‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 22 sur 46 · Le cœur ! -— il peut être brisé : heureux · texte numérisé non relu

Le cœur ! -— il peut être brisé : heureux

» Dans le texte i The tree cutfrom iu forent root o/y^ar*. — L'arbre eeupë de tes foretUères racines. Nous aTons bien le mot sauvage, qui vient de sUt^estris, en italien selwaggio ; mais il a perdu sa première signification, et n''a pas été remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.

trois foid heureux, ceux qui du piiemier choc cetS" sent ce fragile organe , porcelaine précieuse de l'ar^ gile terrestre ! jamais ils ne orront lés longues an* nées presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles^ et cet amas de souffrances qu*il faut ressentir et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait plus de vœux pour les rompre.

1 2. « Ceux que les dieux chérissent meurent jeu- » nés, )i disait-on autrefois S et par-là ils évitent plusieurs morts ; celle des amis> celle bien plus accablante - — de Tamitié , de Tàmour , de la jeunesse , de tout ce qui compose notre vie , excepté le souffle de la vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil archer^, il se peut qu'une tonibe prématurée , source de tant de regriets , ne soit au contraire qu'un asile salutaire^.

13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort ; les cieu^ , la terre , les airs , tout semblait à eux ; ils ne reprochaient au tems que sa fuite ra-

* Voyez Hérodote,

^ En Angleterre, on représente la mort sons la forme d'un vieil archer. En France , comme on le sait , c'est nn squelette armé d^une faux.

^ Voici comment M. ▲. P. a cm devoir tradoire les six derniers vers de cette strophe. « La mort de ses amis, et de ce qui nou« fiie plios «À* M rement encdre, la mort de Famitië, de Tamour, de la jéunesso, tùut^ » choses qui existent sans respirer, puisque les rives du silenoe- atten* » dent toujours ceux que n^atteint pas la flèche du grand archer. »

pide^ et vivaient sans connaître le plus léger remords. Chacun d'eux était le miroir de Fautre; la joie seule ^ comme une escarbbucle^ brillait sous leurs noires paupières ^ et ces éclairs^ ils ne L'ignoraient pas , n^étaient que la réflexion de leurs mu-tuels regards de tendresse.

14. Combien de douces étreintes et de caresses. entrecoupées ! le plus fugitif regard ^ mieux compris, que de longues périodes, et exprimant tout sans, jamais trop en dire *, puis un. langage semblable à: celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayaitt dé: sens que pour Toreille des amans : de douces phrases, badines qui auraient semblé absurdes à ceux qui avaient cessé de les entendre^ ou qui jamais ne les avaient entendues.

15. Tels étaient leurs passe- tems> car ils étaient encore enfans , et même ils n'auraient jamais cessé de Vêtre. Ils n'étaient pas nés pour jouer d'impor-* tans personnages sur la sceae triste et désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus^ et tels que la nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau , pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fon-*taines , sans jamais sentir comme les autres hommes le poids dés heures^.

16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux ^ et n'avaient pas vu changer ceux dont leup lever avait éclairé les plaisirs : ces plaisirs n'étaient pas de respèce- f rivRle qui rassasie ^ ils étaient ressen-^ tis par des esprits subtils , que les sensne pouvaient

jamais borner ; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour., la possession ne faisait pour eux que^donner un nouveau prit à chacun de leurs charmes.

il. Oh! que cela est beau^ que cela est rare! mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde devient! insupportable , quand on ne voit plus qu'avec dégoût ^es tumultes et ses spectacles ; des intrigues, des aventures monotones , de misérables tendresses, des mariages et des entèvemens, à la faveur desquels rhymen allume ses torches pour une prostituée de plus , et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.

i 8. Paroles g)rossières ; vérité dure , vérité que Ton connaît de reste. N'en parlons plus. — Qui donc avait ainsi délivré de tous soins ce couple ^charmant et fidèle , qui jamais n'avait accusé la lenteur d'une seule heure ?, C'était cette sensibilité dont tout le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute d'aliment^ tandis qu'en eux elle était, in-r bérente ; sensibilité que nous appelons romanesque, et que , tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.

19. Dans les autres , c'est un état factice^ un rêve léthargique produit par un excès de lecture et de jeunesse ; mais en eux c'était la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman n'avait ému leurs jeunes cœurs : HaidéC n'était rien moins que savante , et Juan était un enfant de bonne et

pieuse école. Ils n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les fauvette^ * 20. Ils^se plaisaient à voir le coucher du soleil ; heure douce à tous les yeux , mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils devaient ce qu'ils étaient ; le crépuscule les avait vus le premier enchaînés des lienè de l'amour > et c'était à la faveur des mêmes nuances célestes que la passion était descendue dans' leur cœur , et qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonh^ixT pour unique douaire : toujours enchantés l'un de Tautre , tout ce qui rappelait le passé leur semblait aussi agréable que la pensée présente. '■ 21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant les fugitives lueurs du jour /un saisissement subit les prit^ et glissa froidement sur leurs doux souvenirs , comme une brise de vent sur les cordes d'une harpe , ou éur la flamme qui gronde et se disperse ^ et là : l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la poitrine de Jiîan un dbuJoureux soupir 9 et des beaux yeux d'Haidéé une larme nouvelle et involontaire.

22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût disparaître avee le dernier de ses beaux jours. Juap la regardait comme pour découvrir, dans ses traits^ sa propre destiqée. — Il éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eut voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable , ou du moins inconnu.

2fî6 BON JUAN.

23. Elle 86 tou^rna vers lui ^ elle sourit, mais de cette manjîsre qui ue fait pas sourire les autres , puis elle se détourna. Quel que fut le seutiment qui l'agitait , il parut fugitif^ et sa prudence ou son orgueil l'eurent biaitàt dominé. Quand Juan, de sonoâté, lui rappela , r— peut-être en riant, — ce qu'ils venaient tous deux de penser. i< S^il en était jamais » ainsi , reprit-elle , — * mais cela est impossible , — )> ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin. »

24. Juan voulut, ajouter quelque chose ; mais en pressant de ses lèvres les siennes , elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler , dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen ; il en est pourtant qui préfèrent , en cas semblable , le jus de la treille. - — Ils n'ont pas tort non plus 5 j'ai tâté de l'un et de Tautre : reste aux parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur. ^

25. Car, décidez^vous ou pour la femme ou pour le vin , vous en aurez également à si3uffi*ir , ,et sur vos plaisirs sera toujours levée la taxe de quelque maladie;; mais ce qu'il vaudrait mieux employer , je le ^ais vraiment. à peine,. et s'il me fallait porter une voix décisive, je connais tant de bonnes raisons en faiveur de tous deux , que je finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un Ct l'autre que de s'abstenir de tous les deux. <

26.. Juan et Haidéé se regardaient 5 leurs yeux étaient mouillés par l'effet de cette inexpripaable.ten-

dresse daas laquelle ftc confondent lous les sentimeus^ ceux d'ami, de fils, de frère , d'amant^ ce que peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux cœurs purs , pressés l'un contre Fautre , aimant beaucoup trop çt rie pouvant aimer moins ; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.

27. Ah! pourquoi ne moùrurient-ils pas alors dans les bras l'uri de Tautre ? — Ils avaient trop longtems vécu si une heure devait sonner qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à attendre des années que des maux ou des outrages ; le monde n'était pas leur sphère ; et son art ne pouvait séduire des créatures passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux , dans eux ; il leiir était inhérent , il était toute leur ame , et non pas seulement un de leurs sens.

^8. Us auraient du vivre cachés dans les bois, et invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante \ mais ils étaient incapables de se perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société , où se tiennent réunis tous les viees et toutes les haines. Toutes les créatures nées libres chérissent la solitude ; les oiseaux au chant le plus mélodieux se nichent avec xme compagne dans des lieux écartés ^ l'aigle s'élève seul dans les airs 5 mais les mouettes et les corb^ux fon-' dent en troupe sur la même charogne , à la manière des hommes.

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29. En ce momeilt Haidée et Juan penchèrent leurs joues Fun sur Tautre, et dans cette- charmante position commencëreut leur sieste. Mais leur som^ meil ne fut pas profond , Juan sentait de tems en tems une émotion soudaine , et une espèce de frisson parcourait s^n corps. Pour Haidée^ ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite ^ et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient à une feuille de rose devenue le jouet de Fair ^

30 . Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des Alpes, lorsque le vent vient Tagiter : tel était l'efifet d'un songe ^e mystérieux usurpateur de l'entendement^ — qui nous force à obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de sens, et de voir bien que les yeux fermés.

31 . Elle rêvait qu'étant seule sur le Ëord de lai mer ^ on l'avait enchaînée à un roc ; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cejpendant les. flots grondaient, chaque vague bouillôi^nait en fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur. sa lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer^ l'instant d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se briser au-dessus d'elle , et pourtant elle ne pouvait mourir ' *

, ' n y a quelque chose de semblable dans le Richard III de Shakspeai%. L'infortuné Glarence raconte un rêve , pendant lequel il se croyait tombé dans la imer.

« O Seigneur ! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se

CHANT QUATRIEME; 2è9

32. Alors, — elle fut délivrée : elle erra çà et là , les pieds ensanglantés ^ au travers de lattes aiguës-, elle chancelait à chaque. pas : quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, Tinstant d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effirol ; il était blanc et peu distinct ; il ne s'arrêtait pas assez pour que Foeil pût le considérer, ou la main le toucher ^ elle regardait^ courait et étendait les bras sans cesse , mais il lui échappait dès qu'elle croyait l'avoir saisi.

33. Le songe a changé : elle est dans une caverne creusée entré des colonnes dé marbre glacé ; dans les salles battues des eaux est gravée la main des siècles 5 les vagues peuvent y pénétrer , les veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans les larmes*, et, à mesure que ces gouttes se forment , les rochers les attirent à eux , et elle croit le^oir aussitôt se geler contre le marbre.

34. Inond^Pfroid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait son front mort , et qu'elle essayait en vain de faire disparaître (combien de tels soins lui étaient doux jadis ! combien alors ils lui semblaient amers ! ) ,. Juan était étendu à ses piedé ; rien ne pouvait rendre les battemens a son cœur na-

» noyant ! Quel bruit ëpouyantable faisait Peau dans mes oreilles I

» Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle , mais les » ilôts jaloux retenaient encore mon ame , et Temp^chaient de se frayer X une route à trayers les vastes airs , etc. »

▼ré ; un chant funéraire sortant du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée , comme la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop longue.

35. En regardant le mort avec plus d'attention , elle remarqua que to figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière, qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père ^ enfin que chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro ^

— elle retrouvait son maintien sévère , et toutes ses formes grecques *, elle tressaillit , elle s'éveille : oh 1 quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil rencontre les siens ! c'est , — c'est celui de son père,

— attaché sur son amant et sur ellej .

36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second ; l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse , de crainte et d'espérance : lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers , peut-être n'était-il sorti de la moryme pour arracher la vie à celui qu'elle chérissIVtant ! Haidée aussi avait beaucoup aimé son père ; que ce moment dut être terrible! —J'en ai vu de pareils, — mais gardons-nous de nous y arrêter.

37. Au cri d'efifroi' d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante dans sa chute , et aussitôt détache son sabre de la muraille , impatient de tirer vengeance de celui qui causait toutt^e trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit dédaigneusement et dit : « A mon premier signal, mille

CHANT QUATRIÈME. ^ni

I) cimeterres sont prêts à se montrer. Laisse , jeune » homme 9 laisse-là ta vaine épée. n

38; En méine tems, Haidée se jeta sur lui' : « Juan^ » c'est ^ — c'est Lambro , — mon père! tombe avec s moi à ses genoux , — il nous pardonnera; — oui , » «— oui, ille doit« Oh ! le plus aimé des pères ^ *— v tu vois mon agonie de plaisir et de peine. -— Faut* » il , quand je baise avec transport le bas de ton » mantéauy que l'inquiétude vienne empoisonner ma tf joie filiale ? Fais ^ tout ce que tu voudras de moi , ii mais grâce ^ grâce pour lui ! i»

39. Calme dans ses regards et calme dans sa voiz^ indices peu sûrs de la tranquillité de son ame^ l'altier vieillard demeurait impénétrable : il la Fegarda, mais il ne répondit pas un mot ^ puis il se tourna vers Juan : le sang montait et disparaissait sur les joues de celuî-^ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme , et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.

40. c( Jeune homme ^ ton épée/ » lui dit une seconde fois Lambro. Juan répliqua : « Jamais, tant » que ce bras sera libre. » Le visage du vieillard pâlit, lirais non de crainte, et tirant un pistolet de sa ceinture : « Que ton sang, dit-il, retombe donc » sur ta tête ! » Il regarda la pierre avec attention , comme pour s'assurer qu'elle était en bon état •, — car il en avait dernièrement lâché le coup , — et il se mit ensuite à l'armer tranquillement.

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