‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 5 sur 46 · Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus · texte numérisé non relu

Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus

et son regard* avait tine tristesse bien plus douce que son sourire ; il semblait dire que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer , BQtais qu'elle cbérissait à mesure qu'elles y étaient plus comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses ; elle n ose mettre dans ses aveux une entière fran-» obise y et le premier maître de l'amour «'est l'hypocrisie.

73. Mais c'est en vain que la passiob s'entoure d*obscarité , elle finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses -sentimens intimes. Oa aperçoit de F}iypocrisiedans tous sesmouf» vemens ; et la froidK3ur , la colëi'e y le dédain ou la haine , sont des masques dont elle se couvre bien souv^t, et oependant toujours trop tard:

74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs , et la ré«* sistance les rendit plus profonds; aux œillades^ plus délicieuses pfirce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues- brûlantes se colorèrent quand leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on éprouvait de l'émotion ; à son départ , de l'inquiétude f et tout cela était autant de légers préludes à la possession^ que les jeunes amans ne peuvent évi* ter, et qui servent seulement à prouver que l'amour esft fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.

75. Pauvre Julia ! son cœur était dans une situation désespérée; elle sentit qu'il s'en allait , et résolut de faire la plus noble résistance pour son bien et

celai de son époux, de son honneur, de sa gloire, de sa reli|;ion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la vierge Marie , comme de celle qui se connaissait le mieux aux cas féminins.

76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la porte quand cUq s'ouvric -, grâces à la Vierge, c'était un autre qui entrait. Elle en remercia Marie , non pourtant sans quelque tristesse. — On ouvre encore , ce ne peut être que lui ^ c'est sans doute Juan ? — Non ! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.

77 . Maintenant elle trouve plus convenable à ùqe femme vertueuse de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation sur son cœur ; c'est-à-dire quelque chose au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables que les autres ; mais alors on suppose qu'ils sont simplement des. frères.

78. Et si , même par hasard (que sait-on ? Je diat bie est bien fin) , elle découvrait que tout en elle n*est pas absolument calme ^ si, libre encore , tel ou tel amant venait à lui plaire , une femme vertueuse r^rime de telles idées, il est plus beau pour elle de savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit

bigitized by

CHANT PREMIER. lOI

de refuser. Je conseille aux jeunes daines d'en faire

I épreuve.

' 79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin , ravissans , immaculés , purs et sans mëlange, aussi déliés que la pensée des anges , et des matrones qui les prennent le plus pour modèles.

II existe un amour platonique , parfoit , a tel enfin que le mien. » Ainsi parlait Julia ^ ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi Taurais-je pensé , si j'eusse été l'objet de ses célestes rêveries.

80. Un tel amour est innocent ; il peut unir un jeune couple sans danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre -, pour moi, je suis étranger à ces procédés-là ; mais écoutez l Ces libertés sont les dernières qu'un amour semblable puisse permrettre ; si Ton va plus loin , on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis bien à tems..

81 . L'innocent projet de Julia fut donc de con«server l'amour, mais l'amour dans ses bornes con«« venables, en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, dans l'occasion , pourrait en faire son profit ^ nourri d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa dir vine ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient — je ne sais vrai^ ment quoi , et Jqlia non plus.

82. Forte de ces belle» intentions, et ayant armé contre toutes les épreuves la pureté, de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle serait invincible, et que son honneur était un rocher bu une digue inalta-

quable, Julia^ dès cette heore^ eut Textréme «ègesëe de déposer toute espèce d'inquiétans remords ^ mais si die fîit toujours maîtresse d'elle-même , c'est c^ que nous ferotis voir par Ja suite.

83. Son plan lui paraissait aussi iacile. q[u'ii^ocent. Il est certain qu'un jouvenceau de sei^e an» ne pouvait guère appeler les griffes du scandale, et dam ce cas-là même , «atisfidte de n'avoir rien fiaiit de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience donne tant dé sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rétis , bien persuadés que les apétres en eussent âiit autant qu'eux.

84. Et si 9 pendant ce tems , son mari venait à mourir, mais le ciel lapréserve d'en avoir pu con^ cevoir l'idée , même en song^ ( et alors elle soupir *rait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle perte ; mais enfin , supposé que ce moment pût arriver # Je dis seulement supposons, — inter 7205.(c*està^dire entre tsou^, car Julia pensait en françsds ^ mais alors il aurait iallu compter la rime pour rien).

85. Je dis donc supposé cette supposition : Juan> ayant alors l'iiaportance d'un homme fait , conviendrait parfaitement à une dame de condition ^ dans sept ans il ne. serait pas encore trop tard , et , en attendant ( pour continuer le songe ) , le mal ne se* rait pas aptes tout bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour^ j'entends les élémens «éraphiques des habitans du ciel.

Page 1