‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 47 sur 72 · A M. LE COMTE DE CIRCOIRT · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE DE CIRCOIRT

liras. Tout ce que je veux te dire aujourd'hui, c'est d'étudier le droit administratif en préservant avec soin ton esprit de Tengouement et des préjugés de toute espèce qui remplissent Tesprit des commentateurs de ce droit et de ceux qui l'appliquent. 11 faut, tout en apprenant ce droit, le juger, voir au-dessus et en dehors de lui ce qui lui manque, et considérer enfin la centralisation comme une machine admirablement agencée dans l'intérêt de ceux qui gouvernent, mais toujours défectueuse et souvent détestable, si on se place au point de vue de l'intérêt social, qui esl, après tout, le seul auquel il faille se mettre pour juger les institutions humaines.

A M. LE COMTE DE CIRCOURT

Saint-Cyr, 18 féYiMer 1854.

11 me semble, cher monsieur de Circourt, que les événemenls se pressent, et que la lettre de Tempereurdoit encore les précipiter, du moins voilà l'impression que ce document, lu loin du grand théâtre des affaires, a produite sur moi. Est-ce ainsi qu'à Paris on en juge?

Parmi les choses intéressantes dont, suivant vol e usage, vous avez rempli votre dernière lettre, se trouve la peinture de l'état des esprits parmi les classes ouvrières à Paris. J'ai peine à croire que sur ce point on vous ait dit vrai, ou du moins que la vérité n'ait pas été colorée. Il n'y a rien de plus difficile, surtout en France, que de se faire une idée juste de ce qui se passe dans

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Tàmedu peuple. Les intermédiaires qui pourraient remplacer les lumières directes manquent en cette matière; tant le peuple, chez nous, a conservé Phabitude de Tivre intellectuellement à part des autres classes ! Je suis porté à ajouter foi à une certaine fermentation, mais non disposé à aller au delà. La classe ouvrière de province me paraît fort loin de l'état dont vous parlez, bien que les matières qui font la fermentation s'y aperçoivent aussi En tous cas, les souvenirs de 1848 me semblent ici inappli cables. Tout était alors préparé pour laisser faire, en de dans et en dehors du gouvernement; tout, maintenant est préparé pour la résistance. Mais la peur est tellemen entrée dans le tempérament de tous ceux qui ont quel que chose à perdre, qu'ils sont, je crois, incapables de iiiire attention à ces différences ; et c'est ce qui m'explique le style effaré que je remarque chez quelques-uns de nos correspondants et surtout de nos correspondantes. Nous ne recevons que des lettres qui annoncent la fin du monde. Quant à moi, non-seulement je ne crois pas que, pour le moment, le gouvernement soit à la merci d'un coup de main des ouvriers de Paris ; mais je crois que leur fermentation le sert, en jettant sous son aile tous ceux qui tremblent, c'est-à-dire presque tous les Français, sauf les prolétaires. Ce sont ces sentiments-là qui ont fait naîlre le gouvernement actuel ; ce sont eux qui le feront vivre; et si j'avais Pînsigne honneur d'être l'un des ministres de S. M» Napoléon lil, je ne commencerais à m'inquiéter que du jour où j'apercevrais que le peuple ne fait plus peur.

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Vous me dites en passant, cher monsieur de Gircourt, ane diose que je ne veux pas laisser passer : vous avez écrit quelque chose qui ne vaut pas la peine de m'éhre montré !!! Vous me permettrez d'être d'un autre ans. Je vous prie, en tous cas, de m^en faire juge en Di'envoyant la chose en question. Yous parlez d'un travail imprimé, sans doute; mais, imprimé ou manuscrit, il m'intére^ ritement et très-sérieusement, je tous Homande de m'en faire part...

Les mdlleures nouvelles que vous m'avez données de madame de Ciroourt, m'ont fait une grande joie. Rappelez-moi à son souvenir très-particulièrement et croyez à tous mes sentiments d'estime et d'amitié.

A M. LÉO.N FALCBER

Saint-Gyr. 25 récrier 1854.

Paunus répondu à Totre dernière lettre dont je ne saurais trop tous remercier, mon cher ami, si je n'aivimu »|ae eellc-cî vyus iin j^'u ïlv par madame Grote '. grand regret, pari demain ...

ità enfin en guerre. Il y a longt^nps, à mon 1 aurait dû pc^udœ son parti plus i-ésolûment afi mciiifi guerre comme inévitable, se l'a fat! et qu'on ne le £iit ]U5ser avec vigueur. Je lui, dans de telles cir- 1- eilérieore du goiiver* '

iiemcnl et affaiblissent sur ce point sa force morale. Assurément, ce n'est pas le moment de faire croire aux étrangers que nous sommes divisés entre nous, dans ce qui concerne les rapports de la France avec eux. Je n'irais pas cependant jusqu'à dire que ce soil, dès à pré- $ent^ le devoir de ceux qui, comme nous, trouvent le principe du gouvernement actuel mauvais en soi et dangereux pour la France, que le devoir de ceux-là, dis-jc, soit précisément de se rapprocher de lui et de lui venir . en aide. Quant à présent, la guerre n'est encore pour le gouvernement qu'un embarras^ embarras que nous ne lui avons pas amené. Tout ce qu'on peut nous demander c'est de ne pas raccroître. Si les choses changeaient do face, et que Tindépendance de la nation ou rinlcgritc de son territoire fussent menacées, alors, mais seulement alors ^ la question du dedans disparaîtrait devant celle du dehors ; et ce serait le cas de dire comme je l'ai entendu dire jadis à M. Thiers avec grande raison, que la nationalité doit passer même avant la liberté. Nous n'en sommes point là , Dieu merci ! Jusque-là je crois que nou> aurions très-grand tort de professer cette opinion qu'il suffit que notre gouvernement isoit en guerre pour que nous mettions de côté toutes les raisons fondamentales qui, à l'intérieur, nous séparent de lui. Prenez bien garde qu'il ne manque point de gens, en France, qui ne demandent qu'un prétexte pour se rapprocher du pouvoir actuel et qui saisiraient avec ardeur ce prétexte honorable pour se transformer d'adversaires en adhérents de l'empire. Je crois que nous devons faire grande attention à

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ne pas les meltre sur celte voie, et à tracer exactement, en celte matière, la ligne du devoir. Je vois également avec un profond chagrin les injures que se renvoient les diflerenls journaux de Topposition à Toccasion de la guerre, ou plutôt qu'on m'assure qu'ils se renvoient : car je ne lis point de journaux français pour ne point l)erdre dans une occupation inulile un temps utile. Mais on m'assure qu'ils se traitent mutuellement d^ émigrés et de démagogneSj de Russes et d'anarchistes. Un pareil speclacle est à faire pleurer. Louis-Napoléon, plus habile en cela que son oncle, a ôté à ses adversaires toutes les libertés, excepté celle de se battre entre eux; et je vois qu'ils profitent de celle-ci de leur mieux et à la grande joie de Fennemi commun. Cela me rappelle ce que j'ai souvent pensé, que ce qui empêcherait peut-être toujours les Français d'être dignes et capables de la liberté, c'est que chez em on détestait toujours plus le voisin que le maître. C'est là ce qui a produit le gouvernement actuel, et ce qui le fera durer en dépit de son origine et de ses Êiutes...

Nous avons beaucoup moins joui que nous n'aurions voulu du séjur de madame Grote. Vous savez qu'il y a peu de plaisir qui vaille celui de sa conversation, si ur ^.tiii' -1. -^'ti.t.^ut de pr-ii-utieur; c'est cm ^rît três-vi^î^Hirenx et trè^pénétrant : ii^l eli*- p^rt demain ; c est j^and dom-

:m^2 correspondance.

a m. le baron hubert de tocqueville

Compiègne^ 25 mars 185i«

J^ai élé Irès-satisfait de (a dernière lellrc, mon cher ami, Cl je t'aurais ré|K)ndu plus (ôl, si, depuis trois semaines, je n'avais été accablé de besogne* Je comptais partir d'ici il y a quelques jours, et je tenais à terminer avant mon départ un travail que j'avais entrepris.

Ce que lu me dis dans ta lettre sur toi-même m'a pani fort sensé, et ce que lu me racontes du pays où tu es \ fort intéressant ; je dois ajouter très-exact, si j'en juge par ce que j'ai appris d'autres côtés et vu moi-même Tété tlernieren Allemagne. Comme tu l'as très-bien compris, le caractère saillant de ce qui se passe en Autriche est, d'une part, disparulion de la vieille organisation féodale que le moyen-âge avait léguée ; de l'autre, organisation du monde nouveau au seul profit de l'État et de la centralisation* Les vieux pouvoirs locaux disparaissent sans se rajeunir ou être remplacés par rien, et partout, & leur place, le gouvernement centra] prend la direction des affaires. Toute l'Allemagne te donnerait plus ou moins le même spectacle ; je puis dire, tout le continent. Partout on sort de la liberté du moyen-Age, non pour entrer dans la liberté moderne, mais pour retourner an despotisme antique. Car la crniralisation, ce n'est jtn*^

\. llubrrl rie Tocquetille éUtti U Virnne, o/i il tenait d'être nomini^ «itacbé il \'»m\)MêBûe de Fiancr*.

A 9. LE BiRO.1 HUBERT DE TOCQDEVILLE. 3^ aaiie chose que radminislration de l'Empire romain modernisée. Je ne doute pas qu'il ne finisse par sortir d^une pareille l^slaf ion politique, si elle parvient à se fonder solidement partout, des effets tout semblables (sauf riuTasion des barbares) à ce qu'on a yu à la fin de TEmpire romain, depuis dans TEmpire d'orient, et de fout tonps à la Chine : une race très-cÎTilisée et abàlardie en même temps ; des troupeaux d'hommes intelligents ei non des nations âiergiques et fécondes; mais nous ne verrons pas les choses arriver à ce d^ré-là, car nous n'assistons qu'au début delà maladie.

Il y a un coin de ce tableau qui me paraît particulièremâit intéressant pour toi, c'est la Hongrie. Toutes les autres parties de la monarchie autrichienne avaient déjà |dus ou moins subi le niveau de la bureaucratie. Mais, en Hongrie, la liberté féodale a été jetée en quelque sorte toute vivante dans le gouffine commun. Et oda est arrivé dans des drconstanees exceptionnelles qui ne peuvent que rendre les caractères decette révolution plus remarquables encore. Je doute, malheureusement, qa'il soit facile, peut-être même possible d'obtenir niaintenant, même à Tienne, des notions détaillées et exactes sur l'état véritable de la Hongrie. Je crois que tu ferais bien de t'attacher particulièrement à cette étude. Indépendamment de ce qu'elle est très-digne d'exdter la curiosité, elle peut t'étre d'une grande utilité personnelle. D est bien difficile de croire que d'ici à quelques années la Hongrie ne fournisse pas au moins qndques incidents à l'histoire de l'Europe. A tort ou à raison, on la pren«

dra, certainement d'ici à longtemps encore, en considération dans des résolutions politiques importantes. £t rhomme qui pourrait donner des renseignements exacts et détaillés sur ce qui s'y passe, sur l'état réel des esprits, les facilités plus ou moins grandes qu'y rencontrent les institutions nouvelles, la puissance de la race et de la classe que la révolution a vaincues, les dispositions de cette classe et celle des autres races qui habitent le territoire hongrois ou en sont voisines, les embarras qui pourraient naître de toutes ces choses; un pareil homme aurait un grand avantage dans la carrière que tu as embrassée. Quelque chose d'analogue serait, aussi, bon à savoir sur la Pologne autrichienne. Si l'été prochain tu es à Vienne et que tu puisses naturellement aller un peu voyager dans ces différents pays, je crois que ce ne serait pas perdre ton temps, surtout si tu avais de bonnes lettres de recommandation qui te permissent de causer avec des hommes de toutes les opinions^ sans exception. C'est la seule manière d'acquérir une notion originale et juste sur un pays étranger ; je l'ai éprouvé souvent.

J'ai été intéressé par ce que tu me dis des divers codes de l'Autriche. Jecroyais savoir que le code de Marie-Thérèse n'avait jamais été appliqué ; mais je pensais qu'il avait été imprimé, etje ne suis pas absolument sûr qu'il n'en ait pas été ainsi. Tu as consulté des hommes de loi : ceux-là ne s'occupent guère que des législations en vigueur et sont quelquefois plus ignorants que personne, quant aux dispositions législatives qui n'ont qu'un intérêt historique.

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