BI. ROYER-COLLAHD A A. DE TOCQUEVILLE
Chàteauyieux, 28 septembre 1857,
Oui, monsieur, je vous gronde puisque vous fn'en donnez la permission. Oui; vous avez torly lorsque votre impatience dévore le temps. Mais ne vous en découragez pas. Vous avez en vous-même le remède de celle maladie darts le besoin de bien faire. C'a été, vous le savez, le besoin de tous les esprils supérieurs, et nous lui devons la perfection de leurs œuvres. Ainsi, je suis avec vous lorsque vous vous imposez de ne pas laisser aller une idée, aji^anl que vous l'ayez mise dans tout son lustre, et ce lustre c^est la clarté, la simplicité, la concision, la pureté et la plénitude de l'expression ; ce qui fait enfin que ce qu'on dit, c'est précisément ce qu'on a voulu dire. A cette lutte, vous deviendrez athlète et vous vainaez dans les jeux olympiques. Tout dégradé qu'est ce lemps ci, il est encore plus capable d'admiration qu'il ne Test d'un vrai respect. Je comptais attendre l'ordonnance pour vous écrire, mais je trouve le temps trop long, et je la préviens. Elle ne vous apprendra rien. Elle
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m'apprendra, à moi, combien de tem^ j'ai encore à passer ici. Je ne m'en irai pas ^ans vous en donner avis, car je veux que vous sachiez où me prendre. Yous êtes dans ]a raison, laissez faire sans trop vous produire el sans vous dérober. Vous appartenez à la Providence- Résignez-vous donc à ce qui arrivera. Vous aurez Heu de vous consoler, quel que soit l'événement. L'étiit de notre société vous est connu comme si vous étiez vieux. Ni Tordre social, ni le gouvernement ne sont assis. Tout s'écroulerait au premier choc. Il est vrai qu'on ne voit pas dans les natures actuelles de main capable de l'imprimer. Mais il n'est pas toujours besoin de marteau contre des édifices mal construits ; un coup de vent peut suffire. Sans m'occuper aucunement de mon élection, je reviendrai à la Chambre, si d'eux-mêmes les électeurs qui m'y ont envoyé neuf fois m'y renvoient encore. J'y reviendrai, non pour prendre part aux affaires courantes, mais dans cette confiance présomptueuse, qu'il y aura peut-être telle circonstance, tel jour où il me serait permis de devancer les hommes de ce temps-ci et d'oser ce qu'ils n'oseraient pas.
Ce qui surabonde en vous, monsieur, me manque. Je n'ai point d'entreprise. C'est en grande partie la faute du temps où je suis né et que j'ai traversé.
Je retourne à mes vieilles études philosophiques et lit-, téraires. Il s'en faut bien que dans le cours de ma longue vie j'aie épuisé les classiques anciens et modernes. Plus avant on pénètre dans cette mine et plus on y découvre. Loin donc que mon loisir me pèse, il ne me suffit pas.
M. ROYER COLLARD A A. DE TOCQLEVILLE. lîiO
Mes mauvaises disUaclions sont beaucoup dé lettres à écrire et de sollicitations à repousser. I^ seule bonne est Valençay : mais elle est rare ; à la distance de six lieues, avec de mauvais chemins. Je puis vous assurer que vous n'y êtes point publié.
Adieu, monsieur. J'ai à cœur que vous me rappeliez à M. de Beaumont, et avant tout à madame de Toc(]ueville, à qui je garde un souvenir respectueux. Pensez quelquefois à moi, qui penserai beaucoup à vous toute ma vie.
RoVER-CoLLAUD.