‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 6 sur 46 · Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don · texte numérisé non relu

Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don

CHANT PRSHI£R. ]a3

Juan. Pauvre enfant ! il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en deviner h. cause. Ardent dans ses sentimens , comme la miss Medea d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lttî> mais il n'imagiBait pas qu'elle fût naturelle , et que , loin d'être, redoutable , elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.

87. Silencieux et pensif , languissant, inquiet, accablé , il quittait sa demeure pour la solitude des bois : tourmenté d'une blessure qu'il n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins pro->fonds, les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bienç je veux parler de la solitude d'un sultan dans son ha^» rem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.

88. c( Oh ! amour, c'est dans un tel désert où » s'entrelacent le transport et la sécurité , que ton M empire est vraiment enchanteur , et que tu es un » dieu vraiment divin. » Les vers du poète que je cite > ne sont pas mauvais , à l'exception du second, oJr rentrelacemènt du transport et de la sécurité s'entrelace à une phrase de quelque obscurité.

89. Le poète ,. sans doute , et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens et aux sens de tout le monde ,

"^ voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à être dérangé à la table ni au lit. -^ Je n'en dirai f

'Campbell (Gertrude de fFjromyng).

104 DOH JUAN.

pas davantage sur rentrelacement ou le transport , nous les connaissons suffisamment ; mais je désire ici fermer la porte par la sécurité ' .

90. Errant sur les bords de frais ruisseaux , le jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables; ensuite il' se perdait dans les sombres réduits où se croisent les énormes rameaux du liège. C'est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs chants ; c'est là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth , ils ne soient inintelligibles.

91 . Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir aVec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les peines de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.

92. Il jetait les yeux sur lui , sur toute la terre, sur la merveille de l'homme et du firmament ; il se demandait comment tous deux avaient été créés ; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune ; aux ballons , aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance exacte des cieux , et après tout cela , il revenait aux yeux de Donna Julia.

' CVst-à dire : « Je dcsire terminer cette digression parle mot sécurité, i» M. A. P. n^a pas entendu ce jeu de mots. . .

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93. La vraie sagesse peut voir^ dans les pensées de cette espèce , une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en troubler Fesprit^ on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si^ selon vous,. la philosophie Finspirait alors y elle fut bientôt, selon moi, secondée par la voix de la puberté.

94. Il s'occupait des- feuilles et des fleurs. Il entendait une voix dans tous les vents \ alors il pensait aux nymphes des bois, aux ombrages sacrés, au teQis où les déesses se montraient aux hommes. Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait beaucoup gagné, — et que pour lui , il avait perdu son diner.

95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso. -^ Mais comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique : on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens , et qu'ils chargeaient lé vent de les lui porter , comme dans quelques contes de bonnes vieilles femmes.

96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude ; toujours triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rêveries « les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait léel-

lement besoin : un seins sur lequel il put reposer sa tête..., entendre un œur battre d'amour; et — bien d'autres choses que j'ai oubliées , où que , du moins , je n'ai pas besoin de mentioïmer*

97 « Ces promenadira solitaires y ces rêveries profondes , ne pouvaient échapper aux yeux, de Faimâble Julia : elle vit bien que Juan n^était pas à son aise ; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c est que Donna Inès ne fatigua pas son fils' de- ses questions ou de ses Soupçons : soit qu'elle n'eût vu , ou n'eut voulu rien voir , ou soit , comme les plus ha<^ biles ^ quelle ^ne l'eut pas pu.

98. Ceci peut paraître singulier^ et pourtant, rien de plus commun. Par exemple : -r- Les maris dont les femmes outrepassent les droits éôrits des épouses , et violent le.. .. — Quel est donc ce commandement qu'elles violent ? (Je l'ai oublié, et, selon moi , il ne faut pas citer au hasard , de crainte de se tromper. ) Enfin ^ quand ces diémes maris sont jaloux , ils font toujours quelque bévue que leurs da^ mes viennent nous raconter.

99. Un véritable époux est toujours soupçonneux 5 laais il n'en est pas plus clairvoyant. Jaloux dé celui qui ne pensait à rien , il devient l'artisan de sa propre disgrâce , en accueillant un intime ami rèm-r pU de vices 5 l'accident est dès-lors inévitable , et quand l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il deneure stupéfait de leur corruption , et non pas de ^a proprç sottise.

i 00. Ainsi y quelquefois , «'aveuglent les pamis \ malgré toute leur vigilance de lynx , ib ne savent pas que le public malin s'amuse de l'histoire de la maîtresse du jeune Hopéful , ou de l'amant de miss Fanny. Enfin , quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de vingt lannées ; tout est perdu : alors la mère crié, le père jure et demande pourquoi diable il a des herltieTS.

101 . Mais Inès était si soupçonneuse et si clair* voyante , que je §uis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentatioU. Quel était ce matif ? c'est ce que je ne pourrais dire i Peut-être vour lait-elle ainsi couronner son éducation^ ou bieù encore ouvrir les yeux de Don Alphonso , dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion exagérée*

1 02. Un jour , c'é^it un joi^r d'été , — c'est vraiment une saison dangereuse que l'été , et même le printems^ depuis les derniers jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace \ paais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison, mais bien de véracité, qu'il esjt des mois dans lesquels la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses lièvres, mai doit avoir son héroïne ^

' M. A. P. a traduit : <( U est des mois où la nature se complaît dans >y certains caprices : mars* e'st renommé pour ses lièvres, mss veut » qu'on parle de ses héroïnes, » Byron semble avoir employé l'cxprcfl^-

103. C'était donc un jour d'été, —le 6 juin ; — J'aime l'exactitude dans les date» ; j'en mets nonseulement dans celle des siècles et des années , mais encore dans celle des moi«. Les mois sont des espèces de maisons de poste où les destins changent de chevaux , et font changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère après eux que la chronologie , si vous en exceptez les post-obits ihéo^ logiques *.

i 04. C'était le 6 juin , vers six heures et demie , peut-être même plus près de sept , que Julia s^assit dans un aussi joli berceau que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par Mahomet et par Anacréon Moore , — Moore , à qui furent accordés la lyre , les lauriers et tous les trophées ^e la victoire poétique. Il était digne de les obtenir 5 puisse-t-il les conserver long-tems encore ^ !

105. Elle s'y assit, mais elle n^était pas seule. Je ne sais pas au juste comment s'était ménagée une pareille entrevue 5 je le saurais , d'ailleurs , que je ne le dirais pas. — Il faut toujours savoîr se taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent ? il suffit d'être sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là,

sion héroïne, parce qu^elle forme un jeu de mots ayec celle de hare-, lièvre , (ju^on prononce hère,

' C'est-à-dire les messes et recommandises fondées à perpétuité par le» moribonds, pour le repos de leur ame.

* GVtait à cette épo<}ue que Moore recevait en dépôt les Mémoires de Byron, et qu^il jurait de les publier après la mort de son confiant ami.

iace à face. — Qaand deux sembkbles visages sont dans cette situation, il serait sage à chacun d'eux , mais aussi bien difficile de fermer les yeux.

i06. Qu'elle était belle en le regardant ! L'émotion de son cœur avait coloré ses joues , et cependant elle ne se reprochait rien. O amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art ? il donne au faible des forces , il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets ! — Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense \ mais la confiaiM^e que lui donnait sa vertu l'était également.

107. Elle pensa à ses propret forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu , de la foi conjugale , et alors aux cinquante ans de Don Alphonse. Â dire vrai, je n'aime pas que cette idée lui soit venue ^ car c'est un nombre rarement propre à donner du cœur-, et dans tous les climats, sur la neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mai en amour que bien en finance.

108. Quand quelqu'un dit : « Je vous ai répété cinquante fois, » il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poëtes disent : « J'ai &it cinquante vers^ » ils vous font craindre de les leur entendre réciter. C'est par troupes de cinquante que les voleurs font leurs coups; c'est à cinquante ans qu'il est vraiment rare d'inspirer amour pour amour ; mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec cinquante louis.

IIO DON JUAN.

1 09. Julia avait de l'honoear , de la vertu , de la fidélité ] elle aimait Don Alpkonso ^ elle formait intérieurement tous les aermens qu'on adresse d'icibas aux divinités de là-haut^ de ne jamais souiller l'anneau qu elle portait , et de ne former aucun souhait qui fat contraire à la sagesse : tout èb mûrissant ces résolutions^ et d'autres encore plus vertueuses. Tune de ses mains était appuyée. lan-^ goissamment sur cdle de Juan i uniquement par jer^ reùr •, elle croyait ne toucher que la sienne propre,

110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan , qui jouait dans les tresseS' de ses cheveux ; son attitude distraite semblait indiquer qu elle luttait avec des pensées qu'efle ne pouvait étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, dé laisser ensemble ce couple imprudent. Je suis sur que ma mère eh eut agi tout autrement ' ^ . 111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma doucement, mais d^une msmière sensible , la pression qu'elle recevait ^ elle semblait dire : a Retenez-moi si vous voulez. » Cependant elle né voulait presser les doigts de Juan que d'une «tPéînte platonique ; elle les eût lâchés comme une <x>uleuvre où un crapaud, si elle eût imaginé quun semblable mouvement pouvait faire naître des 'sentiments dangereux pour une épouse prudente.

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