‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 10 sur 72 · La cointessû do Ru il lé · texte numérisé non relu

La cointessû do Ru il lé

A MADAMK LA BARONNE DE TOCQlIEY[LLE

Hainpslead, 2*2 mai 1855.

Je reçois à l'instant, ma chère petite sœur, une lettre de vous, telle que vous savez si bien les écrire : c'est-àdire pleine de cette véritable amabilité de cœur qui fait qu'après avoir lu avec bien du plaisir la lettre, on rêve pendant longtemps à l'écrivain. Vous savez que j'ai toujours eu pour vous, depuis que je vous connais, une bien vive et bien sincère amitié. Ce sentiment s'est encore augmenté dernièrement par tout ce qui s'est passé entre nous. Je ne puis mieux reconnaître la tendresse toute fraternelle que vous m'avez témoignée, qu'en ayant toujours pour vous la conflance entière que j'ai en ce moment. Mon père vous a, sans doute, dit quel petit mal physique insupportable était venu attrister mon esprit, déjà peu disposé à la gaieté. Dieu merci! Je crois être

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guéri : mais ça n'a pas été sans peine. Voilà près do quinze jours que j'ai quitté Londres pour venir habiter une petite maison dans un charmant village qu'on nomme Hampstead.Tai vécu là dans une solitude presque complète. J'avais exigé que Beaumont restât à liOndres; l'idée de lui faire perdre le fruit de son voyage m'était insupportable. Il venait seulement, tous les deux jours, déjeuner avec moi. Je ne voyais donc personne, à l'exception d'un jeune homme très-distingué qui traduit mon ouvrage en anglais, et qui habite Hampslead avec sa mère. Ces aimables gens m'ont comblé de soins, et je suis sûr qu'ils me mettent maintenant au nombre de leuris amis, comme moi je les compte au nombre des miens. On me défendait de marcher, mais non de prendre l'air. Ma pelite maison es.l entourée d'arbustes en fleurs. Au bout de l'horizon, on aperçoit Londres et sa fumée. Tout l'espace intermédiaire est rempli par une campagne délicieuse que le printemps couvre de tontes ses jolies couleurs.

Je vous dis tout cela pour vous faire comprendre comment ces douze jours de solitude, au lieu de laisser une trace fâcheuse dans mon espiît, sont au contraire, jusqu'à présent, le temps le plus agréable que j'aie passé en Angleterre. Je me suffisais à moi-même avec une facilité qui m'étonne. J'écrivais, je lisais, je rêvais surtout, assis dans ce que j'appelais pompeusement mon jardin (un petit bosquet pas plus grand que votre boudoir). Souvent je me trouvais plongé pendant une heure dans un de ces étals d'équilibre parfait, physique

A >IADAIIE LA COMTESSE: [lE GRANCEV. 125

et moral, pendant lesquels on songe à mille objets à la fois, qui tous vous apparaissent a travers un nuage ; une sr;i te de demi-sommeil du corps et de Tàme qui m'a toujours semblé plein de charme. Le soir venait et la journée avait glissé dans réiernitc sans effort et sans bruit. Ce serait presque avec regret que je quitterais ce iîeu, si je ne sentais que je ne suis pas venu en Angleterre pour rêver, mais pour penser et pour voir. J'ai pris hier au soir congé de mes bons amis de Hampslead. Ils m'ont bien prié de venir les revoir, ce que je fei-ai sans doute. Dans une heure je retourne à Londres.

A MADAME LA C0)iTESSE DE GRANCET

Kilkenny, 26 juillet 1855.

Je vous prie, ma chère cousine, de vouloir bien étendre devant vous une carte d'Irlande, et d'y rechercher on certain lieu appelé Kilkenny. C'est une petite ville du sud de l'Irlande. Ce lieu, presque imperceptible sur la carte, a dans ce moment l'avantage de me posséder. Hais sa gloire sous ce rapport sera trcs-passagère, car je m'en ¥ats demain. Je suis.venu ici attiré par les assises. Xc pouvant plus juger moi-même ni condamner personne, j'ai voulu avoir le plaisir de voir faire ces choses par d'autres.

Gîla ne vous rappelle-t-il pas la fable de la chatte qui avait été méfaroorphosée en femme, et qui se surprenait

120 COUUbSl'ONDANCK.

(încîore counmt aprfts les ral8? Pour un philoHoplie comnu* moi, il n'y a rien, du resle, dr» plus cur-icux que les assise». Cesgens-ei c^imnnellenl les plus singuliers mmfis du monde. Quand on veut faire un bon marché avec son voisin, devinez, par exemple, comment on s'y prend ? On Taltend la nuit, au coin d^un bois, avec la Bibir d'une main et un pistolet de Taulre, et on lui fait jurer qu'il vendra sa denrëe à moitié prix. Si le lendemain matin il omet de le faire, on le tue. Vous sentez bien qu'un homme qui viole un serment fait sur la Bible, ne mérite aucun pardon. I^e grand point e&l de ne pas jurer. Car la chose faite, de gré ou de force, on est un homme ruiné ou mort. Nous serions peut-être restés plus longtemps ii Kilkenny, si les avocats qui suivent les assi<?es, n'avaient imaginé de vouloir nous donner, à mon compagnon et à moi, en qualité de confrères, un grand dîner. La perspeclivc d'un repas de quatre-vingis personnes, durant six heures, arrosé de vingt-cinq toasts au moins, et accompagné de deux ou trois grands discours, enfin d'un véritable festin anglais, nous a effrayés et nous a déterminés à fuir.

Ce pays-ci est divisé de la manière la plus violente entre deux partis qui sont tout à la fois religieux et politiques. En arrivant à Dublin, chacun de ces deux partis a voulu s'emparer de nous et nous faire voir les objets à travers sa lunette. Nous nous sommes laissés faire en vrais Normands, sans jamais dire ni oui ni non. On rïous a donc bourrés de lettres de rcîcommandation [>our l'inlérienr du pays, et nous sommes partis. A la première

A NADAXË LA COUTE^SSE DE GkA3îCE¥. 127

auberge nous avons examiné nos leltres, el nous avons découvert qu'on ne nous avait guère adressés qu'à des pr^res ; rien que des Révérends^ mais des Révérends de différentes espèces. U aurait été dangereux de s'y trom- [ler. Les uns étaient catholiques et les autres protestants. Nous avons continué notre chemin, et à chaque endroit nous allons voir nos deux curés, qui eux-mêmes ne se voient jamais entre eux. Nous comparons le soir ce qu^ils nous ont dit. Le ministre protestant est en général un saint homme, que Dieu n'a point accablé de travaux ; il a une vingtaine de mille livres de rente, quarante paroissiens et une petite église gothique, qui fait fabrique au bout du parc. Celui-là trouve que tout est dans l'ordre, et il cherche en vain comment les choses pourraient aller d'une autre manière. T^e curé catholique a une petite maison, un plus petit dîner, cinq à six mille paroissiens qui meurent de faim, et partagent avec lui leur dernier sou ; et il se figure que cet état de choses n'est pas le meilleur possible. Il pense que si le minisire prolestant avait un peu moins et la pauvre population catholique un peu plus, la société y gagnerait, et il s'étonne que cinq mille catholiques soient obligés de payer vingt mille livres de rente pour défrayer le culte de quarante protestants. Mais c'est là un langage tout h fait révolutionnaire, et qu'on ne saurait souffrir.

Je vous défie, ma chère cousine, quelques efforts d'imaginalion que vous fassiez, de vous figurer la misère de la fiopulalion de ce pays. Nous entrons tous les jours dans des maisons de boue, couvertes en chaume, qui ne contiennen t

i:8 COnnESPONDANCK.

pas un Kcul meuble, sinon une inarmilc pojir cuire les pommes de terre. Je me croirais revenu dans les hultes à(* mes amis, les Iroquois, si je voyais un trou préparé pour laisser passer la fumée. Ici la fumée sort par la porJc, ce qui donne un avanlaf^c décidé, selon mes faibles lumi(nT8, h rarchitcclure iroquoise. Mais je confessa; que ce r[ui me choquait le plus dans le commencement, élait de trouver un cochon établi au milieu de la famille. Je respecte infiniment les cochons, mais je ne puis croire que les vues de la Providence aient été d'en faire les (compagnons habituels de riiomme. Du reste, je vous dirai que de C4»tte société résulle un progrès sensible dans la civilisation du crjchon.

Le cochon irlandais se prêle aux jeux innocents de la famille de son hôle avec une aménité parfaite. Il n'est pas rare de voir les enfants de la maison pendre à son cou. Loin de s'en indigner, il témoigne sa satisfaction par des grognements pleins de douceur; c'est un sihkîtacle charmant, un tabIJlau très-touchant du bonheur champêtre.

Mais quand on n'y est pas habitué il vous choque, comme je le disais tout à l'heure. Ce sont les riches en Irlande qui sont en état de coucher avec un cochon. Quand il se vautre complaisamment au milieu de la chambre, le propriétaire de la maison le considère avec orgueil, et je suis si bien entré dans ce sentiment, que lorsque je veux chercher un abri contre la pluie, j'ai bien .soin de choisir un appartement où se trouve un cochon. Qnand je n'aperçois que des hommes, je vais ailleurs.

AL COMTt LOIIS DE KKIIGOULAV. M'J

Me Yoicr au bcul de ma leUre, ma clière cousine, e( je n'ai point encore parlé de ce qui m'inléresse, qui esl i c que j'ai laissé en France.

Li dernière lettre de mon père me parlait de vous, et me donnait de bonnes nouvelles de voire santé. Malheureusement il n'en était pas ainsi de celle de Marie de Mac-Mahou *. Celle-là m'inquiète et me désole. Je crains bien que mon fKiuvre oncle ne so!t encore frappé dans ce qu'il a de plus cher.

Adieu, ma chère cousine; pensez quelquefois, je vou^s prie, au voyageur, el gardez-lui un peu de votre amitié. 11 y lient beaucoup. Mille souvenirs à M. de Grancey. Si vous voulez me répondre, je serai à Dublin du. 10 au 15 aoûl, et en m^y adressant vei-s le 7 une leUre, posie rcstanle, vous èles sûre qu'elle me parviendra.

Adieu encore une fois, ma chère cousine.

Al COMTE LOUIS DE KËRGORLAY

Dabtin, juillet 1855.

Une des choses qui me frappent le plus en Irlande,

c'est de voir combien le sentiment religieux y conserve de puissance, sans devenir absorbant et destructeur de tout autre mobile des actions humaines. Rien ne ressi^rable moins à ce qu'on voit dans tant d*autres pays catholiques, où le grand nombre ne pense point à la reli-

* Madame de Mac-Maboo, née Marie de Rosambo. Son mari, le mar^piis de Mac-Mahon, &ière ainû du maréchal duc de Vagenla.

150 COUUESPONDAKCE.

gion, et le petit ne pense qu'à elle. J'ai toujours cru qu'il y avait du danger même dans les passions les moilleures (juand elles devienneilt ardentes et exclusives. Je n'excepte pas la passion religieuse... Je la mettrais même en tête, parce que, poussée à un certain point, elle fait, pour ainsi dire, et plus qu'aucune autre, disparaître tout-ce qui n'est pas elle, et crée les citoyens les plus inutiles ou les plus dangereux au nom de la morale et du devoir. Je te confesse que j'ai toujours {in petto) considéré certains ouvrages ascétiques, quand on voit en eux autre chose qu'un enseignement destiné à la vie claustrale, comme souverainement dangereux. Il n'est pas sain de détacher de la terre, de ses intérêts, de ses affaires, même de se^ plaisirs, quand ils sont honnêtes, au point que ces ouvrages l'enseignent ; et ceux qui vivent de la lecture de semblables livres ne peuvent guère, en acquérant des vertus privées, manquer de perdre tout ce qui fait les vertus publiques. Une certaine préoccupation vive des vérités religieuses, et n'allant pas jusqu'à l'absorption de la pensée dans l'autre monde, m'a donc toujours paru l'état le plus conforme à la moralité humaine sous toutes ses formes. C'est ce milieu dans lequel on reste plus souvent, ce me semble, en ce pays que chez aucun autre peuple que je connaisse.

A UâDAMë la comtesse DE GRANCEY. 131

Paris, 7 août 18S5.

En arrivant Tautre jour à Paris, ma chère cousine, j'ai appris .une nouvelle qui m'a fort contrarié : mon père m'a appris que vous m'aviez écrit à Dublin. Or, je n'ai pas reçu votre lettre : grande cause de désappointement.

Maintenant il s'agit d'expliquer pourquoi j'ai pei*du cette lettre; car, enfin, il ne faut calomnier personne, pas même le gouvernement qui se charge de nous faire correspondre. Ce qui fait que j'ai perdu votre lettre, c'esl que je suis parti de Dublin avant l'époque Gxée. Et pourquoi cela? je ne sais si j'oserqi l'avouer à la haute et puissante châtelaine de Grancey. Je manquais d'argent ; rien que cela. J'avais en perspective le mont-de-piété, et il m'a fallu revenir comme un trait, afin d'éviter d'y avoir recours. Avoir passé sa vie pendant quati*e mois chez des lords ou de riches Révérends, et retourner dans sa patrie sans culotte I Morbleu! c'eût été dur. C'est ce qui me serait pourtant arrivé, ma très-chère cousine, si je n'avais trouvé à Southampton un bateau à vapeur qui a consenti à me mener à Guernesey pour cinq francs.

Soixante lieues pour cinq francs; ce n'est pas cher ! mais aussi je n'étais pas logé comme un prince. J'avais des compagnons de voyage fort malpropres, et plusieuis ibis je me suis écrié avec douleur : 0 mes chers cochons

ir»2 coi; RKS POND ANGE,

irlandais, où eles-vous? Jo suis arrive eiiliii à Gucrnehoy. Il me restait un pelit ëcu. Tout en philosophant sur le port, j'entends quelqu'un qui me dit : Gomment vous^ porlez-vous, monsieur le comle? Je me retourne et j'aperçois un Bas-Normand fort gros et très court, que je reconnais pour le capitaine d'un bateau pêcheur de Cherbourg. Je le regarde avec une satisfaction inexprimable. Vous sentez que c'est toujours agréable de s'entendit; appeler monsieur le comte, surtout quand on n'y est pas habitué. Et puis! vous imaginez bien qu'on ne fait point payer à un comte son passage d'avance. C'était le point, et je Taperçus du premier coup d'œil. Mais je n'en montrai rien, et je dis d'un air de condescendance : Mon ami, des affaires de la plus haute importance, des affaires conséquentes, en un mot , me font désirer de quitter Guernesey dans le plus bref délai. La barque de mon homme était déjà sous voiles et semblait n'attendre que moi. J'y monte. Six heures après j'étais à Cherbourg. Je grimpe sur le quai, et je m'écrie en parlant à Téquipage : Mes amis, je vais tout à l'heure envoyer mon homme d'affaires régler mon passage, mais en attendant, je donne vingt francs de pourboire aux matelots. On crie : Hurrah ! et c'est ainsi que je suis rentré en France couvert de gloire et sans le sou.

Je ne sais pourquoi, ma chère cousine, je ne puis vous écrire sans vous raconter quelques folies. Ce n'est pas pourtant qu'aujourd'hui je sois gai le moins du monde. Tout ce que j'ai vu en renliant dans Paris, ne m'a pas, je vous assure, perlé à la joie. Mais il n'y a rien

A M. LK COMTE MOLE. iT^ù

de plus triste que ceux qui rient bien fort. J'ai fait ce*' remarque depuis longtemps. J'ai trouvé ma mè"* souffrante, plus que je ne l'ai encore vue; et Marie, savez son état; c'est une lampe qui s'éteint.

Mais je ne veux pas vous en dii*e davantage, ma chère cousine ; sans cela la fin de ma lettre ne ressemblerait guère au commencement, et je tiens à ne pas trop vous attrister, s'il est possible.

Permettez-moi donc de terminer en vous assurant de ma bien vive affection, ce qui est la plus grande vérité que contienne cette véridique épîlre.

Rappelez-moi, je vous prie, au bon souvenir de votre mari.

A M. LE COMTE MOLi:

f^ris, août 1835.

Monsieur,

Je me suis prësenlé, il y a deux jours, à votre porte, i!t j'ai appris avec un vif rpgî'et que vous veuiez de partir pour la campa^îne. Je me suis également présente / madame d'Aguessean, qu ou m'a dit cire ausêi ab- ^%c suis Hini-iTirme que pour deux jours irml f\nre incessamment un pelil is ; mais je ne veux point partir sans le la reconnaissance que m'a fait roçno (le vous en Angleterre, el n'avoir pu profiler, ron^.r.^e

154 CORRESPONDANCK.

je le désirais, de la permission que vous me donniez de vous écrire encore. J'étais en Irlande au moment où votre lettre est arrivée à Londres ; elle a fait beaucoup de chemin avant de me rencontrer, et ne m'a trouvé enfin qu'au moment où j'allais m'embarquer pour la France. C'est à celte circonstance fortuite que je dois attribuer d'avoir laissé languir une correspondance, à laquelle j'attache, comme vous pouvez croire, infiniment de prix.

Je viens de relire votre lettre, monsieur; et je trouve que je vous sais encore moins de gré de toutes les choses aimables et souvent beaucoup trop flatteuses qu'elle contient, que du conseil plein de sagesse, et, je no crains pas de le dire, d'amitié que vous m'y donnez, de ne point me presser d'écrire encore. Dans les premières, j'ai reconnu voire obligeance et voire politesse ; j'ai vu dans le second, votre amitié ; et j'en ai été vivement- touché. Je pense comme vous , monsieur , qu'après un livre qui a en quelque succès, il ne faut point se hâter de reprendre la plume. Aussi je n'ai jamais eu pour objet, en allant en Angleterre (quoi qu'en ail dit, à mon insu, mon libraire dans le Journal des Débats)^ de réunir les éléments d'un nouvel ouvrage.

En entreprenant ce voyage, j'avais pour but uniqut' de rétablir ma santé, un peu ébranlée, et de me procurer en même temps le plaisir rationnel que donne la vue d'un grand peuple s'agitant au milieu d'une grand*» révolution. Tel a été l'objet de mon voyage, et tel en sera aus^i le résultat. Je crois avpir recnoilli pn Angle-

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