‹ Œuvres complètes, avec notes et commentairesChapitre 8 sur 46 · Alphonsô se roidissait pour retenir son ad · texte numérisé non relu

Alphonsô se roidissait pour retenir son ad

versaire^ et Juan Fétranglait pour l'obliger à quitter prise. Le saug ( il sortait du nez) commença à couler ] enfin ^ dans un moment ou Fardeur du combat était un peu ralentie^ Juan essaie de, donner un coup décisif et parvient à s'échapper , à l'exception de son vêtement qui reste aux mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en. l'abandonnant; mais là finit 9 je pense ^ entre les deux héros ^ toute edpëce de parité.

1 87 . Enfin les lumières arrivent^ les valets et seiv vantes viennent contempler : un effirayant tableau. Antonia dans une! attaque de nerfs^ Julia évanouie, Alphonse à travers la porte ^ étendu sans mouvement; sur la terre 9 auprès de luij, quelques drâpe«» ries à demi déchirées , du sang, des traces de pas , et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte ^ ouvrait la serrure; et^ peu curieux de cette scène intérieure^ se hâtait de la refermer sur lui; •

188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire comment , à la faveur de la. nuit ( qui favorise toujours mal à propos ) ^ Juan parvint^ dans un étrange costume , à suivre son chemin , et à regagner son logis ? Quant au scandale amusant que vit naîlre le lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit jours^ aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers anglais en ont sans doute assez parlé.

1 89 . Si vous voulez connaître toutes les procédures ^Jes dépositions; le nom des témoins ; les plai-

doirteà aux fiûs de non-rêcevoir ou d'annuler y ilen existe plus d'une édition , et les relations en sont di* vierses^ mais toutes ititéressantes. La meilleure est celle que publia y en abrégé , Gumey ^ qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.

• 1 90. Mais Donna Inès pour divertir Fatteùtion de l'un des plus violens scandales que Ton eût yus en Espagne depuis des siècles^ aii moins depuis reipuU sion des Vandales , Donna Inës fit à la vierge Marie le vœu ( et jamais elle n'avait voué en vain) de plu^ sieurs livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles dames , elle envoya son fils: à Cadix pour qu'il s^y embarquât.

194. Son intention était > pour corriger ses premières dispositions et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer ^ chez tous les peuples de l'Europe , et surtout en France et en Italie ( du moins est-:ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un couvent ^ elle gémissait , mais peut-être on sentira mieux ce qu'elle éprouvait par la suivante' copie de sa lettre à Juan :

192. « Ils me disent que c'est une chose décidée ; » vous vous éloignez ; c'est. un' parti sage, conve- » nable, mais ce n'en^ est pas mains une peine ; je » n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur : le » mien a été la victime , il voudrait l'être encore, » Beaucoup aimer ^ tel a été. tout mon artifice. — »- J'écris à'ia hâte; et s'il se trouve quelque tache sur )> cette feuille^ ce n'est pas ce qu'elle- sembl^iuitêtise i

» mes pmmcUes braient^ mv» elles n'ont pas de » larmes.

193. » Je vQUft.ai aîméi je vpqs aime; et pour » oetamoar, rang, con4iti(Hi> le ciel, le geare hu- » main , ma propre estime » j'ai tout perdu : c#pen-* » dant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté , le » souvenir de ce songe est encore trop douy. Mais » si je parle de ma faute « ee. n'est pas pour en tirer » vanité y nul ne peut me eroire aussi abjecte que je V le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes I» parce t}ue je ne puis reposer, -«- Je n'at rien à » reprocher j^ rien à demander encore.

194. » L'amour d'un homme n'esl; qu'un épisode. » de sa vi^; celui d'unç femme est toute son exis-« ntence. L'homme a le choix entre la cojix, les » camps y l'église, la me!r et le commerce : Tépée , » la robe , la fortune et la gloire > lui offrent en » échange de l'orgueil , de Téclat, de Tambition 1» pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trou* » yenl à se distraire au milieu de tant de soiuQ > mais » il n'est pour nous qu'une ressource : aimer ^core )> et se perdre une seconde fois*

1^. » Vous allez vous livrer auix plaisirs,, à l'ér » dat-, vous serez aimé, vous aimerez beaucoup^ « tout est fini pour moi sur la terre , sauf quelqueii » années pour ensevelir ma. honte ^t m^s cb^griin^ » au fond de mon ocsur. Je pois les supporter ; mai$ »> je ne pourrai éloigner la passion qui me dévpriç P eneoce. autant qn'aulrefoi». Ainsi» adieux — par^

CHANT PREMIER. isi

» donDes^snoi, — aiinez-moi« — * Non, ce mot est M cléaorfiiais injatUe, — pourtant je le laisse.

i 96* » J'ai été et sais encote bien faible ; cepen- » dant je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon )> sang 9 tel que les vs^es poussées par un vent ré- M gulier 9 se porte toujours vers le siège de mes pen* » sées ' ; mon cœur est celui d'une femme , il ne » peut oublier. -^ Il ne voit plus rien au monde , V rien qu'une image ^ et , comme l'aiguille est sans » cesse dirigée, vers le pôle immobile , ainsi mon n pauvre cœur s'élance-t-il toujours vers mon ame y abîmée dans une seule idée.

197. » Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde » encore : je n'ose cacheter ce papier. Cependant^ » pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon » malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'a- » vais pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pour- » rait me faire mourir-, mais la mort évite le cou- ^ pable qui n'espère que dans ses coups *, et je dois » survivre k ce dernier adieu. Je dois soutenir » l'existence pour soujpirer^ pour prier pour vous. »

198. Cette lettre,, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite avec une mince et neuve plume de corneille. Lia petite main blanche de Julia eut de la

* Jfy Uo9d ttUl rwf^s w^ere my tpirits set, As roU the waves before ihe settled wind ; M. A. P. traduit : « Je sens circuler mon sang avec vitesse, et renaître » mon courage ; ainsi coulent les ondes dociles , lorsque le souffle des » Tents est réglé. M •*

peine à échauffer la cire ; elle tremblait comme l'aiguille aimantée y et pourtant elle ne laissa pas tom^ ber une seule larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec cette devise en français : « Elle vous suit partout. » Quant à la cire , elle était superfine et de couleur vermeille.

199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu'il dira de celle-ci 5 car sa faveur est un véritable plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation y noud pourrons bien avoir dans un an quelque chose à lui offrir.

200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour , des combats , une tempête sur mer , un dénombrement de vaisseaux , de ^aipitaines et de princes régnans , de nouveaux caractères, et trois épisodes : je travaille maintenant à un panorama de Fenfer dans le style d'Homëte et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé, le nom de poète épique.

201 . Tout cela se présentera à propos , et rap- ^ pellera toujours les règles d'Aristote , ce vade mecum du véritable sublime, qui a tant produit de poètes^ et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les vers blancs^ moi je préfère les rimes ^ jamais les

bous ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines mythologiques y et des décorations miraculeuses vraiment superbes.

202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens confrères en épopée , et moi ; et elle me donne sur tous un avantage bien réel ( non que je n'en aie encore plusieurs ^autres \ mais on jugera plus fecilement de celui-ci). Ils embellisient tellement leur sujet ,^ qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables , tandis que j'expose dans cette histoire des vérités incontestables.

203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à Thi»toire, à la tradition et aux faits ; aux journaux, dont on connaît et apprécie la véracité , aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement ce que j'avance ^ mais une circonstance doit lever tous les doutes , c'est que plusieurs personnes y et moi-même à Séville y avons vu la dernière fiiite de Juan avec le diable.

204. Si jamais je descends jusqu'à la prose , j'écrirai des commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées : et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai pour titre : Longin en bouteille y ou chaque poète est son Aristote. -

205. Tu croiras en Milton, enDryden, en Pope. Tu n'édifieras plus à Wordsworlh y à Coleridge

et à Southcy. Le premier est usé sans retour , 1q »eoond est un ivrogne, et le troisième Timite dans sa. délicatesse et dans ses goûtsi Pour Crabbe il serait pénible de marcher avec lui^ et THippocrène de Campbell est quelquefois à sec.

Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.

Tu ne commettras pas-«-d'offenses envers la muse de Moore '.

206. Tu ne désireras {ftis la muse de M. Sotbeby^ ni son Pégase 9 ni rien qui lui appartienne.

Tu ne porteras pas de £iux témoignages , comme les bas bleus (Tune d'elles au moins en a l'habitude^).

Enfin, tu n^écriras que d'après mes préceptes.. Tel est l'esprit d'une vraie critique : humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme bon vous semblera ; mais, dans ce dernier cas, je la . laisse, de par Dieu, tomber sur voua.

. 207. Si qudqu'un ose prétendre que eettê histoire n'est pas édifiante , je le prierai d'abord de nèj pas crier avant d'être heurté 5 puis de la lirô une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans doute > personne n'en aura l'impertinence) si mon poème; bien qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus,.

* n fairt 9Q rappeler le commandement do Dieu que le poète paxodie ici : Tu ne commettras pas d'adultère.

^ Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en vue Mistress Gharlemcnt , la femme qui était chargée par Lady Byron de ^espionner, et tjui fnt ainsi causé de la rifptnrc des dcnrx t*poux.

je doia , dans le douzième cbant , parler de Tendroit où Tont tous les mécbaDS.

208. Mats après toat, si quelqu'un est asses sofurd à son propre intérêt pour mépriser cet avis ; si,, poussé par un e^rit mal &it et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux ^ il s'écrie encore qn'cm ne déeou** vre dans cet ouvrage aucun but moral , je lui dirais s'il eêt prêtre^ qu^îl est un menteur^ et s'il ejii officier ou critique, qu'U est également «^ dans Terreur.

209 • J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre pour lui les préceptes que y si eu soin de mêler ici à l'agréable ( ainsi Ton donne un piorceau de corail aux enfans quand ils font leurs dents ). Cependant j comme ils voudront sans doute rassembler mes titres h la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de quelques faurouehes lecteurs, j'ai déjà suborné lé journal de ma grandmère , la Revue Bràanniifue.

2I1O. J'envoyai mont offre dan» une leUre adressée à réditeur, et il m'en remercia par le suivaal coiirr rser. «— Je suis doae soa aréaneier pour un bel ar*. ticle. Cependant , s'il juge à propos de rebuter ma tendre muse, s'il rompt tout d'un coup. ses en^^ gemcns, s?il proteste qu'il n'a pa» reçu ce qu'elle m'a coûté ^ et tieatpe sa plume dans le fiel et non émm hé miel,, tout ce que je fmis dire , — c'est qu'il a mon argent.

211. Grâce à cette seconde saint^^-alliancç , . je pn»^ je l'espère, compter sur le publia et défier

142 DQN JUAN.

tous les autres magasins de sciences et acts , quotidiens , mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé d'i^ugmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes efforts seraient superflus , et que VÉdimburg et la Quarterty Reyiew faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de sentimens.

2i 2. (c Non ego hoc ferrem caUdajwenta, consule Plancpy » disent Horace et moi. Je fais. cette citation pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes années (longtems avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups ^ et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce gcnre^ dans mon ardente jeunesse ^ Georges III étant roi.

243. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris (que seront-ils à quarante ans ? je pensais l'autre jour à une perruque )y et mon cœur n'a pas consiervé beaucoup plus de jeunesse. En un mot y j*ai consumé mon été dans les jours du mois de mai ^ et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie^ intérêts et principal^ et j'ai cessé de croire comme autrefois que mon ame fût invincible.

214. Jamais ^ — jamais ^ — non jamais à l'avenir ne descendra plus dans mon cœur cette rosée de jeuiiesse qui nous fait éprouver ^ à la vue de tous les objets agréables , des émotions ravissantes et nouvelles -, semblable à la ruche des abeilles^ notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel nais-

sait de ces objets ? non, ils n'étaient pas en eux> mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jus^ qu'au parfum des fleurs.

215. Jamais^ — jamais à l'avenir , ô mon cœur , tu ne seras mon seul monde ^ mon univers! Autre*-

. fois je n'existais que par toi ^ aujourd'hui tu formes un être à part ^ et tune peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu^ tu es de* venu insensible , mais ce n'est pas un malheur; j'ai prisa ta place une dose de jugement^ quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.

216. lV|es jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une vierge * , d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut^ en un mot, changer mon train de vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie 5 l'usage fréquent du vin m'est défendu ; ainsi , me résignant à quelque vice de vieille tête , je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.

217. L'ambition était mon idole , mais elle fut brisée, sur l'autel de la douleur et du plaisir 5 ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la tête de bronze de frère Bacon .^ je m'écrie ; « Le tems est^ le tems fut, le tems n'est plus. » La brillante

' Menée femiruif nec puer, Jam nec spes animi credula mutuij IVec eertare juvat mero ; ' Nec'vincire novis temporafloribus.

jeunesse est nn trésor chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon eœur de pas^ sions^ et ma tête de rimes.

218.  quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur lin léger paipier. Quelques gens là comparent k l'action de gravir une hauteur dont le sommet^ comme celui de toutes les montagnes , s^é«vanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent^ partent, dédament ; que les héros mâssfrcrent^ que les poètes consument ce qu'ils appellent leurcc lampe nocmme.» C'est afin d'obtenir^ quand Ils seront poussière, un nom , un miséiahle portrait^ un buste pire encore.

219. Quel est Tespoir des^ mortels ? Un ancien roi d'Egypte , Chéops> ér%ea là première et ht plus haute des pyrainides^ dans^ la ferme esp^ance qu'ette conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous ks yeux son cadavre ; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi> queltjue espérance sur un sépulcre , quand ri ne reste pas de Chéops un grain de poussière î

220. Pour moi , amant de la vraie philosophie , je me dis bien souvent à moi-'méme : « Hélas ! tout ce qui est né naquit pour mourif : la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a pas été sans attraits , et si vous l'aviez encore — elle s'écoulerait. — Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas à vous plalindre davan-

tage ; lisez votre Bible> monsieur , et songez à votre bourse. »

221 • Mais I en ce moment^ &mi lecteur, et vous^ acheteur plus aimable encore^ le poète , — c'est-àdire moi , — vous demande la permission de vous serrer la main \ et puis , votre humble serviteur, bon jour. Nous ^us reverrons si cela nous arrangé l'un et Tautre. Âw ement je ne donnerai à votre patience que cette conrte éprpuve. — Heureux si tant d'au-r très suivaient mon exeniple !

222. « Ya^ petit^livre^ loin de ma solitude! Je .» te dépose sur les eaux, suis ton chemin ; et si , I» comme je le pense, ton sort est heureux, le monde » te retrouvera après plusieurs siècles. » Lorsqu'on lit Southey^ et que Wordsworth est compris , je ne puis m'empêcher de prétendre aussi àja gloire. — Les quatre premièi^ rimes sont des vers de Sou* they -, pour Dieu , lecteur , n'allez pas les prendre pour les miennes.

€fytttt H^entième.

i . O vou» qui êtes appelée à forn^ b brillante jeunesse^ oo Hollande , en France ^ en Angleterre ou en Germanie^ fouettez bien vos élèves en tonte occasion , }e vous en conjure ; car c'est en oubliant leurs souffrance» qu'on corrige leurs mœurs. En vain Juan avait-il reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la manière du monde la plus vilaine , P^^ perdre sa première innocence. • 2. S'il, eut été mis dans UQe école publique de troisième ou de quatrième cla^, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord^ ses occupations d^ cha^ que jour eussent empêcbé son imagination de prendre feu. — L'Espagne oflFre peut-être une exception, mais cette exception confirme la règle > — et dans tous les cas , un enfant de seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre Tbabileté de ses précepteurs.

3 . Pour moi , cela ne me confond nullement , les choses bien considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les mathématiques ; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une femme jolie (cela va sans dire , autrement la chose n'aurait sans doute pas eu

lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s^accordait mal. — Puis le tems et Tpccasion.

4. Bien, i— fort bien^ Il faut que le monde tourne sur son are et que tous les mortels , têtes et jambes, fassent le même tour que lui. Vivons et mourons > faisons Tamour ,- payons nos taxes , et ^ suivant la direction du vent , sachons disposer nos voiles.

Le roi nous parle en maître , le médecin en charlatan , le prêtre en docteur , et c'est aintfi que 'la vie'^ s'exhale. Cest un léger souffle , de ramoiir, du yin^ *de l'ambition , de la guerre > de la dévotion^ de la poussière, — ^ uh nom peut-être.

5. rai dit que Juan fut envoyé à Cadix , -^ jolie ville dont je me souviens bien. — C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins c'était, avant que le Pérou n'eut l'envie de se révolter). On y voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses'^ que leur seule démarche enivre le cœur. Je ne pourrais vous la dépeindre bien^ que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques comparaisons, je ne vis jamais rien de pareiU

6. Un cheval arabe? un cerf élancé ? un &ir&e nouvellement df^ssé? un caméléopard ? une gazelle? Non, — non, rien de tout cela. — Et puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas!' pour s'arrêter sur de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant : — ensuite viendrait leur pied et des chevilles -^ ici, lecteur, rendez grâces au ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore. . . — Eh bien , ma trop

lente muse! — Allons^ lais8ez-«aoi reprendre haleine.

7. Chaste muse! ! — ^^Bien, puisqu'il lé faut, il le faut. Je crois apercevoir un voile écarté pour un moment par une^main légère, tandis qu'uni œil expressif vous fait pâlir et vous perce le cœur. — Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puisseje en venir à — . dire mes prières ! — non , jamais costume ne prêta tant de charmes aux œillades , excepté les ^ozzioft de Venise.

8. Mais à notre conte^: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix seulement pour qu'il s'y embarquât ; il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser séjourner ^ et la raison ? — car nous embarrassons notre lecteur; — C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyag;erait : comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable k l'arche de Noé, le séparer de la scéléi^tesse mondaine 9 et le ramener ensuite h la'terre tel qu'une colomberd'espérancé.

9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions , ordonné a son valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine), mais elle espérait, — elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre (qu'il ne lût jamais) de bons conseils, et deux ou trois de crédit.

10; Cependant, afin de se distraire, la vertueuse

Inès forma pour le dimanche une école de petits, mauvais gamemens^ qui auraient bien préféré jouer, comme de vilains paresseux, au diable oa au^u. C'étaient des enfajis de trois ana qui, ce jour-là, venaient écouter . ses leçons. Les indociles étaient.^ fouettés ou mis sur la sellette. Le grand succès de. l'éduoation de Juan Tencourageait à s'occuper d'une autre génération.

1 1 . Juan quitta le bord , et le vaisseau s'ébranla ^ les vents étaient bons, Veau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de cette baie^ J6 V&ii assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous voua asseyez sur le tillac^ votre visage ne tarde pas à se couvrir d'écume jaunissante^ et à prendre l'apparence d'un cuir tanné. C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier , peut-être son dernier adieu à l'Espagne.

12. Je ne. puis m'empécher de remarquer que c'est un spectacle poignant que celui de la terre iiataie s'éloignant derrière les flots mugissans. — Il anéantit tout-à-fait , surtout si. l'on est encore auic jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la Grande-Bretagne paraissant blancbes^* mais la plupart des autres terres sont bleues^ en entrant dansj'humide élément, et trompés par la distance , nous reportons nos regards vers elles.

1 3. Juan au désespoir demeurait assis sur le tiUac, et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le vaisseau craquait *, la vUle

jsb DON JUAN.

devenait un point dont ils s'éloignaient de plus en phois^ Le meilleur de tous les remèdes cotatre le mal de mer c'est un beefsteak. Voue riez^ monsieur? faites-en auparavant Tépreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai ^ je l'ai essayé 5 et-pui6se*t41 vous faire le même effet salutaire !

' i 4. Don Juan ^ assiç , voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d*un premier départ- : les nations même qui courent > aux arm^ le' ressentent. C'est une espèce indicible d'émotion , une sorte dé coup qui déchire le cœur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables , les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.

15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère , pne maîtresse et pas de femme ; il avait donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si^ dans tous les< tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes nous sont chères^ nous devons sangloter; — ^ c'est-à-dire jusqu'à ce que de plus profonds chagrins ^yiennen't sédher nos larmes^

1 6. Juan pleurait donc, comme pleurai^t les jui& captifs en se rappelant Sion , sur les ondes babyloniennes '. Je voudrais bien pleurer avec lui> mais

* Supef'flumina Bahylonis.

ma muse n e«t pas larmoyante ^ et il n'^st pas sage de se coBéwmer pour de pareils ehaçcins. Les jeunes gdns ne doivent Voyager que pour se divertir ; et par la suite peut-être que leurs valets y en attachant leur porte-manteau derrière la voiturie, y gliaserbitf ce ebant lui-^inàniè.. :

1 7 . Ei^n Juan pleurait, soupirail et méditait ; sef larmeÀ amères tombaient dans l'amer .éléibept :. ^ou^ 'sur le doux (j'aime beaucoup à citer : vous excuserez ce sauvenir^ c'est lorsque la reine, dé Daneiâarck jette des fleurs sur la' tombé. d'Opbélie' ' ) \ tout .en •sanglotant, il songeait à; sa position, et fiiisait d^ «ériéux plans deTeforme/

18. « Adieu ^. mon Espagne! adieu pour long^^ » téms, criait-il. Peut-être ne dpîsrje plus te re- » voir, et mourrai-je , comme tant dfautres exilés^, » du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, » bords paisibles du Guadalquivir ; adieu, ma mère 3 ^ et puisque tout est fini , adieu , ma trop chère Juy » lia ! » (Ici il tira encore sa leUre et Sse mit. a la relire.) t .

1 9. « J£t ob ! si je devais jamais l'oublier^ jejur^ h ---- mais cela est impossible et absurde' ; --»- cet » Océan azuré se joindra au .ciel> l4 terre ^^'abîmera

' } «Ljl nam.'^TMaLm kdonx^ acMftuI (Ji^fÇiàt des fleur» O^e^i- » j:ai$ q^.ta «rais l'anse de mon Qaiplet ; je pe^is orner un jour U » couche nuptiale ) douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de » fleurs. M ' ( ' '

» dans la mer aya^t que je perde ton souvenir^ 6 ma » belle amie! ou que j*aie. une autre idée que la » tienne. La médecine n'a pas de remède pour les » chagrins de l'ame. » — (Ici le vaisseau fit un bond^ et Juan sentit les approches"^ du mal de mer.)

20. « Les cieux toucheraient plutôt la terre. » -r- (Ici il se sentit plus malade.) t O Julia! que me » font tous les autres maux ? — Au nom du ciel^ don- » nez-moi un verre de liqueur. — Pedro Battista ! » aidez-moi à redescendre. — Julia ^ mes amours! » — Plus vite donc, drôle de Pedro. — O Julia! ^ — Ce maudit vaisseau bondit tellement. *— Chère » Julia, tu vois que je t'implore encore! » (Ici le vomissement l'empêcha d'articuler. )

21 . Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt d'estomac^ qui^ sans le secours du meilleur apothicaire^ suit, hélas! également la perte d'une amante > la perfidie d'un ami^ la mort de ceux auxquels noud tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos espérances : nul doute que dans ce cas Juan ne se fut montré plus sentimental , mais la mer faisait sur lui l'ejQfet d'un violent émétique. '

22. L'amour est un mdtre capricieux. Je l'ai vu résister à des fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un rhume , un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions vulgaires le mettent aux âbûis. IF ne veut pas qu'un éternuement suspende

ses soupirs I ou qu'un échauffement rougisse se» yeux bandés.

23. Mais le pire de tout c'est la nausée^ ou bien une douleur dans la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage héroïque d'ouTrir une veine^ tressaillit à l'application des serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire^ et enfin le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris, puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac dans son premier voyage sur mer. ' 24. Le vaisseau /appelé la tres-4ainte Trinidada, fiiisait directement voile pour le port de Livoume, où la famille espagnole des Moncade était établie long-tems avant la naissance du père de Juan ^ Il existait des liens de parenté entre les deux maisons^ et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été adressée^ le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.

25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur^ le licencié Pédrillô qui savait plusieurs langues; màis^ pour le moment^ il gisait malade et sans voix sur son matelas> ballotté dans son hamac^ soupirant après la terré , et sentant à chaque brisée angménter son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords remplissaient en même tems sa couohe d'humidité , et son ami^ de frayeur.

' Depuis le commencement du seizième siècle , ^oand le fameux capîtttoe Hognes de Moncade .avait e'té nommé yiie-foi de Naples. Voye^ Brantôme , P^ie des grands oapiuânfis étrangers.

26. C§ n'était pas sans qaeViae raison, car k brise s'éleva vers la nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais : c'était peu de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouviOLient en ressentir quelque effroi : le» matelots sont d'une autre espèce. An coudbier du soleil , ils commencèrent à ç^rguer les voiles , car l'aspect du ciel annonçait ^e le vent se^ rait violent et pourrait enlever un *mât ou quelque chose de semblable.

27. A une heure, le vent^ avec une impétuosité soudaine , jette le vaissdau juste dans la vague entr'puverte : la mer fi^ppe la: poupe^ lui fait une cre^ vassé diagonale , y brise l'étambord et en entaiiài^ toutes ks parties. Avant d'être sorti de cet immir nent danger ^ le gouvernail était brisé. Il était tèms d'appeler aux pompes , le bâtiment contenait quatre pieds d'eau.

. 28 . Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa de déballer une partie de la cargaison ; cependant ils n'avaient pas encore découdvert la voie d'eau. A la; fin elle parut, mais ils n'en étaient pas 'plus rassurés ; l'eau s'élançait par une ouverture énorme , malgré draps , chemises , vestes^ et balles de mousselines qu'ils cherchaient à lui op«» poser.

29. Mais tons les obstacles eui^sent^ înatiles, et le vaisseau çût coulé à fond en dépit de tous les efforts el expédiehs , sans le secours des pompes. Je suis heureux de faire cofanaitre celles-là à tous ceM

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qai pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cin^ qnante tonnes d'eaa par heure ; ainsi notre équipage eut été perdu sans M. Mann, de Londres, qui en est l'inventçur.

30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir : ils eurent Tespoir de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il se feisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu , et une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d*un seul coup le vaisseau sur le flanc.

3t. Il resta saàs mouvement dans cette position, comme s'il eut été attaché .\ L'eau , quittant le fond de cale pour venir laver les ponts ^ offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitdt ; car ils gardent la mémoire des batailles , des incendies , des naufrages , en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur e^érance, leur cœur, leur tête ou leur cou': ici^est ainsi que Ton voit bien des gens , plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans oh ils étaient sur le point de se noyer.

32. Sur-le-champ les mats furent coupés; ci^abord celui d'artimon, ensuite le grand mât : mais vain espoir, le vaisseiau restait encore ausdi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine , et enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous

serait resté une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le bâtiment se redressa avec vio* lence.

33. On peut facilement supposer . que^, pendant tout cela > certaines personnes n'étaient pas sans in^ quiétude; que les passagers trouvaient fort déplace de sacrifier leur vie en même temsque leurs rations *, que même il n'y avait pas jusquauz meilleurs marins qui^ se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre, comme de demander du grogne, et qudquefois d'aller boire le rum à la tonne. > 34. Il est vrai que rien au monde ne calme Tesprit . comme le mm et la vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient,, tes autres buvaient des liqueurs spiritlieuses , et ceux-là chantaient des psaumes;^ tandis que les vents aigus répondaient en dessus^ et que le rugissement rauque des va gués marquait la mesure. L'effi'oi avait interrompu les vomissemens des. passagers attaqués du mal de mer , et lès sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, formaient étrangement chorus, avec les mugissemens de rOcéan.

35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui^ avec une raison supérieure à son âge,' courut à la chambre aux liqueurs^ et, armé d'une paire dis' pistolets, leur en ferma l'entrée. La crainte qu'il inspira , comme si la mort eût été plus effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint en TOsp^t ; malgré leursi jurons et leurs pleurs, tous

CHANT DEUXIÈME. ir,7

ces hommes qui y avant de mourir, jugeaient convenable de tomber ivres morts.

36. Donnez-nous du grogue^ criaient-ils , et dans » une heure il n'en sera rien de plus . '— Non , » répondit Juan ] sans doute la mort nous attend » vous et moi, mais il &ut mourir en hommes, et V non pas tomber comme des brutes. » Ainsi il conserva son poste dangereux^ et nul ne fîit assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo lui-même ne put obtenir un seul verre de mm.

37. Le bon vieux citoyen , tout éperdu , poussait de hautes et pieuses lamentations^ accusait tous ses pédiés , et faisait un dernier et irrévocable vœu de réforme. Rien ( une fois ce danger passé ) ne le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les cloîtres de la- studieuse Salamanque , pour suivre^ comme Sancho Paiiça, les courses de Juan.

38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le vent s'adoucit ^ les inâts étaient enlevés^ la voie d'eau augmentait; alentour d'eux des bas-fonds , nulle part un rivage j et cependant le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent encore les pompes , et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles^ un faible rayon de soleil les remit à l'ouvrage ; les plus forts pompaient , les plus faiblesi poussaient une voile.

39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau^ et fut d'un effet salutaire pendant un instant.

Mais que pouvait-^on espeper avec une voie d'eau , et pas une baguette de mât , pas une bribe de toile? •Afieux yau^ cependant lutter jusqu'au dermer mo« ment ^ il n'est jamais trop tard pour se noyer : et quoiqu'il soit bien vi|ii qu'on ne souffre la mort qu'une fois^ elle est loin d'être séduisante dans le golfe de Lyon»

40. C'était là en effet que lie vent et les vagues les avaient poussés ^ c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que personne songeât à modérer leur impulsion : il était fort inutile de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour a.ssez tranquille pour replacer ou ^ulement commencer un mât de ressource et un gouvernail y ou pour oser même assurer que dans une beure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore — non pas, il est vrai , aussi bien qu'un canard.

41 . Le vent peut--étre était moins violent, mais le vaisseau était si délabré qu'on pouvait à peine es-pérer d'avancer un pas de plus. Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets solides diminuaient sensiblement; vainemeiit consultaient-ils le télescope. — ^ Nul vaisseau , nul rivage, partout la mer furieuse et la nuit tombante.

42. Une seconde tempête les menaçait. — Un second vent frais souffla^ et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien que tout l'équipage pût voir ce qui se passait , lé plus grand

nombre montra de la patience et quelques-uns dé Fintrëpidité jusqu'au moment où toutes pompes forent crevées ou rompues. C'était l'annonce d^un aban* don complet à la merci des vagues; merci comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.

43. Le charpentier^ les yeux éraillés^ remplis de larmes ^ se présenta alors et dit au capitaine qu'il lie pouvait rien de plus. C'était un homme d'âge qui avait long«tems voyagé dans des mers orageuses ^ et s'il pleurait enfin , ce n'était pas la peur qui mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre diable » une femme et des enfans , deux choses désespérantes pour les moribonds,

44. Cependant lé désordre le plus complet régnait dans le vaisseau. Toute distinctioîi entre les particuliers disparut : plusieurs recommencèrent leurs prières , et promirent des chandelles à leurs saints. — Mais nul ne survécut pour accomplir son vceu. Ceux-ci regardaient le ciel ; d'autres redressaient les chaloupes ; il y en eut un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution, et celuvcî dans son trouble lui accorda la damnation.

45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient en-

core de retenir les chaloupes , bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur elle.

46. Mais ce qu'il y avait de pis^ après plusieurs jours de transes mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les hommes^ même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le mauvais tems endommageait leurs provisions , ils n'avaient que deux caisses de biscuits et.uné barrique de beurre susceptibles d'être transportées dans lé cuUer^.

47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ vingt gallons ^ et six Basques de ^vfal^. Ils remontèrent une partie de leur bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon , mais le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d^eux. — Ajoutez un tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.

48. Les autres barques , Tesquif- et la pinasse , a^i^ient été coulés dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère mieux , ayant pour voiles deux couvertures , et pour mât un aviron que par bonheur un petit mousse avait jeté sur

> Espèce de canot.

* Le galloti contient près d^un litre.

^ Muid florenttB,j^a5co. .

CHANT DEUXIÈME. JCI

l'avant du vaisseau* Deux barques seules a auraient pu sauver la moitié de réquipage> i^omment auraientelles contenu asse^ de provisions ?

49. On était au crépuscule; \û jour san» soleil s'abaissait sur le gouffk^ des e^ux. Semblable à un voile qui ^ s'il était détadié^ no découvrirait que le front d'un ennemi implacable , la nuit s'étendait autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâ les* traits, et leurs yeux attachés sans ^^oir sur l'immensité profonde. Depuis douze JQurs la terreur était à leur c^, maintenant c'est la mort«

50. Quelque»*uns avaient essayé de fiaire un ra* deau f sans ^a espérer beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu coxicevoir alors d'autres éclats que ceux de gen» qui s'étourdissent et ont une e^ëce de gaîlé horrible et sauvage » moitié épilep-^ tique, moitié hystérique. — H fallait un miracle pour les sauver.

51. A huit heures et demie , poutres, planches > poulaillers ^ tout , dans l'attente d'un accident , avait été distribué aux courageux matelots^ pour les soutenir sur les vagueç , et leur donner les moyens de lutter encore quoique assez inutilement : il n'y avait ' nulle autre lumière que' celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils détachèrent les barques sur^ chargées de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut , et retombant la tête la prenûère -*-^ s'engoulSra.

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