DISCOURS AU ROY SUR LA POÉSIE
Voulant perpétuer le bruit de leur vertu
Par œuvre qui ne peut du temps estre abbatu.
Qui ne craignist le feu, ni le fer, ni Torage,
Ni mesme Jupiter, mais passant d'aage en aage
Se fist toujours plus beau, empruntèrent les mains
El r immortel labeur des doaes escrivains :
Par le moyen desquels plus vivans ils sont ores
Que du temps qu*ib vivoyent, et leurs beaux faits encores
Plus recens que ceux-là qu'on voit présentement :
Tant de force a Thistoire escrite doctement.
Sire, parlant ainsi du pouvoir de l'histoire,
Je parle du Poète, estant assez notoire,
Que tous deux sont esmeus d'un semblable désir,
Qui est de profiter et de donner plaisir.
Tous deux par leurs escrits môme chose prétendent.
Mais par divers moyens à mesme fin ils tendent.
Cestuy-là, sans user d'aucune fiction,
Représente le vray de chacune action.
Comme un, qui sans oser s'esgayer davantage,
Rapporte après le vif un naturel visage :
Cestuy-ci plus hardi d'un art non limité
Sous mille fictions cache la vérité,
Comme un peintre qui fait d'une brave entreprise La figure d'un camp, ou d'une ville prise.
Un orage, une guerre, ou mesme il fait les dieux En façon de mortels se monstrer à nos yeux.
Tel que ce premier-là est votre Janct, Sire, Et tel que le second Michel-Ange on peut dire, A l'un votre Paschal est 'semblable en son art, A l'autre est ressemblant votre docte Ronsard.
Je ne veux pas ici par le menu déduire Plusieurs autres raisons, que je pourrois induire Pour monstrer ce qui est de semblable en ces deux Et ce qui est aussi de différence entre eux.
Par une autre œuvre à part, je vous feray notoire Ce qui se trouve escrit des vertus de l'histoire. Qui vers nous de héraut sert à l'antiquité, Comme à nous quelque jour vers la postérité Eir doit aussi servir, mais suivant la matière De ce présent discours, pour une gloire entière Bastir à votre nom, dire j'oseray bien.
Que le poète il faut joindre à l'historien.
Car bien que cestui-ci d'un plus seur tesmoignage Dépose à Tadvenir des gestes de son aage, Et de ce qu'il a veu (car sans ce dernier poinct Le nom d'historien il ne mérite point) Cestuy-là toutefois est trop plus admirable, Et son œuvre n'est moins que l'histoire durable, Pource qu'en imitant Fauteur de l'univers.
Toute essence et Idée il comprend en ses vers.
LE POETE COURTISAN
Je ne veux point ici du maistre d'Alexandre, Touchant l'art poétic les préceptes t' apprendre : Tu n'apprendras de moy conmient joOcr il faut Les misères des Rois dessus un eschaflfaut :
Je ne t'enseigne l'art de l'humble Comœdie, Nie du Meonien la Muse plus hardie :
Bref je ne monstre ici d'un vers horacien Les vices et vertus du f>oéme ancien :
Je ne dépeins aussi le Poète du Vide, La Court est mon auteur, mon exemple et ma guide. Je te veux peindre ici comme un bon artisan De toutes ses couleurs l'Apollon Courtisan :
Où la longueur sur tout il convient que je fuye Car de tout long ou\Tage à la Court on s' ennuyé.
Celuy donc qui est né (car il se faut tenter Premier que l'on se vienne à la Court présenter) A ce gentil mcstier, il faut que de jeunesse Aux ruses et façons de la Court il se dresse. Ce précepte est commun, car qui veut s'avancer A la Court, de bonne heure il convient commencer. Je ne veux que longtemps à l'estude il palisse, Je ne veux que resveur sur le livre il vieillisse, Fueilletant studieux tous les soirs et matins Les exemplaires Grecs et les auteurs Latins.
Ces exercices-là font l'homme peu habile, Le rendant catarreux, maladif et débile, Solitaire, fascheux, taciturne et songeard, Mais nostre Courtisan est beaucoup plus gaillard,
LE POETE COURTISAN 21 3
Pour un vers allonger ses ongles il ne ronge, Il ne frappe sa table, il ne resve, il ne songe. Se brouillant le cerveau de pensemens divers, Pour tirer de sa teste un misérable vers, Qui ne rapporte ingrat, qu'une longue risée Partout où r ignorance est plus authorisée.
Toy donc qui as choisi le chemin le plus court, Pour estre mis au rang des sçavans de la Court, Sans mascher le laurier, ne sans prendre la peine De songer en Parnasse, et boire à la fontaine Que le cheval volant de son pied fit saillir, Faisant ce que je dis, tu ne pourras faillir.
Je veux en premier lieu que sans suivre la trace (Comme font quelques-uns) d'un Pindare et Horace, Et sans vouloir comme eux, voler si hautement, Ton simple naturel tu suives seulement; Ce procès tant mené, et qui encore dure.
Lequel des deux vaut mieux ou l'art ou la nature, En matière de vers, à la Court est vidé :
Car il suffit ici que tu soyes guidé Par le seul naturel, sans art et sans doctrine. Fors cest art qui apprend à faire bonne mine. Car un petit sonnet qui n'a rien que le son.
Un dizain à propos, ou bien une chanson, Un rondeau bien troussé, avec une ballade (Du temps qu'elle couroit) vaut mieux qu'une Iliade. Laisse-moy doncques là ces Latins et Grégeois, Qui ne servent de rien aux Poètes François, Et soit la seule Court ton Virgile et Homère, Puisqu'elle est (comme on dit) des bons esprits la mère La Court te fournira d'argumens suflîsans.
Et seras estimé entre les mieux disans Non comme ces resveurs,^qui rougissent de honte, Fors entre les sçavans, desquels on ne fait compte. Or, si les grands seigneurs tu veux gratifier. Argument à propos il te faut espier :
Comme quelque viaoire, ou quelque ville prise, Quelque nopce, ou festin, ou bien quelque entreprise. De masque ou de toumoy : avoir force desseins Desquels à ceste fin tes coffres seront pleins. Je veux qu'aux grands seigneurs tu donnes des devises, Je veux que tes chansons en musique soyent mises,
Et à fin que les grands parlent souvent de toy,
Je veux que Ton les chante en la chambre du Roy.
Un sonnet à propos, un petit épigramme
En faveur d'un grand Prince, ou de quelque grand' Dame,
Ne sera pas mauvais, mais garde-toy d'user
De mots durs, ou nou\'eaux, qui puissent amuser
Tant soit peu le lisant : car la douceur du stile
Fait que Tindoae vers aux oreilles distile :
Et ne faut s'enquérir s'il est bien ou mal fait,
Car le vers plus coulant est le vers plus parfait.
Quelque nouveau Poète à la Court se présente. Je veux qu'à l'aborder finemeut on le tente.
Car, s'il est ignorant, tu sçauras bien choisir. Lieu et temps à propos, pour en donner plaisir. Tu produiras partout ceste beste, et, en somme, Aux dépens d'un tel sot, tu seras gallant homme. S'il est homme sçavant, il te faut dextrement Le mener par le nez, le louer sobremeut Et d'un petit sous-ris et branlement de teste Devant !es grands Seigneurs luy faire quelque feste : Le présenter au Roy et dire qu'il fait bien.
Et qu'il a mérité qu'on lui face du bien.
Ainsi tenant tousjours ce pauvre homme sous bride, Tu te feras valoir, en luy servartt de guide : Et combien que tu sois d'envie espoinçonné, Tu ne seras pour tel toutefois soupçonné.
Je te veux enseigner un autre point notable : Pour ce que de la Court l'eschole c'est la table. Si tu veux promptement en honneur parvenir, C'est où plus sagement il te faut maintenir ! II faut avoir tousjours le petit mot pour rire, Il faut des lieux communs, qu'à tout propos l'on tire, Passer ce qu'on ne sçait, et se montrer sçavant En ce que l'on a leu deux ou trois jours devant.
Mais qui de grands seigneurs veut acquérir la grâce, Il ne faut que les vers seulement il embrasse, Il faut d'autres propos son stile desguiser.
Et ne leur faut tousjours des lettres deviser. Bref, pour estre en cest art des premiers de ton aage, Si tu veux finement jouer ton personnage, Entre les Courtisans du sçavant tu feras, Et entre les sçavans courtisan tu seras.
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Pour ce te faut choisir matière convenable.
Qui rende son autheur aux lecteurs agréable : Et qui de leur plaisir t'apporte quelque fruict. Encore pourras-tu faire courir le bruit, Que si tu n'en avois commandement du Prince Tu ne Texposerois aux yeux de ta province, Ains te contenterois de le tenir secret :
Car ce que tu en fais est à ton grand regret.
Et A la vérité, la ruse coustumiere Et la meilleure, c'est rien ne mettre en lumière : Ains jugeant librement des œuvres d'un chacun. Ne se rendre sujet au jugement d'aucun.
De peur que quelle fol te rende la pareille, S'il gaigne comme toy des grands Princes l'oreille.
Tel estoit de son temps le premier estimé Duquel si on eust leu quelque ouvrage imprimé, Il eust renouvelle (peut-estre) la risée De U montagne enceinte : et sa Muse prisée Si haut auparavant, eust perdu (comme on dit) La réputation qu'on luy donne A crédit.
Relire doncques ce poinct : et si tu m'en veux croire, Au jugement cornimun ne hasarde la gloire.
Mais sage soit content du jugement de ceux Lesquels trouvent tout bon, auxquels plaire tu veux, Qpi peuvent t'avancer en estats et offices.
Qui te peuvent donner les riclies bénéfices, Non ce vent populaire, et ce frivole bruit Qui de beaucoup de peine appone peu de fruict.
Ce faisant, tu tiendras le lieu d'un Aristarque, Et entre les sçaN-ans seras comme un monarque. Tu seras bien venu entre les grands seigneurs. Desquels tu recevras les biens et les honneurs. Et non la pauvreté des Muses l'héritage.
Laquelle est à ceux-là réservée en partage, Qui desdaignant la Court, fascheux et malplaisans. Pour allonger leur gloire, accourcissent leurs ans.