CHAPITRE^VI
d'inventer des mots et aUELQUES AUTRES CHOSES QUE DOIT OBSERVER LE POÈTE FRANÇOIS
Mais de peur que le vent d'affection ne pousse mon navire si avant en ceste mer que je soye en danger de naufrage, reprenant la route que j'avoy* laissée, je veux bien avertir celuy qui entreprendra un grand œuvre, qu'il ne craigne point ii'inventer, adepter et composer à l'imitation des Grecs, quelques mots françois, comme Ciceron se vante d'avoir fait"^ sa langue. Mais si les Grecs et Latins eussent été superstitieux en cest endroit, qu'auroyent-ils ores de quoy magnifier si hautement ceste copie, qui est en leurs langues ? Et si Horace permet qu'on puisse en un long poème dormir quelquefois, est-il défendu en ce mesme endroit user de quelques mots nouveaux, mesmes quand la nécessité nous y contraint ? Nul, s'il n'est vrayement du tout ignare, voire privé de sens commun, ne doute point que les choses n'ayent premièrement été, puis, après, les mots avoir été inventez pour les signifier : et par conséquent aux nouvelles choses estre nécessaire imposer nouveaux mots, principalement es arts, dont l'usage n'est point
encores commun et vulgaire, ce qui peut arriver souvent à nostre poëte, auque sera nécessaire emprunter beaucoup de choses non encores traitées en nostre langue. Les ouvriers (afin que je ne parle des sciences libérales) jusques aux laboureurs mesmes, et toutes sortes de gens mécaniques, ne pourroyent conserver leur mestiers, s'ils n'usoyent de mots à eux usitez et à nous incogneus. Je suis bien d'opinion que les procureurs et avocats usent de termes propres à leur profession, sans rien innover : mais vouloir oter la liberté à un sçavant homme, qui voudra enrichir sa langue, d'usurper quelquefois des vocables non vulgaires, ce seroît restraindre nostre langage, non encore assez riche, sous une trop plus rigoureuse loy que celle que les Grecs et Romains se sont donnée. Lesquels, combien qu'ils fussent, sans comparaison, plus que nous copieux et riches, neantmoins ont concédé aux doctes hommes user souvent de mots non accoustumez es choses non accoustumées. Ne crains doncques, poète futur ^ d'inno yet; quelque terme en un long poème, principalement, avecques m odest ie toutefois, analogie et jugement de l'oreille, et ne te soucie qui le trouve bon ou mauvais : espérant que la postérité l'approuvera, comme celle qui donne foy aux choses douteuses, lumière aux obscures, nouveauté aux antiques, usage aux non accoutumées, et douceur aux après et rudes. Entre autres choses se garde bien nostre poëte ^j'usfir de nonn^^^upies Ijttft&u^ a, grecs, chose vrayement aussi absurde, que si tu appliquois une pièce de velours vert à •une robe de velours rouge. Mais seroit-ce pas une chose bien plaisante, user en un ouvrage latin d'un nom propre d'homme, ou d'autre chose, en françois ? Comme Jan curriif Loyre finit et autres semblables. Accommode doncques tels noms propres de quelque langue que ce soit à l'usage de ton vulgaire : suyvant les Latins, qui pour H/saxX^ç ont dit Hercules, pour (r^vjo-eûç T/jeseus : et dy Hercule, Thésé e, A chille , Ulj^sse, Virgile, '^àceiQn, Horace. Tu dois pourtant user en cela de jugement et discrétion! car il y a beaucoup de tels noms qui ne se peuvent approprier en françois, les uns monosyllabes, comme Mars : les autres dissyllabes comme Venus : aucuns de plusieurs syllabes, comme Jupiter, si tu ne voulois dire Jove : et autres infinis, dont je ne te sçauroy' bailler certaine règle. Parquoy je renvoyé tout au jugement de ton oreille. Quant au reste, use de mots purement françois, non toutefois trop communs, non point aussi trop inusitez, si tu ne voulois quelquefois usurper, et quasi comme encliasser ainsi qu'une pierre précieuse et rare, quelque mots antiques en ton poème, à l'exemple de Virgile, qui a usé de ce mot oîîi pour iîli, aulai pour aulœ, et autres. Pour ce faire te faudroit voir tous ces vieux Romans et poètes françois, où tu trouveras un ajourner pour faire jour, que les praticiens se sont fait propre : anuyte r^^oux faire nuyt : assène^ pour frapper où on visoit, et proprement d'un coup de main : isnel pour l^er, et mille autres
bons mots, que nous avons perdus par nostre négligence. Ne doute point que le modéré usage de tels vocables ne donne grande majesté tant au vers, comme à la prose : ainsi que font les reliques des saints aux croix, et autres sacrez joyaux dédiez au temple.