‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 56 sur 72 · Laure de Pisieux, .devenue princesse d'Hénin · texte numérisé non relu

Laure de Pisieux, .devenue princesse d'Hénin

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370 COURKSPOlSDANCi:. '

lion à Paris cet hiver. Il me serait aussi bien nécessaire à cette époque, comme vous me le dites, de lâcher de recueillir le plus de renseignements possible sur la vie intime de notre grand-père^ ; car c'est dans ces détails que riiomme se montre ce qu'il est, et donne, sans le vouloir, Texplication de ce qui paraît de lui au dehors. Mais les personnes aujourd'hui en état de fournir de pareilles lumières sont en bien petit nombre. Pourquoi, chère cousine, ne vous amuseriez-vous pas, dans vos momenls perdus, à recueillir tout ce que votre mémoire vous rappelle, non point de M. de Malesherbes, mais de ce qu'on vous a raconté de lui. Vous appartenez à une génération qui le touchait; vous avez vécu avec sa propre fille, la fille la plus attachée à son père et la plus remplie du souvenir de celui-ci. Combien de petits faits vous ont été connus que personne n'a sus ou n'a retenus ! Quelles impressions précieuses à recueillir que les vôtres ! Vous savez, d'ailleurs, chère cousine, mieux que moi, que la vérité d'une histoire est autant dans la manière de raconter les fails que dans les faits eux-mêmes ; de même que la ressemblance d'un portrait est dans le coloris autant que dans le dessin, et surtout dans l'art qui fait saisir au milieu des traits la physionomie. Vous êtes, chère cousine, bon dessinateur et bon peintre, et je suis sûr que quelques tableaux de vous m*en apprendraient plus que tout ce que les sots, les maladroits ou les indifierents peuvent me représenter,

i . M. de MalesherbeS) dont Tocqueville pensait à^écrire la rie.

A M. \. W, SKMOn, ESQ. 071

Tooqiievillc, 19 seplembro 1855.

Volrc jeltre du 26 août, cher Senior, m'est .arrivée à bon porl cl m'a fort intéressé. Je vois que vous persistez dans ridée de voire grand voyage. Je vous dirai comme Alexandre, quoique la comparaison soit un peu ambitieuse : « J'aimerais à être à votre platv, si je n'occupais la mienne. » Mais je préfère encore celle-ci . Je ne puis me blaser du plaisir d'être clioz moi, après en avoir élé privé si longtemps. Tout me semble agrément dans cette vie de campngne, au milieu de mes propres champs, et la solitude même y a des charmes. Mais si je ne pouvais me procurer ce plaisir-là, j'aimerais le voyage que vous allez faire. Tout est curieux à voir et à étudier en Egypte : le passé, le présent, l'nvenir. J'attends unegrande instruction de la lecture que vous me permettrez, j'es|)ère, au retour, de faire de votre journal. Nous serons cciiaineraent à Paris quand vous y viendixîz; et ce sera une joie

briiir do ];i cUuiv de Sébastopol a retenti jusque

ccUe otiR^mili' de h France que nous habitons.

jx évéaenient quia rempli de satisfaction

Kranriiîs, quels que soient leur opi*

\ vn [vireille matière, nous ne fai-

que la victoire n'ait coûté très-

l^ge itans mes environs qui n'ait

372 COURLSPONDA^CE.

déjà perdu quelqu'un de ses enfants dans celle guerre; ils la supportent néanmoins d'une manière admirable. Vous savez que la guerre a toujours été noire côté brillanl. Si le citoyen ressemblait chez nous au soldai, il y a longlemps que nous serions les maîtres en Europe. Jamais celle guerre-ci n'a été populaire, el elle ne l'est pas devenue; cependant on est prêt à en supporter les charges avec une résolution que j'admire, en voyant les douleurs individuelles qu'elle cause et la misère que la cherté du grain vient y joindre. Si, au lieu d'être en Crimée, elle était sur le Rhin et qu'on en comprit bien alors l'objet, je crois qu'on pourrait encore mettre toute la nation debout^ comme cela est arrivé dans d'autres temps. Mais le sens de la guerre demeure incompréhensible pour le peuple qui n'y voit autre chose, sinon que la France étant engagée, il faut à tout prix qu'elle triomphe. Je vous avoue que moi-même, qui comprends mieux que les pnysans qui m'entourent l'objet qu'on se propose en versant tant de sang et qui l'approuve, je ne saurais pourtant prendre à ce qui se passe un intérêt aussi vif que la grandeur de la lutte semblerait devoir l'exciter, parce que je n'espère presque pas en voir sortir un résultat qui vaille l'effort. Je pense, comme vousj que la Russie est un grand danger pour le reste de l'Europe. Je le crois d'autant plus que j'ai eu plus qu'un autre peut-être Toccasion d'étudier les vraies causes de sa force, et que je crois ces causes permanentes et entièrement hors de Tatleinle des étrangers. (Il faudrait un temps que je n'ai pas pour en donner en ce moment les raisons.) Mais,

A M. .\\ W. SEMOR. ESO. 5T3

d une autre parl^ je suis profoniiément convaincu que ce n^esl ni en prenant une ville, ni même une pmvince, ni fiar des précautions diplomatiques, encore moins par des sentinelles posées sur les lieux par les puissances de rOccidentj qu'on arrêtera son essor de notiv cote d'une manière durable. On élèvera peut-être un rempart momentanée mais que le premier événement fera tomber, que des changements d'ailleurs, que de nouveaux intérêts dynastiques ou auti^es 1^t^ndront au premier jour inutiles. Je suis convaincu que la Russie ne peut êtix"^ arrèlée d'une manièi^ permanente que par la ci^éation, à côté dVlle, de puissances nées de la haine qu'elle inspire, dont l'intérêt Tital et continu sei^ait de la borner, et qui seraient en état par elles-mêmes d'y réussir : en d'autres termes par^a restauration d'un royaume de Pologne et d*une Turquie vivante. Je crois ces deux conditions premières presque impossibles à remplir en ce moment, lie pùt-on en s'entendant, les détestables jalousies ou ambitions qui divisent les difféivnls peuples de l'Europe (ou les GretSy pour suivre la comparaison que vous faisiez dans votiv lettre) empêcheraient de le tenter et de s'unir sincèrement contre Philippe, en faisant chacun le sacrifieras de ses passions ou visées [«rticulières. J'ai lu, il y a environ un mois, dans les gazettes allemandes, des articles ti'ès-curieux, et qui vous sont peut-être tombés sous la maiu, sur la position que ptTnd gi^duellement la Russie ,|. V " uvine i^riont. l. auteur, qui me i>arait homme • ol bien ;hi cotinnU des fiiils, expose comment ^ \;à \\m>{%\ pn>litanl des troubles de la

Chine, s^esl emparée non-seulement de rembouchurc du fleuve Amour, mais d*une portion assez notable de la Mongolie; non-seulement du sol, mais d'une partie des tribus mongoles qui le peuplent. Vous savez que œs peuples ont une fois bouleversé toute l'Asie et deux fois conquis la Chine. Cela est toujours arrivé de la môme manière, c'est-à-dire par un événement qui réunissail momentanément ensemble et soumettait à une volonlc commune toutes les Iribus. Or, dit l'auteur avec quelque apparence de raison, le czar est aujourd'hui en train de produire cet événement et defairecequeGengiskanet plusieurs de ses pareils ont fait jadis. Si ce dessein s'accomplit, toute la haute Asie sera de nouveau à la merci àe celui qui d'une extrémité de l'Europe pourra mettre en mouvement vers un m^me point tous les itfongols.

Je suis plus avancé que vous sur le livre de sir G. Lewis. Je l'ai lu, et je ne dis pas, comme vous^ que cela doit être un bon livre, mais que cela est. Dites-le, je vous prie, à sir Georges quand vous le verrez, pour le cas où une lettre que j'ai écrite à ce sujet à lady Théréza ne serait pas parvenue. Ces espèces de duplicatas sont aussi nécessaires aujourd'hui dans la correspondance des particuliers qu'elles l'étaient jadis entre deux amis que séparait l'Océan atlantique, lorsqu'il fallait toujours prévoir le cas où le vaisseau qui perlait la^ première lellre périrait en route.

• J'ai entendu dire que notre ami John Mill avait publié un ouvrage qui avait beaucoup de mérite. Je le crois sans peine.

Rappelez-moi au souvenir de l'auteur. Adieu, cher Senior; mille aniitiés de cœur; ne nous oubliez pas plus que nous ne vous oublions. Rappelez-nous aussi au souvenir de madame et de mademoiselle Senior, et bien affectueusement à celui de madame Grole.

A SIR G. c. LEWIS

Tocqueville, 18 novembre 1855.

Je me reproche de ne vous avoir pas encore écrit depuis si longtemps que j'ai reçu votre lettre, cher M. Lewis. (Permettez-moi de continuer à vous appeler ainsi, voire nouveau litre n'ayant pas de nom dans la langue française*.)

La principale raison de ce relard a été le désir de répondre avec une suffisante exactitude à la question que vous me faites relativement à notre administration. Je sais que dans la position que vous occupez on ne saurait se contenter d'à peu près, et vous n'ignorez pas que rien n'est plus difficile que depouvoir parler avec précision même de la chose qui se passe tous les jours sous les yeux. J'ai été obligé de faire une sorte d'enquête auprès des hommes engagés dans les différentes branches du service public. Je suis parvenu à apprendre ainsi ce que je désirais savoir, mais cela m'a pris un peu de temps. Si vous avez le désir d'aborder le détail dans lequel

1. M. G. C. Lewis était devenu baronnet, dont le titre se marque en anglais par le mot sir.

370 COUHESPONDAIHCE.

je suis cnln'î moi-même et d'apprendre quels sont les exnmens qu'il faut subir pour suivre telle ou telle car* Hère, je pourrais très-aisëment vous en envoyer le fa' bleau. Mais je ne veux pas charger celle lettre sans néces- "^ site de petits Fails particuliers qui vous sont indifférents pcut-ôlre; je me borne h vous donner le résumé de mes observations. Le voici :

V Vous connaissez sans nul doute notre système d'instruction publique. A la fin du cours d'études littéraires, se trouve un examen qu'on nomme l'crxamen du bacccilauréat es lettres. Cet examen, qui n'était guère qu'une pure forme dans ma jeunesse, est devenu une épreuve très-sérieuse. Au bout du cours d'études scientifiques, il y en a un autre qu'on nomme examen du baccalauréat es sciences. Quand on a réussi dans le premier examen, on obtient un diplAme de bachelier es lettres, et dans l'autre, es sciences.

Aujourd'hui on exige de ceux qui se présentent pour entrer dans presque toutes les carrières ptibliques, de produire l'un de ces deux diplômes, surtout le premier. C'est la condition première qu'on impose. On ne peut entrer dans les écoles militaires sans être bachelier es sciences; et quoique pour l'admission dans ces écoles le diplôme de bachelier es lettres ne soit pas exigé, il est fort sage de s'en pourvoir, parce que, en cas d'insuccès des épreuves pour devenir oflicier, on risque de n'être admissible a aucun emploi civil si on n'a pas le diplôme de bachelier es lellrcs. Ce diplôme est exigé pour la plupart des carrières civiles. Or, l'examen de bachelier es

leUres est purement littéraire; Texamende bachelières sciences ne porte que sur la partie théorique et générale des sciences. On peut donc dire qu'en France, pour devenir fonctionnaire public, il faut prouver qu'on sait non pas précisément ce qui est nécessaire pour mener les afEûres dont on va être chargé, mais le latin, l'histoire, la géographie, la géométrie. . . .

Yous savez que ces examens sont passés devant un jury composé de professeurs des facultés des lettres et des sciences, dont c'est une des plus habituelles et plus importantes fonctions. Un jeune homme qui, en France, n'est pas bachelier es leUres au moins, est censé n'avoir pas ^1 une éducation complète. J'ai dit que l'un de ces examens est exigé dans presque toutes les carrières publiques. Il y en a, en effet, encore quelques-unes où on ne l'exige pas ; mais c'est le petit nombre; et la tendance est de le demander sans exception pour tout ce qui n'est pas agent d'un ordre tout à fait inférieur. Ainsi on l'exige pour les écoles militaires, pour le clergé quand il veut enseigner, pour la magistrature; on le demande pour entrer dans l'administration centrale des finances, dans celle de l'enregistrement et des domaines; on ne l'exige pas encore dans celle des douanes et des contributions indirectes; mais cela va, je crois, avoir lieu sous peu. On l(^ demande pour entrer dans la diplomatie et, je crois, ftour être admis comme commis à l'administration de Pintérieur.

2* Indépendamment de cette condition du diplôme, et dans les carrières mêmes où il n'est pas exigé, le candi-

S7S COKRKSPONDANCE,

dflt cflt oblig/; (le; ftubir un examen et Munirent pluMcun avant d'élrc reçu. Ces examenn mnt^ en général^ paW'^ devant un jury compof^é de fonclionnaire^ supérieur» dr; Padminifitralion dans laquelle on veut entrer.

Ces examens, et surtout le premier quand il doit y en avoir plusieurs, portent en fiartie sur des connaiv sances générales qui prouvent IVdiieation qu^on a reçiH* plut/)l que l'aptitude h ci^rlaines fonctions, et qui reu trent par là dans la catégorie des examens littéraires, h prendrai |)0ur exemple ce qui se passe fiour Tadminiv tration centrale des finances*

Il y a d'abord un examen dans lequel on vous fait c/jh pier ou écrire sous la dic(<5e; on fait nkliger une lettre, ei résoudre des problèmes d'arithmétique.

Quand on veut monter plus haut et concourir pour le grade de sous-inspecieur des finances, il y a un autre examen h passer dans lequel on vous fait faire une com- ])osition sur l'économie publique et Tadministration en général, sur la comptabilité'; publique, etc.

Vous voyez que ce second examen, tout en portànlsur des c^nnâissanr>es générales, se rapproche déjà du m<;* tier particulier qu'on veut suivre.

Deux ans après, arrive un troisième (examen qui ne porte (|U(* sur les détails du métier.

On n'esl apte a devenir sous-inspecteur qu'après avoir subi heureusement tous ces examens, Ijc ministre n'i'Sl c(5pendant pas rigoureusement obligé de vous admettra; mais il ne peut guère alors s'en dispenser, et vous 9\n réellement pris pied dans l'administration.

Il y a en outre des conditions d'âge, et pour plusieurs carrières des condilions de revenus dont je ne vous parle pas. Dans un assez grand nombre il faut avoir suivi son cours de droit et avoir passé avec succès l'examen qu'on nomme de la licence.

Voilà en gros, mon cher M. Lewis, ce que j'ai à vous (lire. Je répète que si de plus amples détails vous paraissaient utiles, je vous les fournirais aisément.

Il est évident pour moi que tous les examens ont été placés successivement à l'entrée de toutes les carrières, moins encore pour obtenir la garantie de bons choix, que pour opposer des obstacles à la multitude innombrable de postulants qui se présente. Ce sont comme les fortiGcations qu'on élève autour d'une place pour empêcher qu'on ne puisse la prendre d'assaut. Toutes ces règles ont leur raison d'être dans notre état social et politique. Dans un pays où le nombre des places données par le gouvernement est presque sans bornes; où un quart des hommes appartenant aux classes supérieures, et les deux tiers au moins des jeunes gens appartenant aux classes moyennes veulent devenir fonctionnaires publics et agents du gouvernement central, de pareilles règles sont indispensables. Doivent-elles être imitées dans un pays constitué d'une autre manière? J'avoue que j'en doute fort. Le résultat de tous les examens accumulés les uns sur les autres me parait plutôt être de former une moyeiifie de fonctionnaires d'une capacité médiocre, que de donuer naissance à des administrateurs éminents. On perfectionne ainsi le métier plutôt que l'art du gou-

580 CORRKSPONDANCK.

Virilement, Il ne vous (échappe |ja« que presque loul noire» syslëme repose sur le diplôme de bachelier è» lettres. Ce diplôme crée pour toute la jeunesse l'obligation d'apprendre une multitude de choses imparfaitement, les mêmei pour tous. Je crois que rien ne saurait être plus contraire à la vigueur, à la puissance et a roriginniilé de resprii. En résumé, je suis si convaincu que la bureaucratie, la centralisation administrative et toutes les mœui's et toutes les liabiludes qu'elle a créées, sont presque incompatibles avec la liberté politique, que je tremble je le confesse, quand je vois un peuple libre vouloir transporter chez lui une partie de nys lois. Tout se tient danf» la constitution d'un peuple. Vous le savez mieui que moi; et il y a toujours à craindre, en important un \m'' fectionnement, d'apporter avec lui les vices du système auquel on l'emprunte. Mais je m'aperçois que je parle ici de ce qui ne me regarde point. Pardonnez^le^moi. Je ne suis pas Anglais, mais je suis homme; et cela me donne une sorte de droit h m'occuper de l'Angleterre, dont le sort exerce tant d'influence sur celui du genre humain.

Je vois avec; plaisir que lady Théréza, à laquelle j'ai eu l'honneur d'écrire il y a environ trois mois, a bien voulu vous dire tout le plaisir et l'instruction que j'avais rencontrés dans la lecture de votre ouvrage sur Tbis' toire primitive de Itome. Je n'avais pas lu depuis longtem[>s un livre qui m'intéressât autant, et il me (mii regretter que vous ayez perdu les loisirs qui vous permettaient d'écrire de si bons livres, si vous ne faisiez un

A UENRY REEVE, ES(J. 381

si ulile usage de votre temps dans la place que vous occupez. Je suis obligé de souhaiter, dans l'intérêt gêné rai, qu'on ne vous rende pas de longtemps la faculté de vous oc<;uper des Grecs et des Romains.

Je vous remercie de me parler comme vous le faites dans votre lettre, de mon travail actuel. Je crois [wuvoir publier un volume cet hiver. Je ne vous en dirai rien de plus sur ce sujet; car je commence à être honteux de parler depuis si longtemps et si souvent à mes amis d'une œuvre dont il n'y aura peut-être rien à dire quand elle aura paru. Je suis, d'ailleurs, un peu fatigué moi-même. Il n'y a que les œuvres qui se font facilement et vite qui donnent les véritables plaisirs de la composition : plaisirs vifs, sans doute, quand on les ressent; mais trop rares, comme tous les plaisirs vifs.

Quoique les nouvelles que j'ai reçues par vous et par M. Grotede mademoiselle Alice soient rassurantes, je vois avec regret que la -santé de cette enfant ne se fortifie pas autant que je le désirerais pour la tranquillité de lady Tliéréza. Veuillez nous rappeler bien particulièrement au souvenir de celle-ci, et croire à tous mes sentiments de haute estime et de sincère amitié.

Tocqueville, 26 novembre 1855.

Je neveux pas, mon cher ami, que nous perdions absolument la bonne habitude de nous écrire. Il y a plus

58^2 CORUESPOWDANCE.

de vingt ans qu'elle a commencé, et je ne vois pas pourquoi elle s'interromprait aujourd'hui. J*ai su de vos nouvelles depuis six mois, mais indirectement. Gela ne me suffit pas. J'ai espéré un moment voir ici votre^excellente mère dont je garde un si précieux souvenir.

Notre bon Senior m'a écrit à Marseille. Il parlait pour l'Egypte. Si la Méditerranée a ressemblé depuis ce temps-là à noire Océan, il a dû faire une triste figure. 11 ne me dit pas où il faut lui écrire. Vous le savez, sans doute, veuillez me rapprendre en me répondant. J^imagine que c'est au Caire.

Je ne sais naturellement ce qui se passe, quant aux affaires publiques, que par les journaux. Mes seuls documenls secrets sont les lettres que les paysans de ma paroisse qui sont en Grimée écrivent à leurs familles. Il est rare que le père ou la mère ne me les apporlenl pas, sachant l'intérêt qu^ je porte aux Tocquevilliens, comme ils disent. Je vois que ces jeunes gens sont pleins de mépris pour l'ennemi et ont une confiance illimiloe en eux-mêmes ; ce qui n'est pas mauvais en paix et excellent en guerre. Gar c'est l'opinion qui gagne les batailles; Il me semble voir également que le peuple des campagnes prend plus de goût à la guerre que précédemment. Au fond il aime le bruit des armes ; et comme jusqu'à présent il ne s'aperçoit pas que la guerre arrête le mouvement de l'industrie et du commerce, et qu'il ne sent pas et ne voit pas les nouveaux impôts qu'elle amène, ni ceux dont on peut le menacer dans l'avenir, il s'y prête de fort bonne grâce. Il y a pourtant de

A HENRY UEËVE, KSQ. 585

givmdes douleurs individuelles. Quatre des jeunes gens de cette conimunes ont déjà péri. Mais, en réalité, ce à quoi les hommes attachent le moins de prix, c'est à la vie des hommes. Si donc la nation anglaise continue à vouloir se battre, je crois qu'on pourra pousser la guerre h fond. Cela me semble (rès-désirable, puisqu'on l'a commencée. Si on ne sort pas de cette entreprise ayant porté à la Russie un de ces coups dont les nations les plus puissantes ont peine à se relever, et si surtout l'on n'acquiert contre elle des garanties qui donnent l'assurance de n'avoir plus à recommencer, ceux qui mènent les affaires dans nos deux pays mériteront que tant de sang vei^é retombe sur leur tête. Quand se réunira le Parlement ? quelle y sera, croyez-vous, Tattitude des différents parlis? Est-il vrai qu'il y ail coalition effective entrejes toryset les peelistes? Cette question vous fera peut-être sourire en vous montrant à quel point je suis devenu étranger a la politique. I^a vérité est que je m'en occupe bien rarement et ai mon esprit le | lus souvent ailleui-s. Mais on ne saurait s'empêcher de revenir quelquefois sur des sujets qui l'ont tant occupé jadis.

Adieu. Cmez, je vous prie, à tous nit s sentiments (le bien sincère amitié. Offrez l'hommage de mon respect et les plus affectueux souvenirs de ma femme à madame Reeve. Quand vous verrez les Lewis et les Grote, ne nous oubliez pas auprès d'eux.

A M. 0D1L0>^ BARROT

Tocqoeville, 30 jaBTÎer IS56

Mon cher ami.

Celle lettre ne me précédera que de peu, car mon in* tention est de retourner à Paris dans les derniers jouis de ce mois. Je n'ai pas eu, à tout prendre, à me plaindre du long séjour que je viens de faire ici. Ma sanlé ti*y a pas été mauvaise et j'y ai joui de plus de tranquillité croprit et de bien-être moral que cela ne m'était amvé depuis bien des années. Aussi; je vous avoue que je ne m*éloigne qu'à regret ; attiré à Paris par lé désir de revoir quelques parents ou quelques bons amis coroinc vous, mais par rien autre chose, â des gens comme nous la retraite absolue convient mieux que la petite agilation stérile que donne le contact du monde. Il est l>on cependant de reparaître de temps en temps dans celui-ci

À H. ODILON BARROT. 585

»Gn de montrer qu'on n'est pas tout à fait aussi mort qu'on en a l'air.

L'acceptation pure et simple des propositions de l'Âu- Iricbe comme base des négociations me parait le préliminaire très* probable de la paix; celle-ci viendra bien à point pour nos finances. La Russie sortira de cette guerre bumiliée, abaissée, mais à peu près aussi forte qu'au commencement. Elle gardera sa position dans la mer Noire et en Asie ; Nicolaiew remplacera Sébastopol ; elle n'en sera pas moins l'espérance des races slaves et grecques; elle n'en pénétrera pas moins au cœur de l'Europe civilisée par la Pologne, et, le jour peut-être prochain où l'union qui s'est faite contre elle sera dissoute, on la reverra presque aussi menaçante qu'elle était. Je crois que quand, dans vingt ans, on apercevra de loin l'effet que cette guerre a atteint, on s'étonnera de la petitesse du résultat comparé à la grandeur de l'effort, aux flots de sang versé et aux trésors perdus en la faisant.

J'ai toujours dit et je répète : la guerre était bonne quoiqu'elle coûtât, si elle repoussait territorialement la Russie du sud et de l'occident de l'Europe et élevait de solides barrières de ces côtés, en y établissant des forces indigènes en état de Farrêter ou de l'amortir ; dans le cas contraire, je ne saur lis y voir autre chose qu'une entreprise plus dynastique que nationale.

Hais en voici trop long à un homme qu'on va revoir. Nous avons appris avec beaucoup de chagrin que madame Desfossés avait été malade et que madame Bar-

Pot n'allait pas mieux. Veuillez leur exprimer à Tune et à Tautre notre sincère sympathie et agréez pour vous^ l'expression de ma vive amitié.

6 Février 1856.

Mon cher ami,

Je ne connaissais pas la loi internationale qui règle aujourd'hui la propriété littéraire dans nos deux pays, ce qui est d'autant plus ridicule que c'est moi qui ai fait commencer, il y a sept ans, les négociations dont la reprise a amené le traité en question. Quant aux conséquences de celui-ci pour ce qui me regarde, je m'en rapporte absolument à vous pour les tirer ; ma seule instruction sera celle-ci : visez avant tout au succès proprement dit du livre. Ne sacrifiez donc rien au désir d'avoir une traduction à bon marché, et surtout ne me trompez pas dans l'espérance que vous me donnez de jeter vous-même un coup d'oeil sur l'œuvre du traducleur, avant de la livrer ^au public, car j'y liens beaucoup.

Quant à l'ouvrage lui-même, je crois ne pouvoir mieux répondre à la question bien naturelle que vous m'adressez à ce sujet, qu'en vous envoyant le titre des différents chapitres qui le composent. L'objet du livre est la Révolution (c'en sera peut-être le titre) vue dans ses œuvres, dans son mouvement et dans ses eflels, non-seulement en France, mais dans tout le monde.

A M. LE BiRON UUBËRTx DE TOCQIEVILLE. Ô87 L\»uvrage entier aura deux, peut-être trois volumes ; niais^ ainsi que je tous le mandais, celui que je vais publier forme à lui seul un ensemble qui pourrait subsister, si le resle ne paraissait jamais. Je ne puis vous en dire plus long aujourd'hui.

Mille amitiés do cœuf .

A M. LE BARO>^ HCBERT DE TOCQUETILLE

Il laut que tu m'excuses, mon cher enfant, de n'avoir jvis répondu encoixî à la lettre que tu m'as écrite il y a quinze jours. J étais trop accablé de chagrin et d'affaii^s pour écrire. Je savais, d'ailleui^, que tes bons paix>nts le donnaient chaque jour de nos nouvelles et qu'ils se préparaient même à t'aller voir : ce dont je me suis inSjoui pour toi et pour eux. Ils te feront du bien et tu seras pour eux une grande consolation. Ils sont assez heureux pour avoir des enfants, et de bons enfants dont la tendivsse adoucira pour eux tous les maux de ce monde. C'est un bien dont je suis privé et dont je sens, de plus en plus, l'absence, à mesure que les années s'accumu-

r[]ue le vide se fait autour de moi. Je compte sur reux et en particulier sur loi pour remplacer, au* *il est possible, ce grand bien que la Providence Je n'ose cependant me plaindre d'elle; car ' rapports, elle m'a traité avec feveur. Je ne notre grand malheur, mon cher Hubert,

«|ue l'en dirais-jc que lu ne sentes? Mon pauvre père avail une affection loute spéciale ])our loi, el je sais que tu le lui rendais. Je le crois quand lu me dis que sa morl t'a plongé dans une vive douleur. Quanl à moi, je ne saurais encore reprendre à rien. Le lieu même que j'habite, auquel je suis si allaché, a perdu celte fois beaucoup de charme à mes yeux : car c'est à Iravers nous-mêmes que nous apercevons toutes choses, el quand nous sommes en proie à une grande Iristesse, la nalure entière s'assombril...

Adieu, mon cher enfant, je n'ai pas le courage de t'en dire plus long aujourd'hui. Je l'embrasse de tout mon cœur ; mille lendresses pour moi à les parents, s'ils sont avec loi. Ëcris-moi bientôt, je le prie.

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