AU BARON EDOUARD DE ÏOCQUEVILLE
Tocque'villc, 24 août 1842.
J'ai reçn dimanche, au moment où j'allais partir de Paris, mon bon ami, une lettre de loi qui m'a affligé. Tu
wi 13
as allaché à mon silence, beaucoup trop prolongé, je l'avoue, une signification qu*il est assurément bien loin d'avoir, et que lu ne devrais jamais lui donner. Le soir même de Téleclion, mon premier soin a été de l'écrire le résultat de cette grande affaire. Toi el mon père, vous tirer l'un et l'autre d'inquiétudes, vous fair&partager ma satisfaction : telles ont été mes premières pensées. Assurément le refroidissement que tu as l'air de supposer n'était pas encore commencé à ce moment-là. Après l'élection il m'a fallu courir le pays. J'avais dit que je ne ferais pas de visites électorales avant la bataille, mais que j'irais remercier mes amis après ; c'est ce que j'ai fait, .fêtais de retour à Tocqueville deux jours avant mon départ pour Paris. Je ne t'ai point écrit, parce que j'espérais pouvoir m'échapper et aller à Baugy. La Chambre, en effet, a été cinq jours sans séance publique. Mais des réunions de bureaux et diverses circonstances dont je n'ai pas élé le maître m'en ont emj ôché. Voilà toute mon histoire : de la fatigue, des préoccupations, de l'agitation d'esprit, l'espérance de te voir bien lot. Imagine tout cela, figure-loi mille autre choses encore si tu le veux ; mais, pour Dieu, ne va pas te jeter dans les rêves pénibles que contient ta lettre. Tu sais que je t'aime de tout mon cœur; que j'ai l'affection la plus vraie pour ta femme et les enfnnts, que je regarde à bien des égards comme les mic^ns. Croire que le fond précieux de ces attachements s'altère, est une folie! Et pourquoi s'altcrorait-il donc! La vie politique a dans ses jouissances même, à plus forte raison dans ses nombreuses misères,
Al BARON EDOUARD DE TOCQCETILLE. 195
ane sécheresse, une sorte d'arldilc désespérante qui rejelfent vivement Famé vers les jouissances do doBur d les plaisirs de la vie privée, et qui font atladicr ani vraies afTcclioDS du cœur une valeur nouvelle; du moins c'est ce que j'éprouve. Jamais ma femme et deni ou trois amis, à la tète desquels assurément tu es, ne m'ont paru un bien aussi précieux que maintenant. J'avoue ce* pendant que nos communications sont plus rares, el sou* vent moins intimes, bien que la conGance ei I^allacbement ne soient pas moindres. D'où vient cela ? De deux causes : d'une cause matérielle naissant des eompliealions actuelles de ma vie. Je suis jeté sans cesse loin de toi, soit pour les affairés à Paris, soil par la nécessité où nous avons été ces dernières années de rc ter à Tocqueville Tété. Mais il faut reconnaître qu'il y a une cause inlellecluelle aussi. Jusqu'au moment ou je suis enlré à la Chambre, nos deux esprits suivaient précisément la même voie: ils s'occupaient plus ou moins, mais en même temps, d'idées politiques gcnirales,deplijlcsopljie politique. Ils se rencontraient dans ce chemin-là tous le^ jours. Le tien naturellement y est resté. Le mien est entré dans la sphère de la politique pratique, «phèi^ toute différente. 11 en résulte que, sans cesser d'être d'accord sur les sentiments et les idées générales qui doivent diriger la conduite, nous avons moins à nous dire, parce que nous nous occupons de choses «on pab contraires, mais différentes. Mon esprit est obligé d ap- [liquer une parlie de son tcmfMS et de ^a force à réludi^ d'une multitude infiiiie do pdlt« détails au courant d*»-
iOÙ C0BKK8('0NÏU>XE,
Hmlh tu ne peux être ; qui, vu» de loin, ne prâsenlent ^ cun intérêt, qu^on ne peut liien comprendre que ior<»' qu*on a un be^in actuel et incessant de le^ étudier, Dan/^ eetti5 voie mon intelligence n'a point de aminci véritable' avec la tienne, et notre conversation mra^ objeti^ f^'raif nécet^sairement aride et stérile. Je n*ai pas perdu le goût du grand côté de la politique; et quand je puis me retrouver assez de calme d'esprit pour m'y livrer, je h* fais avec bonbeur. liais je le pouvais tous les jours autrefois; je ne le puis plus que de temps h autre ma^ntifnant. Voila la différence, A cAu tu r/*ponds que j ai ioti de me laisser autant almjber par le petit côté ! Ou'il n'd jamais été plus petit que de nctré temps,,. Tu enparl^> bien h ton aise. Ces petits événements, conduits par d<> iiommes, pour la plupart fort petits, n'en exercent p/^«^ moins une influence journalière sur toule Texistenee ^le celui qui s'est (ounéau milieu d'eux. S'ils ne \feu\eut lui apporter de bien grandies et de bien nobles émotion^», ils tourmenteni, agitent, persécuti^nt sa vie à chaque in* stanl, f>es événements et les hommes sont petils assurément; mais crois-tu qu'il ne fdillepas une attention soutenue et pour ainsi dire passionnée prmr se conserver libnet intact au milieu de ce labvriuthe de misérables et vilaines pa^-^sions, dans cette fourmilière d'intérêts microscopiques qui s'agitent en tous sens, qu'on ne peut classrr, qui n atioutissent pas, comme cela devrait être, à de grandes opinions c^^mmunes? Le monde [Kilitique de noj» jour*, d.mss.j mobile petitesse, dan^ son d(%ordre per[>é, tuel et sans grandeur, ab^rbe mille fois |>lus tous lesef-