C'est aknrs que.de la mer au ciel retentit le I. II
terrible^ cri d'adieu 5 alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gëmissemens, s'étaient déjà ' précipités dans les flots, avides de devancer l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale , la mer restait entr'ouverte sur sa proie , et le vaisseau , en attirant encore après lai les. vagues tournoyantes , ressexbhlaît au lutteur acharné qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même,
53. D'abord, un cri universel s'était élevé,- plus bruyant que le bruyant Océan , et semblable au fracas de la foudre répété par les échos. Tout ensuite rentra dans le silence , excepté le vent cruel et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un tourbillon convulsif , une voix solitaire retentissait encore -, c'était le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie. - .
54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en avant , transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs espérances n'étaient guère
* plus hautes qu'auparavant : le vent était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage ; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore beaucoup trop. En se séparant. du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans la. chaloupe.
55. Tout le reste avait péri : environ deux cents âmes avaient quitté leur corps ; mais hélas ! voici
bien le pire. <^uand FOcéan roule sur la dépouille des catholiques y il leur faut attendre des semaines avant qu'une mes^e vienne blanchir leurs taches purgatoriales ; car/ tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé^ on n'ira pas hasarder de l'argent à son intention : il en coûte trois francs pour faire dire une messe. ' * '
56. Juan était entré dans la grande chaloupe , et était. même parvenu à placer Pédrillol On eût alors dit qu'ils avaient changé de condition : Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage , tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils. appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita ) était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
57. Juan voulut sauver son autre valet ^ mais l'ivresse lui fut également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui ^ qu'en croyant toucher le cutter , il
^ mit le pied dans la mer^ et resta de cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il eut glissé près d'eux , les autres n'essayèrent pas de le remonter ;. la mer grossissait de minute en minute : et quant à la chaloupe ^ chacun songeait avant tout à s'y ménager une place. • . ; , ^
58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son. père Don José, ^et qu'il afifectionnait comme vous pouvez croire 5 car on aime à s'arrêter sur de tels souvenirs. — Il jappait douloureusemont sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les
chiens ont un si bon ne? ) que le vaieseau allait coujer à fond. Juan le prit, le j^ d^ns la bar^pie et y sauta lui - même après Ipi .
59. U plaça son argent comme il put sqr sa persoijne et sur celle de PédriUo , qoj réellement ûe s'y opposa pas , et ne penmt gujsre k ps^rler ou à agir^ tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur* Il croyait trouver un remède à tout^ et en réemfaarquant son précepteur et son épagneul , il n'avait pas perdu Tespérance de leur sanver U vie.
60. La nuit fut orageuse , et le yent était si violent encore , que le bâtiment fut mis k l'abri entre les va-* gués. Pendant tout le tems que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce siUoa , bi^n que la chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots. Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux^ les inondait et les obligeait à balp^yer sans interruption ' • Le pauvre petit cutter ne tarda pas à être submergé.
61 . Neuf aines partirent en même tems que lui : la grande chaloupe était encore à fleur d'eau , avec un aviron pour mât et deux couvertures cousues ensemble » remplaçant la voile fort mal à la vérité^ tandis que chaque vague menaçait de les engloutir ^ et que le péril présent était plus grand que jamais. Ce-
^ So that themseWes as ^ell as bopes were dampM. De sorU qu'eux^ mêmes étaient submergés, comme leurs espérances» U y a ici un jeii de mot qoe nous n^avons pas essayé de traduire; il consiste dans le mot 4amp'd, qni te pcend é^^akment poui mouillé et pour décourage.
pendam ils répandirent des larmes stir le sort de leurs compagnons noyés dans le cutter, et liien aussi 8tir celui des caisses de beurre et de biscuit.
62. Le soleil se leva rouge et enflammé ^ présage certain de la continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu^il se montrât plus beau , c^élait pour le moment tout ce qu'ils avaient à faire. Oa servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de vin à chacun d'eux -, car îjs commençaient k perdre leurs forces. L'eam avait percé les sacs de pain moui , et la plupart d'entre eux n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeatix.
63.^ Ils étaient trente ^ contenus dans un espace qui lenr permettait à peine de feire nn pas on le moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation comme iU purent, moitié d'entre eux se levant quoique engourdis par l^hnfibidi té , les atîtres s'asseyant ^ à leur place, fct se relevant d\in moment a Paulre. Ce«l aiaéi qu'ils parvenaient à se .tenir tous dans la barque ^ tremblans comme dans le frisson d'une fièvre tierce , et sans autres yétemens que la grande enveloppe* des cieux.
64. Il est certain que fe désir de la vie peut ta prolonger. Ijcé médecins en ont Fexpérîence , quand ils voient les patiens qu6 ne tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis , résister à des maladies moi^ teîles. CTest qu'alors l'espoir leur reste , et que leur imagination ijne réfléchit pas le couteau ni les ciseatùx d'Atropos. Il n'y a que le désespoir de la guérison
qui mette obstacle à la vieillesse ^ et qui donne aux misères de lliomme une rapidité alarmante'.
65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus long-tems que. les autres. — Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter leurs débiteurs. • — ^Cela est même ^i vrai qu'il en est quelques-uns, j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers, le plus redoutable est un juif , etcei gens-là ne vous prêtent que sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une somme que je trouve fort insupportable de rembourser, encore.
66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à découvert *, ils vivent par amour de la vie , supportant plus de maux qu^on ne pourrait Ic' croire ou le penser , et résistant comme un rocher à tous les efforts de la tempête.. La témérité a toujours été le partage du marin, depuis que Tarche de Noé s'est imaginé de voguer çà et là; — Elle devait contenir un équipage et un assortiment curieux^,
' M. P. n'a pas renda Pépit^ète sablime atarming; il Ta regardée comme oisiTe. En récompense il a invente, dans cette strophe, la faux du trépas, Us amis qui viennent assommer de leur douleur le ma- • lade ; les^els aiment mieux se flatter , etc.
^ Voici* la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le lire dans une traduction d'Orose , du quinzième siècle. ■ u En ceste arche , dist Nostre Seigneur, tu feras six mandions ; la celle » d^enhas sera comme celle d'ung navire; auniessus il aura ongiollier » couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. Vxme servira pour » mettre le mengîer et viande de ceulxqui seront en Parche ; Fautre servira • dechaijibie secrette pour faire ses nécessités. Des trôys autres , qui se- '> ront ung peu plus hault , la ceDe du parmi sera oii les homioes et les
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ainsi que l'Argo^ .premier vaisseau corsaire des Grecs. ' '
' 67. Mais l'homme est une créature carnivores il loi faut de la nourriture, au moins une fois lé jour. Il ne vit pas en suçant comme les bécasses ; et comme les tigres et les requins^ il a besoin de proie. Quoiqu'il puisse bien^ tout en murmurant / se nourrir de végétaux dont sa construction anatômique lui permet Fusage^ il trouvera toujours le bœuf ^ le veau et le mouton d'une digestion moins laborieuse.'
68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Xe troisièmejour ^ il survint un calme qui d'abord ranima leurs forces^ et s'étendit comme un bauûie sur leur fatigue ( ils s'endormirent , balancés comme les tortues sur l'àzui^ dé l'Océan^ mais quand ils se réveillèrent^ ils éprouvèrent une. défaillance de cœur, et tombèrent sur leurs provisions avec voracité , au lieu , de mettre tous leurs soins à les conserver. .
69. On. en prévoit aisément la conséquence. — Ils mangèrent tout ce qu'ils avaient ; ils burent leur vin en dépit de toutes les remontrances y puis le lendemain de quoi se nourriront-ils , les insensés ! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait à bord. Belles espérances sans doute ; mais comme ils n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore , ils eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.
» femmes feront leur résidence ; en Fautre seront les bestes domestiqpies » et prWéesy et en la tierce les bestes eraelles , indomablef et saumif^. »
1G« DON JUAPL
70. Le quatrième jour vint^ mai» non pas vin souffle d'air. L'Océan dormait encore comme un enfant non MTre. Le cinquième jour trouva encore leur barque sur les flots \ la mer , le ciel , tout était bleu f clair et serein. ~ Que foire avec une seule rame ( je voudrais au moins qu'ils en eussent éennx ) ? La làge de la faim se fit sentir : et endépitdesespri^est Juan Tit son chien tué et partagé pour «atisfiiire an présent appétit*
71. Le sixième jour ^ ils en mangèrent la peau ; et Juan qui avait d'abord refusé sa part , parce que la béte morte venait de son père, Juau^ ayant maintenant les dents d'un vautour^ reçut comme une grande fiiveur, et non sans quelque remords , l'une des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna la inoitie à Pédrillo y que celui-ci dévora , en soupi-^ rant après le reste.
72« Le septième jour , pas dé vent encore. — Le soleil ardent les suçait et les ratissait. Immobiles sur la iper,' on les eût pris pour des carcasses inani-* méès ; ils n'çspéraient que dans la brise ^ et la brise ne venait pas. — Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage. -• Ils n'avaient plus d*eau , plus de vin, plus de. nourriture. *-^ Dans leurs regards avides (biew qu'il^ ne parlent pas) , vous concevez déjà lès désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
73. A la fin , l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se convertit en un sourd
CHANT DEUXIEME. t6<)
miiniiiire, puis eo un «an smfotre d*b<orreiir et de désespoir : chacun^ dans la pensée; de son côitipa-^ gnon , découvrit celle qu'il avait réprimée josqu'a-* lors : ils parièrent de sort pour viande et sang, et de qui mourrait pour i^paitre les autres.
74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour quelques bonnets de peau^ et ce qui leur Testait de souliers 9 alors îk regardèrent autour d^eujt , au désespoir , mais nul ne s'offrait en "tv orifice* A la fin on roula; et on disposa des billets que ma muse ne peut vdlr sans frémir -, car faute de papiw et n'ayant rien de mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Jutia.
75. Les lots furent faits^^ inscrits , mêlés et dis-^ tribnés dans un horrible silence. Pendant qu'on le$ ' tirait , la faim qui , semblable au vautour de Pro** méthée^ avait demandé cette abomination^ se taisait elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les y avait entraînés , et il n'en était pas un qui- fût sourd à sa voix. -^ Le sort tomba sur le malheur^ix précepteur de Juan.
76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le chirurgien avait ses instrumens^ il piqua Pjédrillo^ et sa respiration s'anéantit si sua^ vement que vous auriez eu de là peine à déterminer quand il cessa de vivrez II mourut en fidèle cadio-^ lique ^ et comme la plupart des hommes , dans la religion qui l'avait vu naitre. D'abord il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.
77. A défaut d'autre profit^ le chirurgiea eut, pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif violente, il aima' mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle et les entrailles, ayant été jetée à la mer , régala deux goulus qui escortaient la barque. Le .reste du pauvre Pédrillo fut mangé par les gens de l'équipage.
78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui , ayant auparavant-refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que. dans la dernière détresse il pût jamais se joindre à eux :pour dîner de son ancien maître et pasteur.
79. n ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément ^ <yàr les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux.qui l'avaient £aiit avec le plus de voracité tombèrent dans un délire de rage. — Dieu! comme ils blasphémèrent-, ils se roulèrent couverts, d'écume et en proie aux plus étraoges convulsions ; ils . avalèrent l'eau marine comme celle d'une fontaine limpide ; ils pleu^ rèrent, grincèrent les dents, hurlèrent, jurèrent^ mugirent ; enfin , avec uu rire d'hyène ils expirèrent en désespérés.
80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction , et ; quant a ceux qui restèrent , Dieu sait s'ils
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* — Il .1
étaient gras ! Quelques-uns , plus heureux que les autres^ avaient perdu la mémoire \ les autres pensaient à une nouvelle dissection , comme s*ils n'a-« vaient pas été assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur fkim de la même manière.
81 . Bientât ils songèrent au contre-maître comme le plus- gras d'entre eux : mais indépendamment de ce qu'il avait peu d'entraînement à cette destinée , il fit valoir quelques autres indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie : mais ce qui lui donna g^in de cause , fut un léger présent que , par voie de souscription générale y lui avaient fait les (lames de Cadix,
. 82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa avec discrétion. — Quelques-uns s'en effrayaient^ d'autres imposaient silence à leur appétit , ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en tems. fl n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir , et se mit à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attrapèrent deux boobis^ et un noddi*^ qui les décida à abandonner le corps mort.
* Le nom que H.' A. P. a traduit par celui de butor est plutôt une espèce û^oiseau de tempête f ou de pétrel. Le butor se tient ordinairement près des ëtangs , et jamais sur les mers.
- ^ Le noddi est un animal assez semUaUc à lliirondelle de mer; « Noos » avons , dit Bufibn, adopté le nom de noddi ( sot) , qui se lit frëqnem- » ment dans les relations des voyageurs angbis , parce qu^il exprime Yé- » tourderie ou Fassurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur
83,» Au re«te , si le sort de PédriUo vous semble réyoltaxic, sotiveiiez«-Toas d'UgoIin qui se décide k manger le crâne de son gprtind ennemi , après aToir poUmenl terminé son récit \ Si danè Peùfer on dé^ vore ses ennemis^ on peut certainement > sans être beaucoup plus borrible que Dante, se|nourrir en pleine mer de s^ amis , quand le léger agrément d*un naufrage se fiiit trop attendre.
84» Dans la même ntiit^ il tomba une ondée de pluie que leurs boucbes attendaient conimela snrfocé de la terre ^ quand la poussière de l'été en a dessé-ché Jes erchrasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eftu, quand onn'en a pas senti la privation ; il faut avoir été en Espagne ou en Turquie , s'êlrë trouvé dans une chaloupe remplie d'a&més^ ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des chameaux pour désirer sincèrement de réjoindt*e la vérité — -^ dans un puits.