A M. ROYER-COLLARD
Baugy, 4 aviil 1838.
Je VOUS écris, monsieur, pour mériter une réponse qui me donne de vos nouvelles. Quant à moi, la monotonie de ma \ie me laisse bien peu de choses à dire. Je suis arti de Paris le lendemain du jour où nous nous som-
renconlrés en si
ivuî^e eoiiipn^mie ; j ai en>
egrei de n'avoir pu vous aller voir; liien que je
LIS reneonlrer, yinma mieux
pour niul (otit seul que
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îc après lui sa trace.
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mériter de réussir. Je travaille 'souvent avec passion, mais bien rarement avec plaisir. Le sentiment de Timperfection de mon œuvre m'accable; j'ai devant les yeux sans cesse un idéal que je ne puis atteindre ; et quand je me suis bien fatigué à m'en approcher, je m'arrête et reviens sur mes pas, plein de découragement et de dégoût. Mon sujet est bien plus grand que moi, et je m'en afflige en voyant le peu d'usage que je fais d'idées que je crois bonnes. Il y a une autre maladie inlellccluelle qui me travaille sans cesse : c'est une passion effrénée cl déraisonnable pour la certitude. L'expérience me montre chaque jour que ce monde n'est plein que de probabilités et d'à-peu-près, et cependant je sens croître indéfiniment au fond de mon âme le goût du certain et du complet. Je m'acharne à la poursuite d'une ombre vaine qui m'échappe tous les jours, et que je ne puis me consoler de ne pas saisir. Tous ces sentiments divers rendent mon travail agité, pénible, inégal, plein de retours fâcheux sur moi-même, d'exaltation momentanée et de refroidissements subits ; mais il faut oublier ces misères du chemin et marcher fermement, les veux attachés sur le but.
Je ne vous parlerai guère de la politique, que je n'aperçois qu'à travers un nuage, et à laquelle mon âme est trop occupée ailleurs pour s'attacher. Je vous étonnerai peut-être en vous disant que parmi tant de projets de lois qu'on a entassés sur le bureau de la Chambre, il n'y en a qu'un qui m'intéresse vivement et qui me paraisse avoir une grande portée sur l'avenir, et que celte loi est celle
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des sociétés en commandite. Le monde tourne à l'industrie, parce qu'il court au bien-être. Il me semble, quoi qu'on fasse, que les passions industrielles vont devenir les plus fortes de toutes. Dans un siècle comme le nôtre, livrer à l'arbitraire du gouvernement la direction de l'industrie, c'est remettre dans ses mains un pouvoir immense et que l'avenir accroîtra sans cesse ; c'est lui donner le contrôle sur ce qui va, suivant moi, devenir les passions les plus vives et les plus intimes du cœur humain; ou plutôt c'est lui livrer le cœur même des générations prochaines. Je crois qu'il est possible d'atténuer beaucoup, sinon de détruire par des moyens réjDressifs, le mal très-réel dont on se plaint en ce moment; mais je ne vois qu'avec une grande crainte les moyens préventifs qui ont éléinvenlés jusqu'à présent; et le projet du gouvernement, qui peut momenlanément faire du bien, me paraît de nature à produire un mal durable : c'est un grand bout de plus ajouté à la longue chaîne qui déjà enveloppe et serre de tous côtés l'existence individuelle.
Mais en voilà assez long sur la politique ; je retourne à mon œuvre que je n'inlerromps de temps en temps, quand je suis faligué, que pour relire Plutarque. C'est livreinsteà lire de nos jtmrs, mais singulièrement Hachant. Ces hommes do Pliiliir^jue, surtout les Grecs, princip^ileiDont r^ 'v<]\ii\\Av^ pnr le côlé qui nous .,ui\l niissi honnêtes, plus saji« ]>iiis^nnis qu'eux. Mais au si-Mliment et le goût de la liommeneh^s aban-
donnent jamais. Lors même que leurs vices les font tomber au-dessous de Thumanité, on voit qu'ils aperçoivent encore quelque chose au-dessus d'elle. . .
Vous voyez, monsieur, que je retombe toujours, en vous écrivant, dans les mêmes idées. Cela vient surtout, je pense, de ce que je ne sais comment les confier à d'autres. Il ne me convient en aucune façon de m'ériger en censeur de mon temps ; c'est un rôle que je n'ai nullement le droit de prendre, et que mon âge rendrait aussi déplacé que ridicule. Ce n'est qu'après avoir fait de grandes choses qu'on peut être reçu à se plaindre que les contemporains n'en font pas,