‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 3 sur 46 · ET GLOIRE · texte numérisé non relu

ET GLOIRE

Telle fut doiic« la mort de. Lord Byron, tels lès honneurs rendus à sa mémoire. En lisant

VIE Dfi RYRON. m

seU œuvres. poétiques on seixtira que le récit, de sa vie en était rintroductioui indispensable. Simple narrateur , je n'esaaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs porteront de son caractère. Ils reconnaîtront /sans doute» que Byron eut dés ég^remens et quelques torts à se reprocher ; mais peut-être conviendront-ils que ces contrastes d'une i^i belle vie jetaient la condition, nécessaire de tant-de nobles facultés » et regarderont-ils, ce puissant génie conime l'un des. hommes destinés k montrer tc^ttt ce qt^e le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi ^ sans .doute ^Ià conduite de Walter Scott qui/ sou» prétexte d'honorer la mémoire de. son illustre «ami 9 n'a pas craint, lorsque son corps était a. peine refroidi , de s'appesantir sur quelques prét^idus torts de sa vie privée >. Enfin, ils déverseront le

' Vbyei la singalière oraison funèbre insérée dans un journal anglûs, et signée fV. Scott, dans laquelle le romancier écossais s*arrêle , avec une visible complaisance , sur les blâmables opinions politiques de Lord Byrou , etc. , etc.' M. A. Pîchol , eh traduisant cette apologie, A cru devoir admirer la magnanimité dé sir W. Scott. Nbus ne partageons nullement son ay^s. Scott était Thomme que Lord iByron aimait', vantait et admirait le plus ; lui appartenait-il d'êtrjs , dans un pareil moment , plus sévère que le reste du monde ?

Lé même M. A. Wchot, dans uç Essai ^ur U génie de Lord Byron, n a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de sir Walter à cent de Tâutcur de Don Juan et de Childe Harold : c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable ro-

blâine le plus juste sur Thomas Moore, dont le premier sûîn^ en apprenant la mort de Byron^ fut de livrer aux flammes des Mémoires destinés à justifier rillustre défunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses compa-triotes ; d€s Mémoires qu'il avait reèus de Byron ■ lui-même 9 comme un réligfieuxdépôt '. Honte éternelle à ceux qui trahirent l'amitié dont im aussi grand homme les avait honorés : et pùifiTse la postérité, qui peut-être admirera les ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais Oubliejr la déloyauté de leur coïiduitq dans une circons'-^ tance aussi solennelle !

Au reste,, les calomnies et les injustices dont liord Byron eut trop souvent à se plaindre dans sa patrie , n'ont pas trouvé d'écho en Europe. Les membres de la Sainte--AUiance n'ont pas même essayé d'interdire, daiis leurs états>Ja

mancier, mais c^est un poète singolièremeat médiocre. En Angleterre il plait assez , parce que ses Ters sont hérissés d^ezpressions et de traditions locales ; lùaîs en France , je défie un seul homme de lire , sans un mortel ennui , la Dame du Lac , Marmion , le Roi des Iles, la Bataille de Waterloo, etq. Figurez-vous le doHCte Scaliger essayant de mettre «n vers la prose grecque de Pansanias ou 4e Strabon , et vous aurez une idée exacte de la manière de Walter gcott. G* est plutôt mille fois.un éinule de Ducange qu'un rival de Lojrd Byron. ,

1 .On voit que ce morceau fut composé avfmt quie Mpore essayât de jasUfîer sa conduite. îles Mémoires qu'il vient de publier semblent devoir aujourd'hui lever^tous les soupçons qu on^ful., trop long-tems pent-ê^re , en droit de former contre lui.

publication de ses audacieuses poésies; et, si quelques Anglais, organes dVi^^ ënyieuse hypocrisie, ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de TOrient comme le chef d'une école saiamque ^ le reste de l'Europe proteste aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'€|^t pas entièreipént étouffé l'amour des arts , du génie et de la liberté , tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.

A.-P. Pabis.

Janvier 1827^

DijfficiU est prapnk communia dicere,

(UotuLC^Spist.adPison.)

Croi»- tu, parce ^00 tu es yertueur , qu'il n'y aura plus n'y aie ni galettes ? «r- Oui , par sainte Anne ! et que lé gingembre nouf brûlera la bouche.

(SfiÀUPSABC , la Douzième Nuit , ou 4Je que vous vomdres. ) '

wiwwwawmM— »——»•■»■■■■■■■—————•>—»•>—•—•——<——■<■■■ tMiMMtmtMw

€\pni ptmin,

1 . J'ai besmn d'un héros, -i-^ Besoin singulier quand chaque annëe^ chaque niois uous^en apporte un nouveau^ qùi^ après avoir fetigué le bavardage des gazettes^ cesse bientôt d^étre l'objet de l'admiration du siècle .désabifsé. De cette espèce-là, «je ne me ^ucie guère d'en parler ; j'aime mieux choisir notre anden âmi Don Juan ^ que nou^ avons tous vu unpeu trop tât «envoyé au diable sur le diéàtre.

2. Vcmon, Gumberlànd-le-Boucher /'> Wolfe, Hawke^ le prince Ferdinand, Gran^by, Burgoyne^ Keppel y Howe ont , bons ou 'mauvais , dbtenu la dîme des conversations ; ih ont rempli les dépêches de la posté, comme ^aujourd'hui Wellesley. Mais coiminttbus aptes là gloii^e (neuf marcaséihs d'une seule laie '), ils 6nt défilé à leur tour, comme les rois du sang def Banque. La France eut aussi Dumôurier et Bonaparte que vantaient le Moniteur et le Cowrien

* Le dac de Gumberland a mérite cet exécrable somom pac les froides cruaulés <pi^il exerça sur les Jacobites dësarme's, après la bataille de Culloden. ' •

^ Allusion à ce que dit la sorcière , dans Macbeth , acte it , scène. i'« : « Versons le sang d'une bie qui aitdëyorc ses neui'marcassin^. »

3. Barnave, Brmot^ Condorcet, Mirabeau, Péthion^ CIootE^Danloiiy Marat^ La&yette^ ont encore été fameux chez les Français. Ils ont Joubert ^ Hocher^ Marceau y Lannes^ Dessaix , Moreau erbien d'autres guerriers dont lancienne et prodigieuse renommée n'e|t pas même entièrement oubliée ; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.

4% Il y eut un tems pu NelsoiQi était le dieu de là guerre des Anglais, il devrait Fétre encore ) mais le vent a changé. On ne dit plus un mot dé Trs^felgar» son sQuvenir repose dans Tume de notre héros. L'ar^ mée de terre est devenue l'objet de, la &veurpuUîr que^ ce qui donne de Thumeur à nosi ^ns de mer. D'aillefirs le princ&est toutipour le service de terre ^ il ne se rappelle plus DunQ3in ^ Nelson , Hôwe et Jervis. v ;.-

5, Il y eut des braves avant AgameittUon. ■ ; et de^ puis ^ il s'est rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui,- bien qu'ils nç \m resseidblaisent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé^ sous k plume du poète , ils ont été oul^és. Moi , je ne bon**damne personne : mais pour mon iiouveau poèitiei je fie vois personne aujourd'hui qui me coQvienhVle prends donc^ comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.

6. Bien de^ poètes héroïques se lancent ifi médias res (Horace prescrit même cette route à l'Épopée) : alors ^ quand vous le jugez à propos , votre héros ra«

* f^ixereforUis ante j4gamenmona,eic.

(HpmAGB.)

conte par fonne d'épisode ce qui lui est advenu précëdeoittieiit, tandiê qu'il est assis à sou aise, après dîtier, aux eétéé'de sa^maitresse, dans quelque agréable asile, palais, jardin , -grotte^ ou imradis , dont Vfaettreax couple ^it bientôt une lavemè.

7. C'est la médiiyde oi^inaire , mais non la mienne. Je veux oomm^noer 'par le commencement^ et Jà régularité de mon plan m'interdit comme une «toorme fente, toute esp&ee d'éearts.- Je débuterai donc par un, fil ( dusoé^jo: niéttré une déJEui-heure à retendre) qui tous apprendnsi quelque dE|ose du père de Don Juan ^ et de sa mëte , *si vou^ Taiihez mieux.

8; Il na'quit à ^viHe^ agt^ble cit^ , femeuse par ses oranges et 9^s femmes^, -^* Qui n^eTa pas vue est bien à plaindre ^ le proverbe le dft , et je suis dé son avis; De toutes les rillës d'Espagne, c'est la plus j^-^ lie> sîce n^estCadix; -^ mais vous verrez bientôt. Les parens de Don Jufl(n viyaient près de la rivière dont le noidex^urs s'appdte Gttadalquivrr.

9^ Son père avait '*n«uii José, ^— * Don de race, vénitaU^ bidalgo , franc dé toute souillure de sang maure pu hébreu , et traçant sa généalogie h traivers tes gamildtt>mimes ks ^lus Ustgotfas de l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héro», qui engendra-*— mais c'est encore dans ravenir.'-i- Bon, pour mémoire '.

' Ici, comme dans la plupart de ses ouTrages, Lord Byron, sons des noms supposés, rappelle ITiistoire de ta yie. Nous renToyons les lecteur»

10. Sa mère ëtaît une dame savante^ faioeusepar ^ coonaissancea dànatoutea les branckeft: de.«cieâces qui ont un iM>m daos le» ididmeft chrétiens.. Ses vertus ^ules pouvaient égaler son esprit ^.elle^surprenait les plus habiles j et les.gens de bien.eux^mêines ressentaient une.secrète.çi^vie.en voyant ses bonnes œuvres surpasser en tout genre les leurs.

a • .3a poifâmoire. était une miu^^* elle savait par icœur tout Caldéron^ et |a plus g]:aûde partie de.XiOr fez ; sî.quelqu'e acteur eut oublié son rôle, elleauxajtt pu lui t^nir lieu du livre du souffleur. Ppur elle Fart de Éeinaigle' aurait été inutile , et elle Keàt obligé de fermer sarclasse. -f> Il-n^eàt jamai$,fonné une mémoire .*aussi. belle que celte qui cornait le cer« veau de Dopnalnès. ; ^ ! v , .' • ;

i^. Sa scieace fayqrite jétéit celle des matbéma-; tiques^ sa pliis belle i vertu- était la magnanimité.:, son e^ rit (elle, visait quelquefois/ à resprit) était tout attique-, sg^ paroles graves se. perdaient d^nsle 8ub}ime>, ^nfin^ sur tous les points >c^était bien ce que j'appelle un prodige. — r-Sa robe du matin était debaun , celle du^oir était de soie^ ou en été de mousseline , et autres tissus desquels je ne veux pas iK^'embarrasser davantage. .

aax passages des Mémoires ducapitaioc Medipvizie; dans lesquels Lord %ron parle de sa femme et de lear séparation. On trouve ici, dans Inès, le portrait de hddy Byron, et dans les chagrins de José tous ceiix <jtte le mariage fit éprouver à Byron lui-même. .

. .' luTf nteur de la «««jQiotechniqne»

13. E^ie savait le latin, c^est-a-Klire Toraison dominicale ; et.de la langue grecque — Falphabet , j'en suis presque sûr : par-ci, par-là , elle lisait quelques romans français , bien qu'elle ne parlât pas purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel, elle y mettait jifeu de soin, au moins sa conversation était^Ue obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes , comme ^i elle eut cru que le mystère devait les ennoblir ^

14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie ^ elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes- Écritures : mais je laisse les prîeuves à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire , et on ne peut le révoquer en doute , chacun en pensera ce qu'il lui plaira : « Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie God, soit toujours employé en anglais pour gouverner Damne *.

* <t Ladj Bjron, disait Lord Bjron, aTait de bonnes idées, mais ne » pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toigonrs énigmatiques, souvent 3» inintelligiUes $ elle avait des principes classa mafhëmatiqaenient. »

(Les Conversations,)

^ Je suis, en hébreu, signifie aussi, Dieu, God, Il est probable ^e le poète a eu surtout en vue de se* moquer d^une célèbre blue ( peut-«<étre Lady Byron ) , en rappelant ici une de ses singulières réfleiuons.

i 6. Enfin , c'était un système ambulant^ — les Nouvelles dé miss Edgeworth , ouïes livres sur Téducation de mistresa Trimmer ^ échappés de leur re** liure . : ou bien ^ « la femme de Celebs * » partie à la recbearche deis amans. C'était la morale pour la première fois personnifiée ^ et' chez laquelle Feuvie n'au* rait pu découvrir une seule paille. Les autres pou* vaîeat se partager les défituts féminins ; pour elle'^ elle n en avait pas un seul , -^^ le pire dé tous.

17. Oh ! elle était parfaite ^ au-dessus de. tout pa»rallple^ -r- de toute comparaison^ avec la plus sainte des femmes de ce tems.^EUe prévalait tellement sur les puissances de Tenfèr que son ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus léger» mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meil* leuVes montres de, Hairison, Rien mv la terre ne pouvait la surpasser en vertus , ei^cépté , a ô JMacaiH 9 sar , ton huile incomparable ' ! ! ! »

18. Elle était parfaite : mais comme la perfection est insipide dans ce monde .corrompu^ dans lequel nos grands parens n'apprirent à se caresser qu'après avoir été. exilés de leurs premiers bosquets^ où. tout était, paix ,. innocence et bénédiction .(j'admire ce qu'ils faisaient pendant douze heures), Don José^ en digne enfant d'Eve , allait souvent ravir çà et là différons frA^^s .sans; la permission de sa femme. .

' Tit^c,dVn romap moral de.Miçs Anna More.

* Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de lliuilc incomparable de Macassar.

{jybte ée Byron, )

19. C'était un mortel d'unDatarel insouciant ^^ peu curieux du savoir et des sa vans y allant toujours où l'appelait son inclination ^ et ne songeant pas que sa dapie pût s'en inquiéter. Le monde ;i comme c'est l'usage , toujours méchamment disposé à voir un royaume ou un ménage bouleversés^ murmurait qu'il ^vait une maîtresse^ quelques-uns en comptaient deux ; mais pot^r les querelles domestiques uiie seule pouvait suffire.

20. Qr^ Donpa ïnès, avec tout son mérife, avait upe haute opinion de toutn^js qu'elle valait ; et certes, pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte. Inès l'était bien dan^ son système de conduite , mais elle avait un diable d'esprit : quelquefois elle mêlait à la réalité ses propres illusions , et elle laissa passer peu d'occasions de faire tomber dans le piège son légitime seigneur.

21 . C'était une chose facile avca un homme souvent dans son t;ort et jamais sur ses gardes : même les plus sages , quelle que soit leur vertu, ont des momens, des heures, des jours ^i malencontreux, que vous pourriez les abattre auec T éventail de leurs femmes ,* souvent aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, soub leurs jolies mains, s'effile en lam^e de couteau. Comment et pourquoi ?.on ne le sait jamais bien.

22. C'est pitié que des doctes vierges sp marient avec des personnes sans instruction,, ou qui , ipalgré leur bonne famille et leur éducation, restent au-

dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus célibataire. MaisVous^ époux de daines beauxesprits , informez-vous au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez ?

23. Don José et sa femme se querellèrent. — Pourquoi ? Pas un ne le devinait , bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de l'apprendre^ ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je déteste le vice ignoble de la curiosité : mats si j'ai quelque talent remarquable^ c'est celui d'arranger les afiaires de tous mes amis ^ n'ayant pour mon compte aucun embarras domiestiquel

24. J'intervins donc^ et avec les meilleures intentions*, mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je pen-se qu'ils avaient le diable au corps , car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. II est vrai que par la suite leur portier m'avoua — mais ceci importe peu ; le pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir , jeta du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.

25. C'était un petit vaurien , aux cheveux bouclés, singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais d'accord qu'en raffo)ant du plus turbulent diablotin de la terre. Au lieu de quereller, s'ils eussent ea leur bon sens, ils auraient envoyé ce jeune docteur à l'école , ou l'auraient fouetté d'importance à la maison , pour lui apprendre à réformer ses manières à l'avenir.

26. Pendant quelque tems , Don José et Donna Inës menèrent un triate genre de vie , se souhaitant mutuellement non le divorce , mais la mort. Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences ; leur conduite était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les débats intérieurs , jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver i ^t toute l'a&ire fot mise hors dc; doute^

27 . Inès appela quelques droguistes et médecins^ et voulut &ire déclarer fou son cher marif mais comme il .avait quelques intervalles Iqîcides., elle finit par décider qu'il n'était que mauves épx>ux.« En-^ core^ lorsqu^on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-^t-elle aucun éclaircissement , si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient d'elle cette conduite : ce qui parut fort singulier '.

28. Elle tint un journal ou furent notées toutes ses fautes *, elle ouvrit certains côS'res de livres et de lettres , toutes . choses que l'on pouvait avoir oc* casion de citer : alors elle se fit des partisans de tout Séville^ sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui radotait)'. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les échos. ^ puis accoururent avo-*

' « Je fui^sorpris de Toir entrer chea moî, ud jour, un médecui et m» I» procureur qui ayaient force ma porte... Si j^ayau pu soupçonner qu^on » les ayait envoyés pour constater que j^etais devenu fou... »

(./^s Conversations.)

^ M Sa mère m^ toujours diétest^., n

(Ibid.)

86 l>ON JUAN.

cats , inquisiteurs et juges , quelques-uns pour s'en amuser y leé autres par un vieil esprit de rancune.

29. Alors , cette femme , des femmes la meilleure et la plus douce S supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute comparable à celle des dames de Sparte^ quandy apprenant la mort de leurs époux^ elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eul à l'avenir. — Elle écouta avec calme toutes les calomnies'qui s'élevèrent y et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit son agonie , que tout lé monde s'écria : « Quelle magnanimité! »

30. Cette patience de nos meilleurs amis^ quand le monde nous condamne , est sans doute bien philosophique ; il est doux aussi de paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos fins^ et ce que les juristes appellent malus animus ne peut avoir ici d'application : car sans doute il n'est pas bien de' se venger soi-même ^ mais ce n'est pas ma fetite si lès autres vous accablent.

31 . Et si nos querelles ont ressuscité de vieux coJÊites ^ et les ont surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges , on ne peut , comme vous ië savez^ ni\en blâmer ni quelqu'âutre. Us étaient devenus tratlitionnels ; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux d'établir ; de plus elle tourne au

' « Oa me regardait comme le plus mauTais mari qui fût sur la terre , M le plus méchant , le dernier des hommes , et ma femme était un ange. »

{Les CowersaUons.)

CHANT PR'EMIER. 87

profit de la science* -** Les scandales morts sont de bons sujets à d^Bsé^er. ^

32. Leurs amiii cheréhènént à les rëconcillèr, puis leui's parens; ils empirèrent râfiaire (dans un cas semblable il est diiBcilè de décider à qui Ton doit plotât aToir recours ^ je suis faiblement «porté pour les amis ou les parens ). Les avooats firent tout pour obtenir le divorœ, biais à peine ame»t4U été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.

33. U mourut , et bien mal à propos , car d'après ce que m'en ont rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (ma%ré la circonspection et Tobscurité ordinaire de leur langage )^ sa mort arriva pour préyenit^la plus belle des causes ; il faut aussi plain* dre la sensibilité publique qui dans cette occasionfut singulièrement raïue.

34. Mais bêlas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue^ ses valets renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre l'autre. t« Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins après son décès -, il mourut de la fièvre lente appelée tierce^ et il laissa sa femme en proie à sa baine.

35. Cependant José était un homme d'honneur : je l'ai assez connu pour le dire ; je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourr rait guère lui en trouver d'autres ] si quelquefois ses

passions excédèrent la juste convenance , et ne furent pas aussi paisibles que. celles de Numa { qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il, avait été mal élevé » c'est qu'il était né bilieux.

36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses dé&utSy il avait, le pauvre bomme! bien des sujets de douleur. Ce (îit un cruel moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, autour de ses dieux domestiques brisés en mor^ ceatix. Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les Doctors Gommons. •<— * Il mourut donc ' .

37. Étant mort intestat, Juan demeura Tunique béritier 'd'un procès, de plusieurs fermes et terres qui , à l'aide de soins et d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. Inès devint seule sa tutrice , ce qui était, sagement &it et conforme aux justes vœux de la nature. Un fi^s unique , con^é à une mère veuve , est élevé bien mieux que tout autre.

38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, elle décida que Don Juan devait

' Les doctors commons sont les juges qui copnaisseut des divorces , en Angleterre.

M JVtau à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Nevr- » stead, ce que je n^aurais pas osé {^re d^ vivant de ma mère... La né- )} cessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rem- )) bourser ce que j^avais re^ de Lady Byron... Du i^oment que j^îus mis H mes affaires en règle, je quittai PAngleterre, mais avec Pintentian de » n'y jamab revenir. »

( McD^viNE , Convers, de L, Byi'on, )

CHANT PREMIER. 8d

être une merveille , digne en tout de sa très-noble race (son père était de Castille^ sa mère de F Aragon) . Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli^ dans le cas où notre sire roi aurait encore a guerroyer, il apprit Fart de monter à cheval , celui de faire des armes, de dresser l'artillerie , ,et d'escalader une for* teresse — ou un couvent.

39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès , ce dont elle s'assurait par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle réunissait autour de son fils , c'était que la plus stricte morale présidât à son éducation : elle s'informait avec soin de ses sujets d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous; aucune branche dans les arts ou dans les sciences, n'était dérobée aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.

40. U était profondément versé dans les langues, -—surtout, les mortes ; dans les sciences, les plus abstraites de préférence ; dans les arts , ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux , ou qui traitât de la reproduction des es-* peces 'j on eût craint de le rendre vicieux.

41 . Ses études classiques donnèrent quelque, inquiétude, à cause des indécens amours des dieux et des déesses , qui , . dans le premier âge , occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient quelquefois le blâme , et se voyaient for-

ces de demander une espèce de grâce pqur leur Enéide, leur Iliade et leur Odyssée, car Dcmnajnès redoutait la mythologie.

42* Ovide est un vaurien , comme l'attestent la moitié de ses vers ; Anacréon offre une morale encore pliis relâchée ; on trouve à peine dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho , son ode ne ine semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longîn, qu'il n y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir ^ Cependant, les diants de Virgile sont chastes , si l'on excepte cette horrible églogue commençant par Formoswn pastor Corydon.

43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes p.

44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes instruits , qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte de défigurer par ces rognures leur modeste poète et pur pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient

' Iva fXTQ €V ti TTCpi «VTyjv Traôoç yoRvêTa; , TraOcav ^i OUVO1Î05.

( LONGin , Section X . )

CHANT PREMIER. 9f

tou» ajoutés dans un appendice * , ce (jui réellement évite la peine de faire un index.

45. Car^ au lieu d'être éparpillés dans toutes les pagres , nous les voyons réunis en une seule masse, lis forment un charmant ordre de bataille pour lutteic contre Tingénuité de la jeunesse future , jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un de raiitre' comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment «ncore. ^

46. Le missel (c'était le missel de femitle) était aussi orné d'espèces de grote^ues enluminés^ tels qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de inesse. l)'expliquer comment^ aprësavoir jeté les yeux suir ces figures qui se caressent toujours , il est possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que je ne saurais faire. — Au reste, la mère de Don Juim garda ce livre pour elle , et en donna un autre à son fils.

47 .-41 lisait deè sermons^ et supportait des lec«tures d'hbûiélies et des vies dé tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à ïérâme , il ne trouvait pas oes études trop rigoureuses : mais pour acquérir et fortifier la foi ^ rien , dans ce que nous venons de désigner, n'est comparable à saint Augustin qui ,

' Historique. U y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejettes h la fin.

{Note de Byron.)

dans ses beîies Confessions y bit envier au lecteur ses égaremens.

48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu. — Je ne puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des yeu^ ; ses femmes étaient vieilles , ou si elle en prenait une jeune, c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari , et je le recommande à toutes les épouses.

49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus ; cbarmant à six ans, il promettait à onze d'avoir les plus, beaux traits que pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et semblait être en tout sur le cbemin du Paradis , car il passait la moitié de son tems à l'église . l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.

50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant ; à douze il était aussi beau , mais plus calme : dans sa première enfance il avait été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux , et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés de succès; du tnoins tout portait à le croire. Le bonheur de sa mère , c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe:

51 . J'avais bien mes doutes , et peut-être les ai-je encore; mais ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père , et je juge assez bien les caractères •, — mais il ne convient pas d'augurer bien ou

mal du fils par le père ; lui et sa femme étaient un couple mal assorti, — mais le scandale m'est odieux ;

— je me déclare contre tous ceux qui médisent , même en riant.

52. Pour ma part, je ne dis rien. — Rien; — mais je pourrais dire , -*— telle est ma manière de voir, — ^ que, si j'avais un fils unique à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme.

— Non, — non, — je l'enverrais au collège, car c'est là que j'ai appris ce que je sais.

53. C'est là qu'on appt*end — je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis, — mais passons sur cela , comme sur tout le grec que depuis j'ai perdu ; c'est donc le lieu , dis-je , — mais Verbùm sot. Je crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce ti'étude. — N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié \ — mais il mé semble que ce n'est pas ainsi qu'il &ut élever les enfans. ' 54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif , mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde , excepté sa .mère , le prenait pour un homme ; mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas édater-avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose d'atroce.

55. Parmi ses nombreuses connaissances , toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se

trouvait Donna Julia« En disant qu'elle était jolie , j'offrirais Tidée bien faible d'une foule de cbarmes qui lui étaient aussi natui^ls qu^auz fleurs le parfum, le sel à rOcéan , la ceinture à Yénus et Tare à Cupidon (mais cette dernière comparaison est fade et usée).

56. Le jais oriental de ^% yeux rappelait son origine mauresque ( son sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays c'est ui^e espëcQ de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que Boabdil gémit detre forcé de fuir, quelquesuns des ancêtres de Julia passèrent en Afsique, d'autres restèrent en Espagne , et son arcbi-grand'mère préféra ce dernier parti.

57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, par cette uiiion, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs cousins , leurs oncles ou leurs nièces ; épui- Ant ainsi leur sang à mesure qu'ils en étendaient les Hameaux.

58. Cçtte païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang* De la. souche la plus laide de l'Espagne sortit toutà-coup une génération pleine de cnarmes et ^e fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les ^lles plates : mais la rumeur publique (j'espère bien la

faire cesser) assure que la grand'mëre de Donna Julia d«t à Famour plutôt qu'à Fhy menée les héritiers de son mari.

59. Quoi quHl en puisse être, cette famille alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se con-* centra dans un seul fils qui laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée , cbarmante , chaste ^ et âgée de vingt-trois ans.

6D. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs : elle en adoucissait la vivacité lorsqa'elle était silencieuse ;. mais quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses charmans efforts 9 plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que de tout autre chose. On découvrait sous se& paupières un sentiment qui n'était pas le désir, mais peut*-être le serait-il devenu si son ame> en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsj. rendus le siège de la chasteté.

61 • Ses eheveux polis étaient rassemblés sur un fjnmt brîUant de génie ^ de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris ; ses joues , colorées par les rayons de la jeunesse , avaient quelquefois un éclat transparent , comme si dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot , elle ét^it douée d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était élevée. — Je haïs tes femmes exiguës.

î)6 DON JUAN.

62. Elle était mariée depuis (juelques années, et à un homme de cinquante ans : de tels maris il en est à foison. Pourtant , à mon avis , au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt^cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil-^ et , maintenant que j'y pense, mi viene in mente, les femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.

63. Il est bien déplorable , je ne puis le dissimuler (et c'est entiërement la feute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir) /qu'en dépit des jeunes et des prières , la chair soit fragile , et l'ame si facile à abuser. Dans les climats brulans il y a bien plus d'exemples de ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère. - .

64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et la saison.des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, lés jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est là un vice évaluable «.

65. Alphonse , c'était le nom du mari -de Julia , était un homme encore de bonne mine , et qui, sans

■ 'On sait qu'en Angleterre Ie& dâits contre la pudeur , les adultères et lesYÎolsy sont soumis à des amendes pécuiûaires, «énormes? il est Trai, mais qui entraînent la prison dans les cas seulement oii le coupid>le se trouve dans Timpossibilité de les acquitter.

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