ANISÉE
A M. DCFiURE
Saint-Cyr, près Tours, ! I août 1855.
J'ai appris avec quelque inquiétude, mon cher ami, ^<ie madame Dnfaure était partie pour les eaux des Pynêoées. Il me semble que ce vopge n'entrait pas dans ses projets. Je vous prie de me rassurer....
^oos a?ez dû savoir par Rivet, qui nous a raitTamitié
d<* nous visiter, que nous sommes ici très-bien établis,
f-n bon air, dans une maison qui est abritée du vent et
q^ift^i^danl n'est pas >ujetie à Thumidité; j'espère y
nia santé que k muladie de cet hiver a fort
Jusqa^à préseni h crninlede me fatiguer m'a
^i pea mtaHler. Je n'ai pas perdu toutefois
Y ' Tour^ une masse de documents
et bientôt je me mettrai se -
'lUention est de rester ici la
plus grande partie de Thiver ; j*y trouve une paix de l'esprit que je ne rencontrerais pas ailleurs et dans un contact plus direct et plus habituel avec les hommes. Ce remède-là, lui-même, n'est pas souverain; et de tristes pensées viennent de temps à autre me saisir au fond de mon désert comme dans le monde. Mais les attaques de ce mal moral (notre maladie naturelle et inévitable à tous dans le temps actuel) sont plus rares et moins tenaces : ce qui est un progrès. Au milieu de ma solitude, je suis avec bien de l'intérêt ceux de mes amis qui ont conservé une carrière active. Je pense à vous surtout, et apprends avec plaisir que vous prenez dans votre nouvelle profession la place qui vous est due; je n'ai jamais douté qu'il n'en fût ainsi...
La récolte ici est médiocre et le pain renchérit. Cet étal de choses engendre un mécontentement presque aussi stupide que la satisfaction qui précédait. I^e fait est qu'on s'en prend au gouvernement de ce qu'il a trop plu cet été. C'est sa faute : il a voulu passer â l'état de providence ; il faut qu'il subisse les inconvénienls, de même qu'il jouit des avantages du rôle. Je ne vous donne pas d'autres nouvelles, parce que je n'en sais point. La province est comme un caveau muré ; on n'y voit goutte et on n'y entend rien .
A M. BOUCIIITTÉ. 290
A M. BOICIIITTÉ
Sainl-Cyr, 23 septembre 1855.
y ai reçu avec grand plaisir de vos nouvelles, mon cher ami ; je voudrais seulement n'en être pas réduit à n'avoir de rapport avec vous que par lettres. Mais il n'y a pas apparence que nous puissions communiquer autrement ensemble d'ici à fort longtemps ; car nous nous trouvons si bien ici, nous y jouissons d'une paix si profonde et qui Tious était si nécessaire, que nous nous sommes décidés à noQs y fixer pour tout l'hiver. J'y ai apporté ou fait venir des livres; Gustave de Beaumont habile dans le voisinage: ce qui empêche que notre retraite ne devienne une ^lilude. Nous craignons de quitter cet asile tranquille [oor nous retrouver au milieu de la petite agitation tracassante et stérile de Paris. Il y a si loin de ma manière dépenser et surtout de sentir avec celle de la plupart de mes contem|KH^ins, que l'éloignement où je vis d'eux n'a rien de très-pénible ; leur contact l'est souvent bien |« l\ est vrai que par iun>{>an>ison il rend plus agréa- [•socierc de ceux i]uî^ aimmc vous, ont continuera moi en verilable s™] ashie. ..
ïei bien raison de ilirt' que l'avenir est obscur ■I Hiis ' *-i*-^ si>îl ibnsia pratique, soit dans ^vemenls de ce monde, plus je * dans la politique n'est que si ce n'est les idées et les
sentiments régnant parmi un peuple, qui sont les vraies causes de tout le reste. Qu'espérer de bon de ce qui sortira des idées et des sentiments de la France tels qu'une longue et pernicieuse éducation les ont faits? En vérité, je l'ignore.
A M. ODILON BARROT
Saint-Cyr, ce 26 octobre 1853.
Je ne veux pas rester plus longtemps, mon chei* ami, sans vous donner signe de vie et sans obtenir de vos nouvelles par vous-même (car j'en ai eu plus d'une fois indirectement). Comment allez- vous passer votre été? Comment se trouve la santé de madame Barrot et celle de madame votre belle-mère ? Ce sont là les faits les plus intéressants que vous puissiez m'apprendre. Car, quant aux affaires publiques, j'imagine que vous n'en savez pas plus que moi et, assurément, n'y pouvez pas davantage. Nous sommes, l'un et l'autre, de V ancienne cour, comme on aurait dit il y a quatre-vingts ans. Rien- mieux, nous appartenons à un autre âge du monde; nous sommes des espèces d'animaux anté-diluviens qu'il faudra bientôt réunir dans des cabinets d'histoire naturelle pour savoir comment étaient faits, dans ces temps reculés, des êtres assez singulièrement constitués pour aimer la liberté, la légalité, la sincérité : goûts étranges qui supposent des organes absolument différents de ceux dont sont pourvus les habitants du monde actuel. La race ac-
A M. ODILON BARROT. 501
luelle passera elle-même, et sera remplacée par une autre qui sera plus semblable à nous qu'à elle, j'en suis convaincu ; mais assisterons-nous à cette nouvelle transformation? J'en doute; il faudra bien du temps pour effacer les impressions déplorables qu'ont laissées ces dernières années, et pour que les Français reviennent, je ne dis pas au goût passionné de la liberté, mais à cet orgueil d'eux-mêmes, à cette habitude de parler et d'écrire librement, ce besoin de discuter du moins leur obéissance, qui est dans l'esprit du siècle et dans l'instinct le plus ancien de leur race. Quand je songe aux épreuves qu'une poignée d'aventuriers politiques ont fait subir à ce malheureux pays ; lorsque je pense qu'au sein de cette société riche et industrieuse on est parvenu à mettre, avec quelque apparence de probabilité, en doute l'existence même du droit de propriété; quand je me rappelle ces choses et que je me figure, comme cela est la vérité, l'espèce humaine composée en majorité d'âmes faibles, honnêtes et communes, je suis tenté d'excuser cetlc prodigieuse énervation morale dont nous sommes témoins, et de réserver toute mon irritation et tout mon mépris pour les intrigants et les fous qui ont jeté dans de telles extrémités notre pauvre pays.
Je vous écris des bords de la Loire, où j'ai loué une maisonnette quej'habitedepuis cinq mois et dans laquelle je compte bravement rester tout l'hiver. La santé de ma femme s'y est entièrement rétablie; la mienne s'y est raffermie. J'espère que ce bien se continuera et que je sortirai d'ici ayant réparé, en partie, le mal que les agi-
talions de la vie politique m'avaient fait. Je ne puis pas dire que je mène ici une existence gaie ; comment ne pas avoir Tesprit triste en présence du spectacle que nous avons sous les yeux? Mais du moins elle est fort douce. J'ai trouvé à la solitude de bien bons côtés que je ne lui avais pas connus dans d'autres temps. On y est presque à Pabri de cette agitation stérile qu'entretiennent à Paris le contact et la vue de tant de faiblesses et jusqu'à la conversalion des gens qui pensent comme nous, mais qui, comme nous, ne peuvent que parler sans agir. Je suis si convaincu que, quant à présent, la maladie du temps esl Incurable, que le bruit de toutes ces consultations de médecins impuissants m'importune.
La seule chose qui me chagrine ici est d'y mettre si peu à profit pour le travail une si profonde retraite. Jo m'occupe cependant beaucoup; mais, jusqu'à présent, je me suis préparé à faire, plutôt que je n'ai fait. J'espère que l'hiver sera plus fécond et que j'en tirerai meilleur parti que de l'été. Je vous reviendrai au printemps, et je n'ai pas besoin de vous dire avec quel plaisir je reverrai mes amis. Veuillez me donner, en attendant, de vos nouvelles et de celles des vôtres.
Croyez, mon cher Barrot, à tous mes sentiments d'estime et d'amitié qui dureront pour vous autant que ma vie.
A M. L. DE LAYERGNE. 303
A M. L. DE LAYËRGNE
Saint-Cyr, 51 octobre 1853.
J'ai reçu de vos nouvelles avec grand plaisir. Je vous avais de mon côté écrit, il y a un mois, pour vous demander des vôtres et je ne sais quel renseignement dont j'avais besoin alors. Mais ayant appris sur ces entrefaites que vous couriez le monde, j'ai jeté ma lettre au feu. Vous ne risquez pas qu'on vous oublie dans mon ménage. Indépendamment du souvenir que nous conservons des bonnes soirées que vous nous avez fait passer Thiver dernier, nous vous attribuons en grande partie notre établissement en Touraine et le bon résultat que nous semblons devoir en tirer. Nous parlons donc tout naturellement de vous toutes les fois que nous nous félicitons d'être venus nous fixer ici. Ne croyez pas pourlant que nous habitions un palais et y menions une vie délicieuse. Nous avons seulement une petite maison fort commode, très à Tabri du vent el fort exposée au soleil ; la Loire en face ; à côté une assez agréable vallée, ce qu'on nomme une charmante vallée quand on n'est jamais sorti de Touraine. Nos journées s*écouleiît là sans rien de bien vif, mais dans une tranquillité parfaite dont nous avions besoin Pun et l*autre. Nous espérons quitter, le printemps prochain, notre retraite et reprendre la vie de tout le monde après avoir repris nos forces, ce qui était devenu bien nécessaire* Ne vouleï-vous pas^ en retournant à Paris, venir
304 COURESPONDANGE.
juger vous-même de votre ouvrage? Nous avons dans noire eriijitage une chambre à donner ; nous serions très-heureux de vous la voir occuper pendant quelques joui's. Nous sommes presque sur votre route, et il serait bien aimable de vous arrêter chez nous.
J'ai cherché à lire, mais je n'ai point encore lu les deux articles de la Revue des Deux-Mondes (du l*' août et du 15 octobre 1853) dont vous me parlez. Je désire pour vous que ces articles ressemblent à leurs devanciers dont la lecture m'a tant instruit et tant intéresse. Personne, avant vous, ne m'avait donné l'illusion que je comprenais quelque chose aux principales règles de la science agricole, et ne m'avait si clairement expliqué ce que j'avais toujours aperçu confusément, à savoir K^s rapports de l'agriculture avec l'état social et politique des peuples. Votre livre sera un admirable commenl«iire de ce mot profond de Montesquieu que vous citez, je crois, et qui devrait servir d'épigraphe à voire œuvre : « Que les terres produisent, non pas en raison de la fécondité du sol, mais de la liberté des hommes qui les cultivent. »
Vous me remplissez de confusion en me parlant de mes travaux; car si j'ai en effet travaillé depuis que nouîs nous sommes quittés, je suis obligé d'avouer que je n'ai absolument rien produit. J'ai passé tout mon temps à deux choses qui, je le crains bien, ne me mèneront jamai:^ à rien. La première a été d'étudier l'allemand, langue diabolique dans laquelle je suis trop avancé pour qu'il soit sage de reculer, mais que je n'aurais jamais dû en-
A M. L. DR LAVEROE. 30Ô
l reprendre, si j'avais été prudent. Ma seconde entreprise a été d'apprendre à fond l'ancien régime, persua'dé que je suis que les plus grandes révolutions ne changent pas les peuples autant qu'on le prétend, et que la principale raison de ce qu'ils sont est loujoure dans ce qu'ils ont été. Je me suis donc mis à dévorer la collection de papiers de rancienne Intendance de Tours; mais je crains de ne pouvoir jamais les digérer. Si vous voulez prier M. le ministre de l'instruction publique, qui me veut du bien, de créer pour moi au Collège de France une chaire de droit administratif de l'ancien régime, je crois que je serai en état de la remplir assez bien. Mais utiliserai-je jamais ce fatras? Je crains bien que non. En attendant, si vous voulez me garder de belle humeur, parlez-moi des grandes choses que je pourrai faire, el glissez, je vous prie, sur celles que j'ai exécutées depuis cinq mois ; car tout mon temps s'est passé à faire le bénédictin ou l'écolier ; et je vous avoue que je n'ai pas plus de dispositions à me faire moine que de possibilité ^ de redevenir un jeune collégien.
AKNÉE 4854
A N. BOUGBITTÉ
Saiot-Cjr, 5 janner 1855.
Il y a îin sictie, mon cher ami, que je veux tous répimdvfi i*i (lUi* j'i'fl siiifi em]iêdié pr une foule de petites occii (nations. Je suis par-venu à m'en créer un si grand mntiïm daim cette solitude, que j'ai fini par y tvoir miinu dit lilHfrto de correspondre avec mes amis que j^ m* m'en trouvais jadis au milieu du di'S iiiiuUm, CViSt une gêne, sans^ m'en plaindre, tant je me se us hc k cette grande maladie des gensl ebose et qui ne sont plus rien. CI le mal des anciens ministres : o| quelquelbib;. It leàdriiLiJfieux;
kk
A M. LE BARON HUBERT DE TOCQUEYILLE. 507 à ce mot. J*ai voulu contribuer à fonder la liberté dans mon pays, et à jouer mon rôle au milieu d'institutions libres. Ce n'est pas le pouvoir en lui-même, mais le pouvoir dans ces seules conditions auquel j'ai aspiré; et ces conditions ne se rencontrant plus, non-seulement je ne regrette pas de n'être pas ce qu'on appelle un grand personnage, mais je me sentirais bien malheureux s'il existait une puissance quelconque qui pût me forcer à Tctrc.
Saint-Cyr, 12 janVier 1854.
Je regrette de n'avoir pas répondu plus tôt à ta lettre, mon cher ami, et de ne t'avoir pas remercié des vœux que lu m'exprimes au moment où je l'ai reçue. J'ai réussi à me créer un si grand nombre d'occupations que le temps me manque presque absolument pour la correspondance. Voilà ce qui explique mon silence. Je sais bien heui'eux d'avoir contracté dans ma jeunesse le j.tml et rhabitude du tiavail ; je trouve là Tiujoui*d'hui ressource hès-pmMcuse: t*L malgré les cvénemenls iques qnî m'ont rétliiit a la \ie privée et à la solijc vis, j'jrf ^ <^t*âce à i^elte habitude et*à ce *aTa' à passer mon temps plus
^ itre époque de ma vie. Je
iv à suivre mon exemple :
mti travailleuri el que lu
iioutinucH à donner un emploi Meux et ulile à Ion temps. Je ne puii» donc que l'engager à limiter toimême et à \Htr»Mtr(iv ddm la bonne voie que tu mi»> Je vois, d'après ce que tu me dis, que tu aurais quelque désir d'entrer au conseil d'Éfal; j'ignore où celte carrière mène aujourd'hui : de mon Icinps elle cooduis;:ii( à l'adminislralion active, c'est-à-dire h ôlre sous-préfet. C'est ce qui m'a empêché, il y a vingt-cinq ans, de la prendre. J'ai toujours eu sous tous les régimes (je ne (a\^ aucune exception) la plus grande répugnance pour entrer dans l'administration ; et ce que j'ai vu d'elle, en rex;miinant de près, a augmenté encore depuis cette répugnance;, et me donne en général et a jmori (sauf 1rs cas particuliers) peu de sympathie pour amx qui y fontletir chemin. J'ai remarqué que, pour y réussir, il falLiit montrer beaucoup de souplesse et d'obséquiosité vis-à-vi'^ de ceux qui vous commandaient, beaucoup de duplicité ou de violenci*. envers ceux que vous commandiez vousmême. En France, l'administration ne se conduit guère dans l'intérêt général du pays, mais presque toujours dan^ l'intérêt particulier de ceux qui gouvernent; et (oui homme qui n'est pas prêt à sacrifier sans cesse le premier de ces intérêts à l'autre n'a aucune espérance de s'élever. Gela était vrai sous la Restauration, vrai encon' sous le gouvernement de Juillel, et est encore plus vrai^ s'il est possible, sous le gouvernement actuel. J'ai dom; toujours ressenti une répugnance invincible pour l'administration; et quoiqu'il y eftl dans la carrière judiciaire bien des choses qui ne me plaisaient pas, je n'ai p»**