‹ Œuvres complètes: Avec un commentaire historique et critique, Volume 1Chapitre 21 sur 78 · DU LONG POÈME FRANÇOIS · texte numérisé non relu

DU LONG POÈME FRANÇOIS

Doncques, 6 toy qui doué d'une excellente félicité de nature, instruit de tous bons arts et sciences, principalement naturelles et mathématiques, versé en tous genres de bons auteurs grecs et latins, non ignorant des parties et ofHces de la vie humaine, non de trop haute condition, ou appelé au régime public, non aussi abject et pauvre, non troublé d'affaires domestiques, mais en repos et tranquillité d'esprit, acquise premièrement par la magnanimité de ton courage, puis entretenue par u prudence et sage gouvernement : 6 toy (dy-je) orné de tant de grâces et perfections, si tu as quelquefois pitié de ton pauvre langage, si tu daignes de l'enrichir de tes thresors ce sera toy véritablement qui luy feras hausser la teste, et d'un brave sourcil s'égaler aux superbes langues grecque et latine, comme a fait de nostre temps en son vulgaire un Arioste italien, que j'oseroy' (n'estoit la saincteté des vieux poèmes) comparer à un Homère et Virgile. Comme luy doncques, qui a bien voulu emprunter de nostre langue les noms et l'histoire de son poème, choisy-moi quelqu'un de ces beaux vieux romans françois comme un Lancelot, un Tristan, ou autres : et en fay renaistre au monde une admirable- Iliade et laborieuse Enéide : je veux bien en passant dire un mot à ceux qui ne s'emploient qu'à orner et emplificr nos romans, et en font des livres certainement en beau et fluide langage, mais beaucoup plus propre à bien entretenir damoi-

selles, qu'à doctement escrire : je voudroy* bien (dy-je) les advenir d'employer ceste grande éloquence à recueillir ces fragniens de vieilles chroniques françoises, et comme a fait Tite-Live des annales et autres anciennes chroniques romaines, en bastir le corps entier d'une belle histoire, y entremeslant à propos ces belles concionset harangues, à l'imitation de celuy que je viens de nommer, de Thucydide, Saluste, ou quelque autre bien approuvé, selon le genre d'escrire où ils se sentiroyent propres. Telle oeuvre certainement scroit à leur immortelle gloire, honneur de la France, et grande illustration de nostre langue. Pour reprendre le propos que j'avoy' laissé : quelqu'un (peut estre) trouvera estrange que je requière une si exacte perfection en celuy qui voudra faire un long poëme, veu aussi qu'à peine se trouveroyent, encore qu'ils fussent instruits de toutes ces choses, qui voulussent entreprendre un œuvre de si laborieuse longueur, et quasi de la vie d'un homme. Il semblera à quelque autre, que voulant bailler les moyens d'enrichir nostre langue, je face le contraire, d'autant que je retarde plus tost, et refroidis l'estude de ceux qui estoyent bien affectionnez à leur vulgaire, que je ne les incite, pource que, débilitez par désespoir, ne voudront point essayer ce à quoy ne s'attendront de pouvoir parvenir. Mais c'est chose convenable que toutes choses soient expérimentées de tous ceux qui désirent atteindre à quelque haut poinct d'excellence et gloire non vulgaire. Que si quelqu'un n'a du tout ceste grande vigueur d'esprit, ceste parfaite intelligence des disciplines, et toutes ces autres commoditez que j'ay nommées, tienne pourtant le cours tel qu'il pourra. Car c'est chose honneste à celuy qui aspire au premier rang demeurer au second, voire au troisième. Non Homère seul entre les Grecs, non Virgile entre les Latins, ont acquis los et réputation. Mais telle a esté la louange de beaucoup d'autres, chacun en son genre, que pour admirer les choses hautes, on ne laissoit pourtant de louer les inférieures. Certainement si nous avions des Mécènes et des Augustes, les cieux et la nature ne sont point si ennemis de nostre siècle, que n'eussions encore des Virgiles. L'honneur nourrit les arts, nous sommes tous par la gloire enflammez à l'estude des sciences, et ne s'eslevent jamais les choses qu'on voit estre desprisées de tous. Les roys et les princes devroyent (ce me semble) avoir mémoire de ce grand empereur, qui vouloit plus tost la vénérable puissance des loix estre rompue, que les œuvres de Virgile, condamnées au feu par le testament de l'auteur, fussent brûlées. Qiie dirai-je de cest autre grand monarque, qui desirait plus le renaistre d'Homère que le gain d'une grosse bataille ? et quelquefois estant près du tombeau d'Achille, s'escria hautement : O bien heureux adolescent, qui as trouvé un tel buccinateur de tes louanges ! Et à la vérité, sans la divine muse d'Homère, le mesme tombeau qui couvroit le corps d'Achille eust aussi accablé son renom. Ce qui advient à tous ceux qui mettent

l'assurance de leur immortalité au marbre, au cuivre, aux colosses, aux pyramides, aux laborieux édifices et aux autres choses non moins subjectes aux injures du ciel et du temps, de la flamme et du fer, que de frais excessifis et perpétuelle sollicitude. Les allechemens de Venus, la gueule et les ocieuses plumes ont chassé d'entre les hommes tout désir de l'immortalité : mais encore est-ce chose plus indigne que ceux, qui d^>^orance et toutes espèces de vices font leur plus grande gloire, se moquent de ceux qui en ce tant louable labeur poétique, employent les heures que les autres consument aux jeux, aux bains, aux banquets, et autres tels menus plaisirs. Or neantmoins quelque infelicité de siècle, où nous soyons, toy, à qui les dieux et les Muses auront esté si favorables, comme j'ay dit, bien que tu sois depourveu de la faveur des hommes, ne laisse pourtant à entreprendre un œuvre digne de toy, mais non deu à ceux, qui tout ainsi qu'ils ne font choses louables, aussi ne font-ils cas d'estre louez : espère le fruict de ton labeur de l'incorruptible et non envieuse postérité : c'est la gloire, seule eschelle par les degrés de laquelle les mortels d'un pied léger montent au ciel et se font compagnons des dieux.

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