des barbares.

1 28. II avait une fille unique appelée Haidée , Ist plus riche héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté que son douaire n'était rien au^ près de son sourire. Elle ne touchait pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une charmante plante , dans la maison, de son père : de tems en tems elle éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter plus tard un plus ainiable.

129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant 8ur le rivage et au bas des rochers , lorsqu'elle aperçut , — non pas mort, mais bien près de l'être, — ^^ l'insensible Don Juàn, affamé et 'à demi noyé. Comme il était nu , vous sentez qu'elle dut 4tre choquée ; mais enfin elle se ci^ut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait d'elle, de secourir'iin étranger qui expirait dans une si blanche peau.

i 30. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas exactement le meilleur moyen de le sauver : c était plutôt mettre la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe dés hommes tremblans de peur ^ car le vieux bonhomme avait tant de vduç ' et si peu de ressemblance avec les braves. voleurs arabes^ qu'il eût d'abord secourablement récon£3t*té l'étranger , mais aussitôt sa guérison il Teut exposé en vente. . . , . . ,

1 31 . Elle aima donc mieux , aidée des eoneetls de

' Nooç , vouç f pradence, sagesse , jugement.

sa suivante ( une jeune fille a toujours confiance dans sa suivante) ^ le placer dans la grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité pour entr'ioiivrir les portes du firmament. — ( Cest le droit de péage qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul. )

132; Elles fir^it un feu^ mais un /eu alimenté par les premiers objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques planches brisées^ des avirons qu'au toucher Ton aurait vdootiers pris pour de l'amadou^ tant ils étaient là depuis lopg«-tem8 $ il y avait un mât qa'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une béquille : raais^ grâce à Dieùl les naufrages étaient tellement fréquens en cet endroit^ qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.

133^ Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse , car Haidée avait été ses zibelines pour dis^ poser sa couche, et même, pour qu'il se trouvait mieux et fut à l'abri du froid en se ré veillant,, elles lui laissèrent toutes deux une jupe , et se promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d^œufs^ du café, du poisson et du pain, powéûii déjeuner.

i34. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan. dormit comm^ une souche , ou plutât comme les morts, qui dorment; pour jamais,' ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment préseqt. Son cerveau calmé ne reçut aucune impression

de ses premiers malheurs ; il fat déliyré de ces rêves maudits qui bous rappellent , sous^un aspect sinistre , nos premièrea apnées, jusqu'à ce que Tœil troublé se rouvre humecté de pleurs.

135. Le jeune Juan dormit donc sans rérer ; — mais la jeune fille qui avait dispose ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte , de jeter sur lui un dêcnier regard. Un instant elle s'arrêta ^ puis revint sur ses pas, croyant qu'il Tàvait rappelée. Jiian était assoupi ; cependant elle pensa , ou du moins elle dit ( Iç cœur échappe comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom. — Elle oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.

136. Rêveuse, elle regagna la maison de son per^ , en recommandant le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de 4eux années plus sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens^ Un bu deux ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait passés , comme la plupart des femmes, à acquérir tontes ces utiles connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collège de la nature.

137. Le matui reparut, et troimi Juan dormant encore dans la grotte , sans que rien eût troublé soli repos. Le murmure d'une source voisine, et les rayons naissans d^un soleil retenu à Fextérieùr> ne le fatiguaient pas ; it put sommeiller à son aise. Il faut avouer qu'il en avait bien' besoin , car nul n'avait été plus expose ', ses souffrances étaient compa*

rables à celles qu'on trouve dans la narration de mon grand-pere * .

i 38. Il n'en, était paa ainsi d'Haidëe : elle s'agi* mit péniblement^ tombait de «6n lit; pnis^ ^'éveillant en sursaut, elle se retournait, réirait de mille infor-^ tunes qu elle venait à rencontrer , et de beaux corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa sui-* vante de si bonne heure , que celle-ci ne put s'em«« pécber de murmurer : elle appela les lieux esclaves de sou père, qui répondirent par desjurônsengrec, en turc, en arménien , — ->et qui ne concevaient rien à semblable fantaisie.

139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le soleil qui embellit tant les cietix quand il se lève , ou qu'il se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant Phébus , quand la rosée humecte encore les montagnes , quand les oiseaux se réveillent avec lui , et quand la nuit est rejetée comme un vêtement de deuil porté pour un mari^ ou qu^u'autre brute.

140. Je le répète , il n'y a rien de beau comme Faspect du soleil \ j'ai souvent assisté à son lever, et -dernièrement encore , pour ne pas le manquer , je suis resté debout toute la nuit ; ce qui , si l'on en

^ Le Commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son lojskgt autour du monde , et fit naufkage au liord d« dëtroit de Magel-^ lan. Le récit qu'il a fait, de ce naufrage est populaire en Angleterre ; maii^ n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable et plus touchant.

croit lea médecins, avaace beaucoup nos jours^ Voulez--you8 donc conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la pointe du jour^ et qusoA on ensevelira vos quatre-vingts ans, fidtes graver sur votre monument^ que vous vous leviez à quatre heures.

1 41 • Haidée put d<mc contempler le matin &ce à fiice ; la sienne était h plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la colorait, et faisait jaillir de son cœur sur ses joues un large sillon de pourpre. Cest ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques rivières , puis s'étend en cercle et prend la

forme d'un lac^ c'est ainsi que la mer Rouget ,

mais, cette mer — n'est pas rouge.

142. La vierge de l'tle. descendit sur le rivage et dirigea vers la grotte sa course vive et légère. Le spleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes , et la jeune Aurore , la prenant pour une sœur , humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant toutes deux, auriez commis la même erreur ; mais la jeune mortelle , aussi belle , aussi fraîche , avait sur l'Aurore l'avantage de n'être pas uniquement aérienne.

143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité , pénétré dans la grotte , elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un en&nt. Elle s'arrêta comme frappée de respect ( car le sommeil inspire la vénération ) , puis s'avança sur la pointe des pieds et le Qouvrit plus chaudement, aûn que l'air

trop vif ne pénétrât j^as ses veines, ^^lors elle se tint suspendue au-<lessus^âe ses lèvres ^ recueillant avec délices sa respiration insensible.

i44.>Onvreiit prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs : le jeune naufragé , environné d'un air calme et paisible ^ demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait frire quelques œufs , jugeant bien après tout que le jeune couple finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs , elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.

145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer à la nourriture , et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du thé, mais du- moins il s'y trouva des œufs, des fruits , du café , dti po4sson , du miel et du.pain, ajoutez-y le vin de Scio , -4 et le .tout par amour, sans aucune rétribution. ^\ ^^ .

. 146. Une fois les œufs cuits et le café préparé, Zoé eut bien voulu réveiller Juan ^ mais Haidée la retint de sa petite main empressée, et, sans dire une parole ,. lui mit un doigt sur les lèvres , ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier déjeuner étant perdu , il fallut en préparer un nouveau , puisque sa maîtresse ne lui permettait pas d^secouçr celui qui semblait ne jamais vouloir se réveiller. .

147. Juan ne remuail pas : one rougeur ëtique glissait sur aes joues comme les derniers feux dn jour sur la neige d'une montagne lointaine. Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance ^ les veines bleuâtres en étaient brunies, et presque dis*parues ^ les boudes de ses noirs cheveux étaient en*core surchargées d'une écume épaisse qui se eon* fondait avec les.vapeura émanées des pierres de la grotte.

148. Elle restait à contempler Junn dans cette position y paisible comme le poupon sur le sein de sa mère \ humecté comme le saule non agité par le vent ^ assoupi comme TOcéan dans un tems de calme ; beau comme le nœud de roses d^une couronne ; doù comme le cygne nouveau né dans son nid ; enfin réellement joli garçon , quoique la souffrance eut un peu jauni ses traita.

149. Il s'éveilla , ouvrit les yeux , et les eut encore volontiers refermés : mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure , et ne purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eut (ait un plus long bien , mais jamais figure de femme ne fut créée en yain pour Juan. Même quand il priait y il ne manquait pas de passer les saints vieux et les martyrs barbu8> , pour arriver aux doux portraits de la Vierge Marie.

450. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques

mots. Ses yeux étaient éloquens : mais ses paroles furent embarrassantes \ elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne^ avec un doux et lent accent ionien , et elle se contentait de lui dire qu'il était bien faible , qu'il devait se taire et prendra quelque nourriture.

151; J[uan ne comprenait pas . un mot , puisqu'il n'était pas Grec ; mais il avait de l'oreille^ et la voix de la jeune fille était le cbant d'un orseau y si ten-. dre , ci douce ^ si délicate et si pure que jamais Ton n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de ces voix qui arracbenît deslaifmes sans qu'on en devine la cause ; •^- un de ces accen» d'où la mélodie semble descendre comme d'un trâne.

152. Juan ouvrit de grands yeux, semblable à. celui qu'éveille le son d'un orgue lointain , et qpii croit rêver encoi:e jusqu'au moment où le çbarme est rompia par la voix d'une sentinelle , ou quelqu'aiAre objot réçl , ou bien encore par les pa» maudits d'un valet matinal. Ce dernier bririt est vmiment insupportable ; du moins pour moi -qui me coucbe volontiers le matin. -—Je trouve que la nuit relève i^utant l'éclat des dames que celui des astres.

153. C'est encore aiqsi que Juan fut tiré de sa rêverie Ou bien de son sommeil , par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, ^ et la vue de la flamme qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha de sa léthargie et Lui donna un violent désir

de prendre quelque nqurriture ^ surtout un beefsteak.

• 454. Mais le beefeteak est une chose rare dans ces Uq» dépourvues de bd^ufe. Un peut y iiuuiger &cilementçlu bouc /du chevreau^ du mouton/, quand un jour de fête vient- à luire pour eux , ils savent bieq mettre un gigot à leurs broches barbares, mais œla n^arrive que rarement et dans certaine lieux i une ^partie de oes ites n'offrant que des rochers inhabitéftw Pour )es auti^s elles sont belles et fertile», et l'une des plus riche$, quoique des moin$ étendues, était celle dans kquetle Juan se trouvait. ' 155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne puis m'enipécber de croire que la vieille: fable du Mimotaiire — k rpccasioix de laquelle nos moralistes iftodem^s, sagement discrets, tatéitf de mauvais goût une ctertaitie^ princesse parce. qu'elle choisit, pour se masquer ^ le déguisement d'une génisse ^ , -^^ tious apprend simplement (si Fon écafte le voile 'allégorique) que Pasiphaé^ pour doubler le eourage des Cretois , favorisa la propagation de» bestiaux.

^ QttœtQtvum Ugnp decepit aduUera ttoa^OH, Dissortemque utero fetum lulit,

(Ovide, Uv. Tiii.)

Mâi$ les difi^amateurs de la v^rtu de Pasiphaë se gardent bien de parler des torts de son maiS. C^endant Tindulgént Oride dit 2^nssi de lai :

Jamjafn Pasiphaën non est mirabile taurum Prœposuisse tihi : tu plia feritatis habebaM,

1 56. Car nou8«avoos tous que les Anglais se nour* riaeent 4e bœuf ^ — ^ quant à*la*biàre , j'en dirai peu de chose , parce que c'est simplement une «liqueur ^ et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a que Ëûre.ici. Ils i^iment encore Ifi guerre, nous ne l'ignorons pas ; "— plaisir qui, comme tous lea pl^i-* sirs , — est un peu cher. Tels étaient les Cretois-, -^ d'où^ je conclus que le hœ,uf et les combats sont tous deux dus ^ Pasipfaaé. *

157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant .sur son coudé y aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels il n'était plus fieimilier depuis long-tema : car les demiera mets qu'il aviait mangés étaient entièrement crus. £t coBime il était encore rtegé par le vautour de la;&im , il se 'jeta sûr tout ce qui lui fut offert Avec l'avidité d'uA prêtre, d'un goulu, d'un aider*maa ou d%n loup marin.

i58. U mangea et fut par&ilement servi. Haidée, qui avait pour lui les soins d'une mère , riait en voyant l'extrême appétit de celui qu'elle avait la veille trouvé presque mort-, elle l'eût même laissé manger %vec excès , sans Zoé qui, plus àgéequ'Hai-» dée, savait (par tradition, ,car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes affamés on t. besoin d'une grande retenue , et doivent être nourris de quelques cuillerées , s'ils ne veulent pas infaillible*^ ment crever.

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