‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 37 sur 72 · AU COMTE LOUIS DE KERGOULAY · texte numérisé non relu

AU COMTE LOUIS DE KERGOULAY

intéresse le public, mais surtout parce qu'il en faut découvrir un qui m'auime moi-même et fasse sortir de* moi tout ce que je puis donner. Je suis l'homme du inonde le moins propre à remonter avec quelque avantage contre le courant de mon esprit et de mon goût ; et je tombe bien au-dessous du médiocre, du moment où je ne trouve pas un plaisir passionné à ce que je fais. J'ai donc souvent cherché depuis quelques années (toutes les fois du moins qu'un peu de tranquillité me permettait de regarder autour de moi et de voir autre chose et plus loin que la petite mêlée dans laquelle j'étais engagé), j'ai cherché, dis-je, quel sujet je pourrais prendre; et jamais je n'ai rien aperçu qui me plût complètement ou.plutôt qui me saisît. Cependant, voilà la jeunesse passée, et le temps qui marche ou, pour mieux dire, qui court sur la pente de l'âge mûr; les bornes de la vie se découvrent plus clairement et de plus près, et le champ de l'action se resserre. Toutes ces réflexions, je pourrais dire toutes ces agitations d'esprit, m'ont naturellement porté, dans la solitude où j'habite, à rechercher plus sérieusement et plus profondément l'idée-mère d'un livre, et j'ai senti le goût de te communiquer ce qui m'est venu dans l'imagination et de le demander ton avis. Je ne puis songer qu'à un sujet contemporain. Il n'y a, au fond, que les choses de notre tempb qui intéressent le public et qui m'intéressent moi-même. La grandeur et la singularité du spectacle que présente le monde de nos jours absorbe trop l'attention pour qu'on puisse attacher beaucoup de prix à ces curiosités historiques qui suffisent aux sociétés

2m) CORRESPONDANCE,

oisives et ërudiles. Mais quel sujet contemporain choisir? Ce qui aurait le plus d'originalité et ce qui conviendrait le mieux à la nature et aux habitudes de mon intelligence, serait un ensemble de réflexions et d'aperçus sur le temps actuel, un libre jugement sur nos sociétés modernes et la prévision de leur avenir probable. Mais quand je viens à chercher le nœud d'un pareil sujet, le point où toutes les idées qu'il fait naître se l'enconlrent et se lient, je ne le trouve pas. Je vois des parties d'un tel ouvrage, jt» n'aperçois pas d'ensemble; j'ai bien les lils, maisla trame me manque pour faire la toile. Il me faut trouver quelque ])art, pour mes idées, la base solide et continue des faits. Je ne puis rencontrer cela qu'en écrivant l'histoire ; en ni'atlachant à une époque dont le récit me serve d'occasion pour peindre les hommes et les choses de notre siècle, et me permolle de faire de toutes ces peintures détachées un tableau. Il n'y a que le long drame de la Révolution française qui puisse fournir cette époque. J'ai depuis longtemps la pensée, queje t'ai exprimée, je crois, de choisir dans cette grande étendue de temps qui va de 1789 jusqu'à nos jours, et que je continue à appeler la Révolution française, les dix ans de l'Empire, la naissance, le développement, la décadence et la chute de cette prodigieuse entreprise. Plus j'y réfléchis, et plus je crois que l'époque à peindre serait bien choisie. En elle-même, elle est non-seulement grande, mais singulière, unique même; et cependant, jusqu'à présent, du moins à mon avis, elle a été reprcduite avec de fausses ou de vulgaires couleurs. Elle jette, de plus, une vive lumière sur l'cpo-

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