Ses femmes lui offraient letirs soins, elle ne
les rQoiarquait pas.: son père vetUa près de son. chevet^ elle. détourna les yeux y elle lie reconnut personne, ni les lieux qui. auparavant lui .avaient été ofeuers ou ag^*éaUes. On la transporta de salle en saUe : elle s'y arrêtait sans .résistance , elle avajît tout oublié y et pourtant ces yeux^ que Ton voulait croire fermés à. taules, les anciennes pensées , semblaient, pleines de. fiinestes. résolutions/. .
65. Â.la fin^ une esclave pitenonça le mot <le baipe ; le haipiste vint et accorda soa instrument. Dès les premières notes irrégulières et rapides , Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientât vei^s la muraille , oommC). pour distraire sa pensée d'un souvepiitdésolant. L'artiste. commença, upe chanson lei\te et plaintive ,. composée avant les tems. de tyrannie , par quelque insulaire des anciens jours. . .
. 66. aussitôt les doigts maigres et dé&its de Tinfortunée marquent sur la muraille la mesure de-ce viçil air. Il changea de ton et se mit à chanter l'Amour. Ce.uQm cruel met.en mouvement tous ses souvenirs 5 sur elle.vieiit planer un instant le songe de ce qu'elle fut et dexe qu'elle est aujourd'hui , si l'on peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, semblables aux nuagesrassemblés sur les monts quand ils se résolvent en pluie.
67. Vaine consolation^ inutile soulagement.; — Ces pensées, trop rapidement soulevées, troublèrent
CHANT QUATRIRME. 381
sa té^e ^ la folie s'empara d'elle , elle se leva tïomnie si jamais on ne Teâc cm malade ^ et se jeta sur tous ceux qui 8*offi*it*eat à' elle comme sur un ^ennemi. Mais personne ne l'entendit parler ou .pouilsèr <tes crk , quand elle atteignit le paro^isme de son acoës. Sa frénésie dédaignait d^extravaguer , même quand on en vînt à la frapper dans Tespoir dé la sauver.
68. Par momens encore elle montrai^ une lu^r d'entendement. Bien qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet , sans.pouvoir s'en rappeler aucun , rien ne put lui Taire regarder la figure de soù père ; elle repoussait toute nourriture et tout habillement ; tous les moyens de vaincre- sa répugnance sur ces deux points furent inutiles ; le'chaqgement de place^ letems propice^ lés soins ou les remèdes^ rien ne put rendre le sommeil k ses sens *)-— *il semblait avoir pour, jamais perdu tout empire sur elle.
69. Ellelanguitainsi douze jours et douze nuits. V An bout de ce tems, sans gémissement ^ un soupir^ ou un regard qui put indiquer les dernières angois-» ses, Fesprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui veillaient tout auprès d'elle , ne purent s'en apercevoir ^'au moment où le voile sombre. et épais qui couvrait son gracieux visage s'étendit jusque sur ses yeux -^ ses beaux , ses noirs yeux ! — posséder tant d'éclat y. hélas! et se^ flétrir!
70. Elle mour\it mais non pas seule )• car elle por-* tait dan« son sein un second principe de vie : cet enfant du crime* aurait pu naître innocent et plein
de chavmes ; noais il termÎDa ea^ragile exifleocé saos. voir, le jour^ el> avant de naître , il entra dan» lèt tombeau qui «e ferma dans le même instant sur b» Qeur et sur le bouton : vainement la jrosée du ciel, descendit sur cette tige flétrie. et sur ce dé|ik>rable fruit de l'amour.
71 . C'est ainsi qu'elle vécut , qu'eUe inourut. la, hoojie ou le cba^in ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était*pas fai^ pour ti^ner à tmvers les animées; ou les mois,t^ fardeau pénible que portent les.cœucK froids ju^u'à* ce que la vieillesse les rappelle soiia la terre ; elle eut des jours et des .pkuMrs courts ^ mais ils furent délicieux ^ — tels, qu'ils n'antaient pu se prolonger .pour elle davantage. Maintenant elle dort en. paix sur le rivage de la mer, oii.ellé aimait tant à venir.
72.. Et maintenant cette île est déserte et stérile , ses édifices sont détruil3 , et ses babîtans passés^ Il n'y reste quela tombe d'Haidée et celle de son^pène v mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit déposé. Vous n'y découvririez pas l'endroit ou.dorw ment des formes aussi, belles , nulle pierre ne les re^ couvre^ nulle lauxgue ne ^rappelle leur souvenir; <et la beauté de la fille des Gyelades n'a trouvé d'autre cbant funéraire que celui de la mer furieuse.
73 . Mais plus d'une jeune Grecque aocompagne en? core son nom d'un mélancolique chant d'amour \ et plus d'un insulaire abrège la longueur des nuits. en racontant l'histoire de son pire. La valeur était son
CHANT QUATRIEME. 28a
partft^; la beauté fut celm de sa fille ,^ — m çU« anba sanr réfléchir ^ elle f^ayti de sa. yie nm» ^lift fiititfe^ **f**jam8î f eçbit tonjioiirs un' childmcKit q^îiHiQque A^égare >de mem&Mnil Be.deit e8|^âr^ d^itiii! le danger > et'tât'OQtaird rajnottr.luîr-iiiâfÇQ.dqvi^ BoU'propre yeDgeur.
?4>. Maie chaiig^(Hi6 de sujet:^ ce fo»îl}Qt eittirop triste^ je be «laisse Àor les tabletteé dé rhnpi^iâtettr. Je n^àime -pasà peindre jées fùus dans la brainie de. paraître avoir voulu me. rettracèr^noi-^eme. "r^P'ailn lëttr» je n'ai plus riàiÀ dire sur.ce .poiE^t>> ^tfiQmP^ma muse est ilti faitin caprtcieiix, nous allabs re^ trouver et aecompagaér. Juan y que aous avons-laisse à demi mort quelques -stances plus hant.'
75* Blessé et chargé 4e fers ,• i< casé , criBU , nonï^ fine y » quelquesjours se passèrent avant qu'il put rappeler le passe k son esprit, et quand «il reprit ^8f sens il se vit en pleine. met, feisant ^il^ noQfodii par heure avec- te vent an prone. Les rivages d'Ilion'pet-^ rurent devant lui : -— daqs un autre teins il (9Ut4té. ravi d^ les voir, mais alors il se soueîait fort pea du cap Sigée. .
76. Là, sur une verte colline , giroiei de ^hianes et flanquée d'un câté |kir lHélléspont, dé l'slutriapar la mer, le brave de» bravea^ Achille esteÂsovell , à. ce qu'on rapporte ( Bryant dît le. contraire ' ) ,.et
* Voyc« « Dissertation sur la guerre de Troie ^ montrant que cette î> expédition n*a jamais ^td' entreprise, et que cette prétendue ville «''« M jamais existe , •» par Jae^es Bryaat. Londres ,• 1796*
plus loin sur la pente ^ èDcorè grand et pyramidal , on remarqué le tumuJii^— 'de qui? le çiél le saitf pcut*-êire de Patrocle , d'Ajâx du de Protésilas \ tous héros' quî^ s'ils ëtaient encore en vie^ n'auraient rien de plus à cœur tiue de nous arradiep la nétre;
77. De hauts tertres sans marbre et sans inscrip,-* fions , dé vastes plaines incultes et bordées de jnbntagn^s ; à quelque distance le jnont Ida .toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien lui ) , voilà tout ce qui subsis.fe. La situation semble pourtant encore destinée à des feits glorieux*— ^ Cent mille hommes pourraient y combattre aisément; mais aux lieux où Ton demande les murs d'Ilion^ on voit brouter lés brebis et se traîner les tortues. >
78. J'ai trouvé là'xles troupeaux de chevaux non gardés; çà et là quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rodes; quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrétant un instant à considérer lès jeunes Européens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le rivage ; un Turc enfin , plein de vénération pour sa ireligion^ ayant un chapelet à la main et une pipe à lia bouche ; — mais le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.
79. Ici f Ton permit à don Juan de sortir de son étroite prison ; il sentit qu'il était esclave , privé de tout secours^ et en présence d'une mer cHubragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore affaibli par la perte de son sang, il put à peluQ faire enten-. dre quelques courtes questions ^ et les réponses qu'il
CHANT QUATR'IÈMB. a85
.obtint furent. loin de lui donner une. explicfition «a^ tisfàisantë de 5on état présent ejl.patté. ,
.80. U reoiaicqua quelques tompagnons de captiyité, qui semblaient être, et quieflfectiveoiénl étaient des Italiens. Il apprit dumpios par eiu leur destinée, qui était fort sitigulière. Us formaient une troupe engagée pour la.Siqile^ — - tous chanteurs^ fort capables de remplir leuré. râles ; ayant mis à la voile de Livopme , iU ne furent pas attaques par le pirate y ma^s réelleiment vendue à. bon marché, par VJmprésario ^ • .
81 . Ce fut l'un d'cbtre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à Juan cette, curieuse aventure. Car bien que destiné. au marché turç> il con8ei*vait son caractère, ^^ ou. du moins son masque ; c'était uix petit homme d'un extérieur fort résolu ; supportant sa fortune, avec un air d'enjouemept et de .'grâce , et mon*trant beaucoup plus de résignation que la prima donna et lé tenon
. 82 . Voici comme en pea de mots il fit son tragique récit : « Notre imprésario machiavélique, ayant fiiit » un rignal vis-à-vis certain promontoire , appela à
* Kom du dîreoteor ou eatrepreneur dû théâtre , ea Italie. — Gela est on fait. 11 j a quelques annëes, une troupe d'acteurs fîit engage'e pour un théâtre étranger , par un certain personnage qui les embarqua dans un port dltâtie , les condniait à Alger , et U» les vendit tous. Par Tefi^t d*nn hasard singulier , j'entendis chanter à Venise , en i Si 7 » et dans Topera de Rossini, Vltaliana m Algieri, Tune des femmes de cette compagnie, rcTenoc de captiTite'.
. {NoUdcBynm,)
286 DON JUAJS:
w nous im brielcjetranger. CàrpodiCma Mario 1 aous »'y .fumes trasaportëfr à bovd àrce précipilatioi^ y » èaû'êtiii ievl ^^lufo de salfuio^ tanfi^pfmmi qne le ^ Sulèftâ âtm« lé chant^ nous ne serMS pa» lôttg-4:eiiifr I» sans retaUir âôs ai&ires.
83. ^'LapT^iha donna, quoique uopea vieille, et latî- » g&éé par 'iin0'viê désordodûé^.) a quelques bonnes » notes-, niais^ quand k salle est-peu garnie^ elte il est sujêtiie au rhun^^e^ et alors oa. entend avee )i plaisir k fetnme dn i»nùj , ({m ce^ti^m n^ pas » beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup^ de tarait )v à Bologna le catoaval dernier^ en ptenaàf le D comte César Ci^gfUi à« une vieille prince^é^ ro^ » maîne*
84. )» Nidtis avons, aussi des danseuses ; la NirU qui I) a plus d'une, corde à son arc-, la grosse rieuse de » Pûlégrini, qui eut bien sujet de se louer du der-^ » nier carnaval : elle y rassembk plus de dnq tenté » bons sequins ^ mais elle est si peu rangée qu'elle » n'en a plus maintenant 'le dernier Paul. Puis la » Gtotesca^ c'est là une danseuse! Elle pourra dire » un jour ce qu'elle feît des^ âmes ( ou des; corps ) )) de tant d'hommes.
85. » (^x3caim.KtLxJiguranti, ils sont commô tous » ceux de leur espèce. Par-cîy par-là, une jolie créa- » lure qui pourm frapper les regards ^ les aùtttes , à fe peine 'bons pour la foire. lien est une grande et » droite comme un ï qui pourtant avec son air senti- » mental pourra aller loin , mais elle n'a pas de vi-
» gneur dans les jambe». Afith» tout, c'-est fât^héux , )K avec une tête et une figdre cdmiûe'la dieÈtne.
d6« ^ Quant aux boiâmeft^ ils da^t fotis assez mé- » dîocres. Le mu^ieo u'ést qu'un vieux basi^in fêle ; n toutefois^ il a un autre avantagée qui pourra lui V ouvrir les portes du sérail^ et lui donner ett ces n lieux lin emploi hiôratif ^ mais en tout cas il ne le » devi^ pas à son cbant. Parmi tous ceux du p'oi- )i sièroe sexà que le pape fëriaie annueUetni^t ^ on » aurait (}e la. peiné à réunir trbis^oii parfaites ^
SnSa Celle du tentor' est gâtée à fo^co d'aSectatîoû, » et dans le.<^ cordes basses lô bœuf n^ sâsilt plus que » beugler. 'C'est dans le fait un -homme qui jainais n n'apprit à chanter , un iguoraut ilicâpable de sen- » tir une note ^ un tems eu une mesure ; mfiiisal était » proche parent de la prima donna , et celle-câ se >! chargea de garantir la richesse et la flexibilité de » sa voix \ il fut donc rèCu , bien qu'en l'erotèndatit m on le prendrait. pour un â^ne étudiant du récitatif.
88. )) Une serait pas etmvenable que je m'ârrê- » tasse sur mon propre mérite ; et — je vdis^ mon- * sieur , — malgré vdtrc jeunesse j -^-^ que vous pa~ » raissez un vdyâgeur auquel TGipéràh'est rien moins Ji qu'étranger; vous avez entendu parler de Rauco-^ » canti? *— i Cest môi^memié. Le tems pourra venir
^ 11 est singulier ^e le pape et le sultan soient les principaux patrons de cette branché de commerce , -^ les femines etairt exclues de l^glisè Saint-Pierre , en qualité de cantatrices , et n^étant pas jugées dignes de garder les ayenues du harem.
{NoU dé Èfroh,)
» où VOUS m'entendrez vous-même. Vous, n'étiez » pas l'année demièfe à la foire de Lugo ' ; venez-y » l'année prochaine , on m'a invité à y chanter.
89. » Mais j'oubliais notre baryton.> C'est un joli » garçon^ mais gonflé d amour-propre. Avec de gra- )».cieuz gestes, la plus entière ignorance, une voix » dépourvue d'agrément et d'étendue , il est toujours » mécontent, de son lot^ quand il est à peine bon » pour chanter des ballades au coin des rues. Dans ». les i^les d'amoureux , et pour mieux exprimer sa » passion, comme il ne saurait parler du cœur, il » se contente de parler des dents. »
90; Ici y l'éloquent récit de Baùcocànti fut iaterrompa par la bande des pirates qui venaient, à l'heure indiquée , inviter tous les captifs à rentrer dans leurs tristes cases. Chacun d'eux jeta un regard de regret sur les vagues (les cieux brillans et azurés les couvraient alors d'un double azur; elies ' bondissaient libres et heureuses , en face du soleil), puis ils descendirent , un. à un, sous les écoutilles.
91 . Le lendemain, ils furent infoi*més — que pour mieux s'assurer d'eux dans leurs cellules maritimes , et en attendant dans les Dardanelles le firmaïi de sa hautesse ( le plus impératif des talismans souverains, et celui qu'on doit esquiver avec le plus de soin quand on le peut), ils seraient enchaînés et réunis dame
' Lucc[ae8<
avec dame et homme à homme 9 et qu^ils seraient de cette manière exposés sur le marché aux esclaves de Constantitiople.
92é II parait, quand cet arrangement fiit terminé, ( long-tems on avait contesté et débattu si l'on de^ vait regarder le soprano comme un mâle , et on avait fini par l'enfermer avec les femmes en qualité de surveillant) /il paraît ^ dis-je, qu'un homme et une femme se trouvèrent liés ensemble, et le hasard vou-* lut que ce mâle fut Juan , qui , <— - sit;uation critique à son âge , fut accouplé avec une bacchante au ru-** bicond visage.
93* Avec Raucocanti fut malheureusement €n<«« chaîné le ténor. Ils se détestaient tous deux d'une haine qu'on ne trouve guère qu'au théâtre , et cha** cun d^eux s'affligeait plus de son déplorable voisinage que de sa destinée. Une lutte violente s'éleva ^ au lieu de se résigner à vivre ensemble , ils se mi-' rent à tirer violemment des deux câtés opposés en jurant à qui mieux mieux : — - Arcades amhoy idest : coquins 1 un et l'autre.
94. La compagne de Juan était une Romagnole ^ mais qui avait été élevée dan^ la Marche de la vieille Âneone ^' Elle avait ( outre d'autres importantes qualités d'une bella donna ) des yeux aussi noirs et
' Byron nomme vieille cette yille , parce qu^en effet c^est une des plus anciennes dltailie. Elle fîit bâtie par les Grecs , si Ton s^en rapporte à ce Ter» de JuTénal t . .
Aate domum Ven^ris quam Dorica sustinet Ancon.
aassi brulans qu'un charbon , et 4ont la vivacité pénétrait juaqu'à l'ame. On voyait, à travers sa cornplexion de claire brunette , briller un violent désir 4e plaire 9 — le meilleur des ddùaires, surtout quand il se présente à la suite de Tautte.
, 95. Mais tous ces aTantages étaient perdus auprès de Juan , car le chagrin conservait sur ses sens une entière puissance ; de beaux yeux pouvaient s'arrêter sur les siens, mais non pas les etiflammer* Bien qu'ils fussent enchaînés de la sorte, et qu'il fût naturel à leurs mains de se toucher, ni ses mains ni aucun autre de ses membres ( et elle en avait de ravissans) ne; pnrent agiter son pouls ou mettre en danger, sa fidélité* Peut-être faut-il en savoir un peu gré à se» blessures récentes.
%. Qu'importe ? jamais , en pareil Csas, on ne devrait trop s'enquérir : le$ faits sont des faits. Or, nul chevalier ne pouvait être plus loyal , ' et ntiUe dame désirer un amant plus fidèle; nous n'en donnerons qu'une ou deux preuves. On dit que « per-' sonne ne tiendra de feu, même en pensant aux glaces du Caucase ; )> je crois du moins que peu de gens en seraient capables. Eh bien ! voilà pourtant Juan qui sort triomphant d'une épreuve au moins aussi difficile.
97. Ici je pourrais entreprendre une chaste description de ce qu'il eut à souffrir, ayant moi-même, et dans mon enfance , résisté à semblable tentation ^ mais j'entends dire que plusieurs personnes refusent
de prendre mes deux premiers chàDts 9 parce qu'ils offrent trop de vérité. Je me hâterai donc de foire sortir Don Juadt de son vaisseau ^ car mon éditeur me jure sur sa foi qu'il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille^ qu'à ces deux chants de pénétrer dans l'intérieur des familles.
98. Gela m'est fort indifférent; j'aime sing^ièrement k citer, et partant je renvoie mes lecteurs aux chastes pages de SmoUet , Prior> Ariosté ou Fielding y qui représentent des choses bien étraages pour un siècle aussi pudibond que le nâtre. Autrefois je mettais une grande vivacité à plonger dans Tencrè ma plume ; j'aimais à soutenir une lutte poétique , et même je me souviens d'un tems où tous ces caquets auraient provoqué de ma part des remarques que je dédaigne aujourd'hui d'écrire.
99. Ma jeunesse aima les querelles comme les enfans aiment un tambour; mais, à cette heure , je ne veux que rester en paix , laissant à la pc^ulace littéraire le plaisir de décider si mes vers mourront avant que la main droite qui les écrivit ne soit desséchée, ou s'ils passeront avec le tems un bail de quelques centaines d'années. En tout cas, le gazon qui recouvrira ma tombe durera aussi long-téms, et autour d'eux frémiront les vents de la nuit, à défaut de mes vers.
i 00. La vie , pour les poètes qui , nourrissons de la gloire^ ont franchi la distance des tems et des langages, ne semble que la plus faible partie de
l'existence. Quand un nom se présente escorté de vinçt siècles y c'^st une boule de neige qui s'accroît de chaque flocon voisin^ et pourtant roule toujours la même ; elle peut même devenir une montagne ; mais, après tout , c'est toujours de la neige froide.
1 01 . Ainsi les grands noms ne sont que des noms^ et l'amour de la gloire une passion trompeuse qui dévore trop souvent ceux qui voudraient sauver leur poussière de l'immense destruction. Cette destruction
"creuse la sépulture de tout ce qui existe /et elle ne tolérera jusqu'au jour de Tavénement du juste — que le changement. J'ai marché sur la tombe d'Achille ^^ et là. j'ai entendu douter de l'existence de Troie : le tems jettera les mêmes doutes sur celle de Rome*
1 02. Les générations de morts se chassent^ et les tombes héritent des tombes^ jusqu'à ce que le souvenir d'un siècle disparaisse, et soit recouvert par le souvenir du siècle suivant. Où sont les épitapbes que lisaient nos pères^^à peine quelques-unes ont-elles échappé à la nuit sépulcrale qui enveloppe des myriades d'hommes connus jadis, mais dont la mort uniterselle n'a pas même épargné les noms.
103. Je vais chaque après-midi rimailler à l'endroit où périt dans sa gloire le jeune de Foix , ce héros enfant, qui vécut trop long-tems pour les hommes, mais trop peu pour l'humaine vanité ^ Un
' Gaston de Foix , dac de Nemours, et nerea de LonU XJI. On le surnommait le Foudre de titafie , et le gain de la bataille de Rayenne venait de le rendre, suivant Pexpressioii dn chevalier Bayard, le plus ho-
pilier tronqué, sculpté avec assez d'art, mais que la négligence laissera bientôt tomber , rappelle, sur Tune de ses &ces , le carnage de Ravenne ; mais les ronces et les immondices viennent se presser autour de sa base ^
104. Je passe cbaque jour à l'endroit où sent déposés les os de Dante ^ sa cendre est protégée par une petite coupole plus élégante que majestueuse * ^ mais on respecte la tombe du poète, et non pas la colonne du guerrier. Le tems doit venir où le trophée du héros et le livre du barde, également anéantis, descendront où sont déposés les chants et les exploits des hommes, avant la mort du fils de Pleée ou la. naissance d'Homère ^.
noré prince du monde, quand il reçat le coup mortd, à Tâge de vingttrois ans.
' ' La colonne , monoment de la batûlle de Rayenne , est k denx milles de la yille , dn côté oppose de la rivière et sur la route de Forli. L^état actuel de la colonne est exactement décnt dans le texte.
(iVbte de Byron* )
^ Ce fut Bemardo Bembo qui éleva à Dante , en i483 , le monnmeut dont parle ici Lord Byron , et qui fut restauré en 169a par le cardinal Domenico Maria Corsi , légat de la Romagne.
^ Ces dernières strophes, qui semblent avoir été faites sur la tombe de Dante, rappellent ces beaux vers du prince de la poésie moderne v
Non è il mondan romore altro ch' unfiato Di vento, ch' or vienquinci ed or vien quindi y E muta nome perché muta lato, '
La vostra nominanza è color d' erha Che viene e va, e qusi la di^colora Per cui eW esce délia terra acerba,
( Purgatorio , canto XI. ) H La rumeur mondaine n^est antre qnW souffle de vent qui tant^
i 05. Cette colonne fut cimentée avec du: sang hu^ main, et maintenant elle est salie avec les immondices des hommes^ comme si le paysan voulait témoigner son grossier mépris pour un lieu qu'il se plaît à infecter. Ainsi tombe en ruines ce trophée ^ et tels sont les regrets que devrait seule obtenir cette meute sanguinaire ,' dont le sauvage et cruel instinct de. gloire a fait .connaître à la terre les souffrances que Dante n'avait vues q[u'en enfer.
106. Cependant il naîtra encore des poètes. La glbire est une vapeur ; mais la pensée humaine prend ses fumées pour du véritable encens , et l'inquiétude qui produisit dans le monde les premiers chants demandera toujours ce qu'alors elle demandait. Comme les vagues viennent enfin mourir sur le rivage ^ ainsi les passions^ parvenues à leur dernier degré de violence, se résolvent en poésie, car la poésie n'est qu'une passion, ou du moins n*était, avant qu'elle devînt un objet de mode.
107. Si, dans le cours d'une vie à la fois agitée et contemplative , les hommes qui deviennent le foyer de toutes les passions acquièrent la triste et amère faculté de retracer , comme dans une glace , toutes leurs impressions et de les revêtir des couleurs les plus vivantes, peut-être ferez-vous bien de leur
» vient dHci , tantôt do là , et qui change de nom en changeant de dii> rection.
» Votre célébrité est couleur d'herbe qui \ient et s^en va , et que fane »' le rayon même qui Tayait fait poindre de terre. »
imposer silence, mais vous y perdrez (je pense) lin fort joli poème.
108. O Tous> indulgentes azurées ^ du second sexe, <{ui faites la fortune de tous les livres^ et dont les regards annoncent les nouveaux poèmes^ refa^ serez-vous toujours d'annexer à celui-ci vqtre irtipri^ matur ? — Me faudra-t-il devenir la proie des ob*scurs cuisiniers; -— ces pillards de tous les naufrages du Parnasse? Hélas! serajs-je donc le seul de touB les poètes vivans qui ne soit pas admis à goûter vott*e thé d'Hippocrène.
1 09. Quoi ! ne puis-je plus redevenir « un lion'», un poète de bals ^ une plume courante , un aimable brule-;papier, aân de mériter les complimens de maints goujats, et de pouvoir dire en* soupirant, comme le sansonnet d'Yorik : c< Je ne puis sortir de là ? » Eh bien ! je jure à l'exemple du poète Wordy (toujours indigné de n'être lu de personne), que le goût est perdu, et que la gloire n'est qu'une loterie tirée par les dames aux jupons bleus .d'une coterie.
110. Oh! « bleues profondes, obscures et charmantes, » comme l'a dit un de nos poètes en parlant du ciel , et comme je le dis de vous , mes doctes dames ! on dit que vous avez les bas (Dieu sait pou^ quoi, et j'en ai peu rémarqué de cette couleur)
' Le6 hlues , les dames beaux-esprits de Londres.
^ Dans le grand monde anglais on appelle iion celui qui donne le ton et la mode à tous les dandys de seconde cl^isse.
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bleus comme les jarretières nouées avec sérénité ' à la jambe gauche d'un patricien, quand il embellit une réception iio(^rne , ou un lever du matin :
1 1 i . Cependant, il est parmi vous quelques créatures sérapbiques.-— Mais les tems sont bien éloignés où^ poétique adorateur, je lisais dans vos yeux, tandis que vous lisiez mes stances ^ et — n'en' parlons plus, tout cela est passé. Je n'ai toutefois pas de répugnance pour les savantes personnes ; quelquefois on rencontre en elles un monde de vertus-, j'en sais une de cette école, la plus aimable , la plus chaste, la meilleure des femmes , mais -r-r- elle esît entièrement fpUe.
H2t Humboldt, « le premier des voyageurs, » ou plutôt le dernier, a imaginé , si les dernières relations sont exactes, un instrument céleste (j'ai oublié le nom et la date précise de cette découverte sublime ) , au moyen duquel il promet de coi^stater l'état de l'atmosphère, en mesurant la pesanteur de l'air *. O lady Daphné, permettez-moi de vous mesurer.
113. Mais à notre récit ^ le vaisseau qui .amenait des esclaves au mai'ché de la capitale doit maintenant , suivant Tusage , avoir posé l'ancre sous les
' L^ordre de la jarretière donne aux cheyaliers le droit d'être appelés yotre Sérénité,
* The blue , Voir, Ce mot joue avec le sobriquet de blues donné aux savantes. Le dernier vers semble exprime^ une saillie libertine ^'il est ^m^ossible de traduire.
murs da sérail : la cargaison , ayant été trouvée saine et exempte de la peste , fat déposée sur le marché, parmi des Géorgiens, des Russes et des Grcassiens , destinés à servir des projets et des désirs dififérens*
114. Quelques-uns furent vendus cher. Une jeune et jolie Circassienne , garantie vierge , fut cédée à quinze, cents dollars. Les plus fraîches nuances animaient sa beauté de toutes les couleurs célestes. Ce prix effraya quelques enchérisseurs désappointés, qui avaient monté jusqu'à onze cents ^ mais quand ils virent qu'on offrait davantage , ils de retirèrent tous en même tems, persuadés qu'elle était destinée au, sultan.
115. Douzç négresses de la Nubie furent portées à une somme qu'on eût à peine offerte dans les mar^ chés d'Amérique 5 et cependant Wilberforce vient d'y faire doubler le prix qu'on en donnait avant l'abolition de la traite \ Je ne vois même la-dedans rien de fort étonnant , car le vice est toujours beaucoup plus prodigue qu'un souverain ; les vertus , la plus exaltée d'entre elles, la charité elle-même , sont parcimonieuses : — le vice ne songe pas à épargner quand on lui offire une rareté.
116. Mais quant à vous apprendre la destinée de notre jeune troupe, et comment les uns furent ven-
' C'est M. 'Wilberforce , membre du parlement britanniijue , et Vim des liommes les pins éclairés de notre siècle , sur la proposition duqoel la tijiite des noirs fiit abolie en Angleterre.
dus aux pachas ^ les autres à des juifs ; comment ceux-ci furent obligés de se courber sous les fer* deau]^, tandis que ceux-là furent appelés à de» commandemensi en qualité de renégats ; comment enfin la troupe abandonnée des femmes, conservant l'e»< poir de ne pajs toniber entre les mains d'un trop vieux visir , était évaluée et destinée à faire une mai«tresse , une quatrième femme ou une victime ;
117. C'est ce que nous réservons pour le chant suivant. Nous devons même (attendu la longueui* de celiii-K» ) abandonner ici nôtre héros à son sort, quelque défevorable qu'il puisse être. Je sais que les répétitions sont détestables ; mais il ne m'a pas été possible d'imposer plus tôt silence à ma muse. Je remets dohc la continuation de 'Don Juan, à ce que> dans Osaian, l'on nommé le cinquième duan ^
' Les bardes écossais on irland&is divisaient en duaru ces compositions poétises dans lesquelles la narration est souTent interrompue par dm épisodes et des apostrophes ; tels sont les poèmes qoi nous ont été donnés sous le nom à^Ossian par Macpherson.
Cljattt €inquième.
1. Quand leè poètes erotiques chantent leurs amours en vers coulans^ pleins de mollesse et de grâces^ qiiand ils arrangent leurs rimes comme Vénus accouple ses colombes , ils s'inquiètent peu du venin qu'ils préparent ;. et cependant , plus ils obtiennent de succès, plus ils font de mal, témoin l'exemple d'Ovide : Pétrarque lui-même , si on le juge avec la rigueur convenable , Pétrarque est vt^iment le corrupteur ' platonique de toute la postérité.
2. Je dénonce donc tous les livres d'amour, à l'exception de ceux qui ne sont pas destinés à séduire^ qui, simples, francs et rapides, n'o&ent rien d'entraînant, tirent de chaque exemple de dérèglement mie moralité , songent moins à plaire qu'à instruire , et combattent tour à tour toutes les passions. Aussi, pourvu que mon Pégase ne soit pas mal ferré, on va, dès ce moment , reconnaître dans mon poème une véritable école des mœurs.