M. ROYER-ÇOLLARD A A. DE TOCQUEVILLE
Clialnauvieux, 21 novembre 1857.
Je reçois* à mon retour de Champagne la lettre que vous avez pensé à m'écrire en quittant Tocqueville. Je vous en remercie. J'ai lu avec un vif intérêt cette campagne électorale que vous venez de faire, vos chagrins, vos joies, vos espérances ; je rajeunis de quarante ans en vous lisant. Je ne tiens pas absolument à ce que vous ayez échoué ; cependant je le préfère. Vous me demandez pourquoi et quand donc il sera temps. Il me semble que nous nous sommes déjà expliqués là-dessus. Vous êtes jeune et destiné à traverser bien des événements ; il n'est pas avantageux de s'être engagé de si bonne heure, au risque d'être jeté violemment hors de sa route, et si violommonl qu'on n'y |ieutplus rentrer. Votre caractère est
complet et votre esprit très-près de ce qu'il sera jamais ; mais votre autorité n'est pas ce qu'elle sera plus tard ; et il TOUS importe, il nous importe encore plus qu'à vous, qu'elle soit établie et autant inattaquable qu'il est possible quand elle se produira dans les aiïaires publiques. Ne vous ai -je pas dit que vous appartenez à la Providence? Laissez-la vous appeler quand votre moment sera venu . Il viendra et peut-être encore trop tôt. Mais à quels signes pourrez-vous reconnaître qu'il est venu? Je vous demande pardon d'oser vous répondre et suivre avec vous une telle controverse; mais puisque vous le voulez, je vous dirai que le moment sera venu quand vous aurez terminé votre grande entreprise, et mis par là le sceau à votre réputation. Car vous serez plus fort, plus puissant, plus imposant; et cette considération a d'autant plus de poids que vous ne terminerez peut-être pas si vous êtes jeté dès à présent dans le mouvement des affaires. La vie du député, aujourd'hui, est une vie vulgaire, si même elle n'est pas abrutissante pour le grand nombre. Ce n'est pas là qu'il faut chercher la gloire, il ftiut l'y apporter. Achevez donc d'abord votre livre; ce sera là un signe providentiel.
Il n'est pas besoin que je m'explique davantage. Vous faites plus que me comprendre ; vous m'achevt z. J'ai fait près de deux cent cinquante lieues, non pour assurer mon élection, qui n'était pas douteuse, mais pour revoir des lieux que j'ai longtemps habités et des personnes qui me sont chères. C'est un adieu aux vivants et à ceux qui ne sont plus. Le discours que vous louez trop n'est point
A M. LÉON FALOllEK. 11
adressé au temps nia ceux qui Tonl euleudu. J'ai pnrlé pour moi : je me suis salisfail. S'il a un mérilc, c'est d'être les seules paroles que j'aie pu et dû prononcer dans la circonstance. Vous en ferez de meilleurs et de ])Ius retentissants.
Une lettre de vous que je ne dois pas demander dans les courts moments que vous passerez à Paris, me trouverait ici jusqu\au 5 décembre; passé le 8, je serai à Paris. Adieu, monsieur; je suis heureux des sentiments que vous m'accordez. Nommez-moi, je vous prie, à madame de Tocqueville.