‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 63 sur 72 · Uagriculture en Aiujleierre et en Éroase · texte numérisé non relu

Uagriculture en Aiujleierre et en Éroase

luel, et porte sur nos institutions fondamenlales et permanentes elles-mêmes.

J'étais chez lord Granville lorsque la nouvelle de la révolteile l'Inde est arrivée par voie télégraphique. On olait loin, alors, de prévoir Télendue du mal et la grandeur du péril. Jamais l'Angleten^e n'a eu de plus ferrible aventure. Si cette crise se prolonge, l'action extérieure des Anglais sera pour un temps comme paralysée; el qui peut dire ce qu'un événement si nouveau et si ex- Iraordinaire peut produire dans les affaires de l'Europe? Quel champ cette éclipse momentanée d'un si grand corps peut ouvrir dans l'imagination de ceux qui conduisent ou croient conduire les affaires humaines ! Il se peut, du reste, qu'au commencement de Tannée prochaine, quand les Anglais auront transporté une armée européenne au Bengale, ils chassent devant eux comme ure poussière les insurgés et rétablissent leur domination - «^ans peine. Mais si la lutle s'étend et se prolonge, la fjueslion de l'Inde ne lardera pas à devenir, soyez-en sûr, un élément tout nouveau el très-perturbateur dans h politique de rEiinj[ic*, Uue dit-on ii Pari** ? kn

¥4nj"^ 1% fjilTTESSt: bL l'IZIKtl

lire cousînr, d'imt înffrahliutf!

itsix pages qui m*onl vivf-

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iore irjKrndi), Je vims \mv. Iri'^-liiimMemonl de ti^ j^i^ me iv»ntLitiiiter sans luVnleiuJrc. Quand vous iii\ivez iiiiiv^M' lohc IcIUt, j'avais ijuiUé la Fninct\ Je ii':ii irouvé tTllc lellrc qu'a mon leloui - cl il irv a ps lon^îtom()s que je suis revenu. Vciilà Tcxeuse de ce long silence. iVi^ipcre cjue vous voulez bien Tagréer.

Je qtiîilai l'aris h |icu fitvs le jour que vous m'écriviez, jujur me rendre en Anirlclerre. Je suis déjà am^ vieux jiourqtf il f'ùl raisouniilile de me guérir de la passion dt*s voyages ; mais vous savez que la sagesse humaine consisle le plus souvent à se guérir des {lassions, quand on ne pi-ut [dus les satisfaire. Je n*en étais pas tout à fait là. Je me pf>rtais hien^ et j'avais encore dans le fond de ma liourse un petit magot qui provenait de FarL^enL que m'a rapporte mon livre. Vous avouerez que cet argent-là élail bien gagné et ipi'il était permis de s'en servir pour s'amuser un peu. D ailleurs, j'avais encon* un but sérieux en visitant Londres; c'est ce que je me disais un peu à mol-iiiéme et beaucoup aux au tris. Comme j'aî d'aneitiiuet? et intimes relations avee plu sieurs nieuibres dti gouvcinement acitjel (dWnglelerrel, j*e>pérais qu'on ne refuserait pas de me communia quer les déjièches diplomaliques qui se rapjiortent au commencement de notre révtdution. On m'a permis, t*ii effet, de faire là une élude irès-cui ieuse. Je n'avais pas le droit de pieiidre des notis, mais j'ai bonne mémoire. iJe plus, les Anglais^ qui, graee à leur argent, parvienne j a à acquérir en tous genres les choses les plus ranc<, celli!s même dont i h ne se soucient guère, Im Anglais.

A MADAME LA COMTESSE I)E PiZIElX. 4«l

»iis-jo, se sont imaginés de réunir sur la Révoluiieu fran- ^^lîs:^ une colleclion de documenis imprimés si immense^ •|ue nous n^avons rien de pareil en France. Je savais cvia, cl j'ai encore trouvé là plusieurs renseignements précieux que je n'avais pu me procurer à Paris. Mais ce que j'ai fait surtout en Angleterre, c'est de regarder toul ce qui se passait et d'écouter tout ce qui se disait autour de moi. J'ai été bien souvent en Angleterre autrefois, et Ici connaissais alors presque aussi bien que la France ; mais^ depuis vingt ans, les affaires, les maladies et les révolutions (celte grande maladie chronique de notre pauvre pays) m'avaient empêché de retourner chez les voi- >ins. J'ai été surpris de les retrouver si semblables à euxmêmes. Ces vingl ans qui ont changé tant de choses sur le continent, déplacé tant de pouvoirs publics, troublé tant d'existences privées, ces vingl ans-là semblent avoir passé sur la vieille Angleterre sans la toucher. Si elle a changé, c'est au rebours de ce que nous voyons en France. Je l'avais laissée agitée par des passions démoirjliques assez bruyantes; j'ai trouvé cette fois que la démagogie était sinon vaincue, au moins apaisée et muette. En apparence, au moins, les instituiicns aristocratiques y sont plus fermes et moins contestées que dans ma jeunesse. L'Angleterre est encore le seul pays de la terre qui puisse donner l'idée i!e l'ancien régime européen, revu et perfectionné. Le bri:il de l'Inde est survenu comme un coup de tonnerre au milieu de ce calme. Je ne sais si depuis le massacre des Romains en .Asie par Tordre de Mithridate, il y eut jamais pareille

462 CORIitSPONDA.NCE.

tragédie dans l'hisloirc. Je me suis sauvé |KHir ne point cnlcndrc tous les jours parler de ces abominations inouïes. Je suis rentré chez moi, comme le célèbre porcher du roi d'Ithaque, accompagné de deux superbes cochons qu'un lord de mes amis avait bien voulu me donner pour répandre cette race intéressante en France. Quand on ne peut pas rendre de grands services à son pays, on se fait le bienfaiteur de sa patrie en petit. Eussiez-vous imaginé que je devinsse jamais un introducteur de cochons? J'en reste sur le récit d'un si bel exploit. Veuillez, malgré l'ennui que vous causera celte lettre, ne pas renoncer absolument a m'écrire; car j'attache un véritable prix à votre correspondance, et surtout que mon long silence ne vous persuade point que je ne vous suis pas tendrement attaché, ainsi qu'à votre bonne et aimable lille.

 MADAME LA COMTESSE DE GRAI^GEY

Tocqueville, 8 octobre 1857.

Vous ctes trcs*aiinabk% Lien thère cousine, d'avair pensé H me donner des nunvelhîH de notre cher Chinois, C'est de votre pari un acte de l>onté cl de jusiiccî car l'intcrrl. t]ue je pn^rids ti votre (ils dépasse le boulctf* lèvres : il vit^nt direclenrent du cœur, J'aime ce jeune hommL% d'abonl [larce qu'il a la qualité rare de vyulùir fairey d\m avoir la capacité et d'y réussir dans un temps ofi les jeunes gcm de sou espèce semblent croire ï]U€ leur [M ivilége con^îh^lc à ne pas poîrvoir gixmd^ehoiieel*î

A MADAME LA COMTESSE DE GllANCEY. 405

ne désirer ardemment rien du tout (parmi les choses, du moins, qui valent la peine d'être désirées). Je soupçonne de plus que, quand même il ressemblerait un peu plus à ses contemporains, j'aurais encore la faiblesse de m'intéresser à lui, par la raison qu'il est votre fils et qu'il y a une foule de souvenirs qui ne me permettent point d'être indifférent à ce qui touche à vous et aux vôtres. Donc, je vous remercie des bonnes nouvelles et des paroles d'amitié que vous me transmettez de l'autre bout du monde. Dites à Anfonin que j'ai été très-sensible à ce que vous me dites de lui et de sa part.

Je ne suis pas porté à croire que les affaires de l'Inde aient pour effet de rendre la position des Français plus brillante en Chine. Je suis tenté, au contraire, de penser qu'elles auront pour résultat de faire ajourner, départ et d*autre, tout ce qu'on avait envie de tenter. Il paraîtrait que, même tous ensemble, les Européens auraient bien de la peine à faire là, en ce moment, des choses Irès-considérables. C'est, du moins, l'opinion de l'Américain qui a donné une lettre à votre fils, le beau-frère de M. Forbes, M. Beckwith, qui m'écrivait, il y a peu de temps, sur. ce sujet.

Quant à l'Inde, il est bien difficile de porter un pronostic «ur Tavenir de l'insurrection qui y a éclaté, parce que, pour le faire, il faudrait savoir quelles sont, au vrai, les dispositions des populations* Si la masse de la population indoue élait arrivée à cet état d'exaspération qui fait soulever même des hommes à cœur de mouton comme sont les Indous, quelle que fût la supériorité euro^

iU COl'iKESIONDANCE.

j)oejine, l'Inde liDÎniit par rejelcr de son sein les Anglais. Mais, ju$qu\n présent, on ne voil guère se soulever que Taimcc indigène, cl même une paiiie de celle armée. S^il continue d'en élre ainsi, le triomphe délinitif des Anglais est hors de doute, quels que soient les revers qui puissent les alteindre d'ici à l'arrivée des renforts. Ce qu^ils envoient dans l'Inde, quoique moins considérable peutcire que ce qu'il faudrail, doit suflire pour réduire en poussière l'armée indigène, si la population resle spect<'ilrice du combat. Je ne crois pas celte populaliou même aussi animée conlre l'Angleterre qu'on le dil. J'ai forl éludié aulrefois les affaires de l'Inde et l'espèce de gouvernement que la Compagnie el la couronne d'Angleterre y ont élabli. Je crois, après loul, ce gouvernement infiniment supérieur, en équité el en douceur, à celui des princes musulmans qui l'a précédé ; et je pense que, depuis trois siècles, l'Inde n'a jamais élé plus tranquille et moins durement traitée qu'aujourd'hui. Mais un maî- Ire élranger n'est jamais en faveur, quoi qu'il fasse. Les Anglais, d'ailleurs, ont le privilège d'exaspérer par leurs manières les sujets même qu'ils favorisent le plus par leurs lois. Les Français, au conlraire, quoique d'assez mauvais maîtres, se fout le plus souvent lolérer. Il arrive même parfois qu'on les aime, parce qu'ils donnenl des coups d'élrivières d'un air gai et affable.

Ma femme vous remercie de votrç souvenir et veut que je vous fasse ses amitiés. Ne m oubliez pas auprès de M. de Granccy et croyez à l'expression de ma vieille el vive affection .

A >! L IlK L.WERGM:. iTM

\ M. L. Ht LAVERGNE

TocqueviUo, 14 noxeiiibre 1857.

Je nie repit>che bien Tiveiiienl, cher confrère, de ne ^ t»us RToir pas encore remercié du volume que vous avez jiensc à mVnvoycr. Se croyez pas que je n'haïe pas élé irès-sensible à celle marque de voire souvenir; mais il lîi'ëlail plus facile de ressenlir la reconnaissance que de trouver le temps de Texprimer. Vous savez quelle est ici ma vie. Auleur jusqu'à midi ; paysan de midi jusqu^au !si«ir; une fois sorli de mes [>apei^sses, je suis dans nus chamjis et n'en soi's plus. D^ailleurs, je voulais vous lire ou plulôl vous relire avanl de vous écire, el cela m'a j ris du lemps.

Maintenant que j'ai accompli ce devoir agréable, je puis vous dire que la seconde fois, comme la première, \ous m^avez extrèmement intéressé. On ne saurait réj andre plus d'agrément que vous ne le failes sur des questions de statistique et d'économie politique qui, de leur nature^ en sont peu susceptibles; et, ce dont je ^^^us loue surtout, c'est de le faire sans effort, presque ^nns le vouloir, par le seul plaisir que donnent à Tesprit du lecteur des idées nouvelles ou des faits importante l'ien exposés. Je trouve dans tout ce que vous écrivez un ngi^ément simple et de bon aloi mêlé aux études les plus ^^euses et aux sciences les plus graves; et je suis de i avis de mon voisin (M. de Blangy), qui a coutume de

dire : a Quand j'ai tu beaucoup d'ennuyeux dans niâ journée, je lis de l'Angleterre de M. de Lavergne, pour me rcmetlre. »

Quant à la critique que je vous ai faile et à propos de laquelle vous m'avez répondu, je vous avoue que je persiste à croire que, malgré le phénomène très-extraordinaire que nous a révélé le dernier recensement, il n'y a point de décadence dans la prospérité matérielle du pay$. La contrée que j'habite me fait peut^lre voir trop en beau ; mais peut-être celle que vous habitez ou venez de parcourir vous montre-t-elle le tableau trop en laid. En prenant le pays tout entier et faisant la moyenne entre les extrêmes, je crois qu'on trouverait pour vérité que la France, depuis quelques années, sans avoir les mer* veilles de prospérité dont on se vante, a fait cependant d*assez bonnes affaires. Du reste, ceci ne peut bien s'expliquer qu'en causant; mais quand causerons-nous? Vous retrouver devient un plaisir rare. J'espère bien pourtant me le procurer avant la fin de l'hiver.

A MADAME LA COMTESSE DE GRANCëY

Tocque ville, 15 novembre lS57i

beux mots, chère cousine, pour vous dire que je viem de recevoir votre lettre, et que sur-le-champ j'ai écrit à votre fils celle qui est ici jointe. Je suis charmé que vous m'ayiez fourni cette occasion d'entrer en communication directe avec lui. Dites-lui qu'il me fera grand plaisir de

. A ilVl-AMt LA CUJirLSSE l^t i;KA>ctv\ {•*:

•:re donner quelquefois de st^s nouvelles diitHrlenienl ; car V m^inleresse bien sincèremeiil à lui, Tespèi^? qu*il vou:s : reviendra bîeji porianl el avec de bons services qui ne resteront pas s;ins i>ecompen$e.

Je connais les articles dont vous me (^arlei sur M. de >I*ï!esherliies. Tai même eu IVrasion, ThiTer dernier, ifen faiix^ mes iTmercimenIs à SaiuUMaixMSii^rdin« Connaîssei-vousceluhci? C'est un homme de beaucoup d\^pnt^ el d'un esprit aimable : deux qualités qui ne vont (xâis toujours ensemble. Je lui ai dit, à celle occasion, qu'il !ï)e semblait avoir fait de M. de Maleslierbes le ))ortrait le plus ressemblant que j Vnisse encore vu^ le seul^ du ux>ins^ qui se rapprtàt exactement avec ce que j'avais erJendu dire de notre grand-père à nos i^arents. Ce remerciment, ainsi motive, a |Kiru lui être sensible. Tai kHijours regrette de n'avoir [ms un {^orli^it de M. de Malesberhcs; je Taurais mis dans le plus bel eudixùt de ma mviison. Je ne possède de lui qû*un buste en plàtit^ que \<ù>us avei sans doute. Il est dans nm bibliothèque; c'e^t •en face de lui que je vous écris. Je cixns que le plus beau poirlrail qui reste de notre aïeul est a la Flotte, dans la pc!(<{session de madame de la Roclie-Bousseau** Un jour je 'i:i demanderai la permission de le faiiv copier, Adieu« !rès-chèiv cousine; on vous fait d'ici mille amitiés que ^ous receviiM, j*espèix\ de bon cœm% a>mme elles \ous 5out oflTertes.

i()8 COIlIltSPOiNDANCi:.

A MÀDAMt: LA COMTESSE DE PIZIËI X

Tocqucville, 16 iiovt'ii:brc ISô7.

Il laul, chère cousine, que je vous (leniandc de vu> iKHivclles. Le Journal des Débats nous a appris hier que vous aviez eu une avenlure tragique dans l'inlérieur dii parc de Monlgraham. Ce coup de iusil au milieu de la nuit, celte lutle, ce malheureux blesse ramené lout sanglant au cluUeau : voih\ un drame qui a dû vous émouvoir profondément, ainsi que madame d'Hénin. Donnezmoi de vos nouvelles à loules deux et diles-nous si leréeil du journal est vérilable. Voila une race de braconniers près de laquelle il est bien pénible et dangereux de vivre. Nous ne connaissons heureusement rien de semblable en ce pays, où Ton se borne modestement ù tendre des pièges. 11 est vrai que nous n'avons guère de gibier; la cause du délit fait défaut.

Nous avons eu ici un été beaucoup plus mondain que cela ne nous est ordinaire. Pendant près de doux mois, le cIiAUmii (qui, il vsi vrai, n'vsi pas fcrt grand) a éié 1 r(iiii[»li craiitîs vi (If pareuls; et comme tious avonî^ lo ' caraJcre Im^ii (;tjf, aprrs ncuis Hve lrouvi!s a merveille do noire cum]Hij^!ne, nmis avons éié ciiolKuilés de nous reHïirivor seuls. Je ne [luis nier que, si nous aimons k monde, vn passant nous n'ayons le goût de la soliltiil^^ comme état orrlinait^e. Non s passons (été a Icte nos }o« gucs moirées *^' " ^^j flans mn bibliolhèquc, qui csi flft'

4 NillAHE Li comtesse: bf^ ClRCOl ISI. ÂC\i

jrande H assez bien muDÎe de livres^ el doui% lioiivons que les heures s^'écrmleol for! TÎle. Ne croyez pas pourtant que Doas soyons de riinmeiir de ce savant dont Fon« lendle a fait IVlo^e et qui avait e/xitume de dire : a Ceu« qui viennent me voir me font honneur, et ceux qui ne viennent pas me font plaisir, n ie dis seiilcsnent que je sais iri^s-bieD vivre seul^ ce qui est une espVe de qualité tr'èsappropriée à ma condition^ puisque mes sentiments et mes idées font de moi une sorte dVxpatrié dans son j*ays.

Adieu, dure eousine. Celle lettre notait que poar v<#us demanda" de v^*s nouvelles. Veuillez, je vous prie, m'en donner sans trop tarder, et surtout eroiie k mt^ sentiments de vive affer^lion .

k mi^llE Li COITE^SE DE CIBCOEKT

Votre lettre, madame, que je viens de re^e^oir, m^a rempli de confusion et de remords; car il y a très-longlemf »s qœ je voulais vous éerire et que y^ le devais [jour ^ ous remercier de vos Ix^ntés a Yé^urâ de mon ne^ eu ; et j'ai été très-bonlera de me voir prévenu par t/>u«. Nun silence vis4[-vîs de If . de Ciic^jor 1 el de vous serait îneiplîcaUe, fKÎ vous ne me permettiez de vous raconter un peu iria manière de viireaclcielle- I^>a's sji htïuhmt^^ nous ^iomies eoflo entrés en possession de la refrai ie complète a^és bqpKlle je vous confesse que nous *ofipîf ions

un peu, nous avons repris notre vie de couvent, réglée et remplie. Ma journée est, comme vous savez, divisée en deux parts : jusqu'au déjeuner je suis un écrivailleur assez mal content de lui-même; à partir de midi, je ne reparais plus dans mon cabinet. Je suis dehors par tous les temps, et trouve toujours le temps trop court. I^e soir je rentre au logis aussi las qu'un laboureur qui a fini sa journée. C'est la seule heure dont je puisse disposer pour écrire à mes amis; mais un large fauteuil en face d'une grande cheminée a de grands charmes pour .un homme qui vient d'être exposé pendant quatre ou cinq heures à la bise. Au lieu d'écrire, je me mets à rêvasser; je cherche vaguement, en regardant mes tisons, le mot de beaucoup d'énigmes que je ne trouve pas plus là, malheureusement, que dans les livres de philosophie. L'heure s'échappe; la soirée commence, et avec elle des occupations communes qui ne me laissent point la liberté de m'occuper de correspondance. C'^.st ainsi, madame, que les jours se passent à désirer écrire et à n'écrire point. Veuillez m'excusér; ou, si je suis sans excuse, me pardonner mon long silence : il n'est point volontaire. Il n'y a rien que j'aime mieux, en fait de lettres, que celles que veut bien m'écrire quelquefois M. de Circourt; et si j'écrivais à quelqu'un, ce serait assurément à lui pour en obtenir une réponse. Il me tardait aussi, ainsi que je vous Tai dit plus haut, de vous remercier, madame, de l'obligeance que vous avez montrée à mon neveu. Celui-ci, grâce à votre lettre, a fait, à Berlin, la connaissance d'un homme très-instruit, très-aimable, et qui Ta accueilli comme un visi-

A MADAME LA COMTESSE UË PIZIEIX 471 teur recommandé par vous. Mon neveu vous devra assurément une partie de l'agrément qu'il trouvera en Pnisse. Il est touché comme il doit Tétre de ce que vous avez fait pour lui sans le connaître; et je ne le suis pas moins que lui en pensant que l'oncle, dans cette circonstance, a peut-êlre été pour quelque chose dans le service qu'on a rendu au noveu

Je suis charmé que M. *** fasse un mariage riche; mais je n'en suis pas surpris. Je me doutais que cet accident lui arriverait, car il m'a toujours paru un de ces jeunes gens qui ont tout, excepté la jeunesse : le talent, la prudence, l'esprit de conduite, lout enfin, hors ce je ne sais quoi qui, entre vingt et trente ans, fait faire aux hommes tant de sottises et de grandes choses; il est vrai que M*** a plus de trente ans

Croyez, madame, elc, etc

Tocqueville, 21 décembre 1857.

Je ne saurais vous dire, chère cousine, combien voire Jcllre m'a intéressé et touché. Les détails que vous me donnez sur votre grand-père sont bien précieux ; et je garderai avec soin cette pièce pour m'en servir, si, comme je l'espère. Dieu me laisse le temps d'écrire sur l'homme admirable auquel elle se rapporte ce que j'ai dans l'esprit.

Quoique vous soyez, chère cousine, mon aînée (pas

47*2 COr.lUSl'O.NDANCK.

aulanl poiirlanl qu<* vous somhlez le tlirr), il faut qui; jV vous gronde un |>cu. Pourquoi parler sans cossiî de In crainte que vous avez d'ennuyer les gens? Cela est 1res- «igréableinent conté, mais n'a pas le sens c^immun. Je n'ai pint de contemporaine qui ait plus d'esprit et bien peu qui ait autant d'esprit que vous. Ne vous enterre/ donc point, comme vous le diles, avant d'être morte. Il ne faut pas déranger sans nécessité l'ordre naturel des choses. Parlez donc, sans vous retenir, puisqu'on vous écoute si volonliers; et écrivez sans scrupule de longues lettres, quand vous avez un correspondant qui vous lit avec autant de plaisir.

Ceci dit, je vous prie de m'excuser si je relourne à mon métier; car je travaille lieaucoup en ce moment. Je scu's charmé que votre homme ne soit pas mort et trèsheureux d'apprendre que tous les vôtres se porlent bien. Rappelez-nous à leur souvenir et croyez, non à ma jeune, mais à ma tendre amitié.

A M. LK COMTE DE CIRCOURT

i Tocqueville, 5ianvi(?r 1858.

Il fait ici, mon cher monsieur de Circourt, un froid glacial, encore Irès-accru par la violence de la bise. -Ij'hivcra succède tout à coup à la saison la plus douce. Ce temps nous déplaît pour nous-mêmes et nous inquiète pour ceux de nos amis qui sont malades. Je crains qu'il n'ait des conséquences fâcheuses sur la santé de madame de Circourt. Veuillez lui dire que je fais les vœux les plus sincères pour qu'il n'en soit rien, et que je souhaite que celte année 1858 la rende complètement à ses amis et à elle-même. J'ai reçu dernièrement un mot de madame de Rauzan qui m'a attristé : la nature même de son écriture indique la souffrance et annonce rabattement de l'esprit. Quel accablement de maux de toute espèce viennent souvent peser sur les pauvres humains

iU CORRESPONDANCE,

vers la fin de leur carrière, et qu'il est sage de ne parler du bonheur dont un homme a joui dans ce monde qu'après s'être assuré qu'il est bien mort et qu'on a devant soi le tableau entier de sa vie ! Je retrouvais dernièrement, dans les papiers de mon père, une lettre qui lui annonçait le mariage de madame de Rauzan, et dans laquelle on faisait mille prévisions de bonheur sur la destinée de la jeune mademoiselle de Duras. Celui qui écrivait alors de si belle humeur, est mort depuis assez tristement; et celle qui devait vivre ?i heureuse ferait assurément envie à des gens bien misérables; mais je m'aperçois que je commence Tannée nouvelle, par une philosophie bien lugubre; et je passe aux petites affaires de ce monde qui nous aident à oublier les grandes.

J'ai lu avec un grand intérêt dans votre lellre ce que vous me dites sur lord Normanby et son livre^ J'ai beaucoup connu l'auteur; mais je ne sais rien de l'ouvrage, sinon qu'il me paraît susciter une grande colère nonseulement en France, mais en Angleterre. Je serai curieux de lire ce livre dès qu'il me tombera dans les mains; en attendant, je me contente du jugement que vous portez sur lui pour m'en faire une idée. . . .

i. La Révolution de 1848, par lord Normanby, ancien ambassadeur d'Angleterre à Paris. A year of révolution in France, 1848.

A M UOL'CIIITTÉ. 47;i

A M. BOlCflITTÉ

Tocqueville, 8 janTÎer 1858.

11 y a bien longtemps, mon cher ami, que je n'ai plus de vos nouvelles. Je désirerais cependant bien savoir si les soucis que vous donnait la santé de mademoiselle votre nièce ont achevé de se dissiper. . . .

Nous avons plusieurs fois reji^relté depuis deux mois de ne pas vous avoir pressé de venir. Nous avons eu jusqu'à présent un hiver comme il ne s'en voit guère dans cet empire du teM^ comme dit la Fontaine. Point de tempêtes; pour ainsi dire, pas de vent; une température presque toujours douce cl des chemins toujours praticables : ce sont là des merveilles auxquelles nous ne sommes pas accoutumés et dont cette année nous sommes témoins. Depuis huit jours, le temps s'est mis au froid, mais en restant serein et calme. On ne pouvait prévoir une saison si exceptionnelle. Je me console de ne vous avoir pas vu par ces beaux jours d'automne en pensant que vous viendrez, j'espère, Tété prochain, et qu'à tout prendre le soleil d'août vaut encore mieux que celui de décembre.

Vous me dites dans votre dernière lettre, sur les grantli^ questions qui vous préoccupent, des choses fort pro- Irès-Uiea difop. i^^lle iL^llree^l bien ^lignod'éfro

B5~ f qui y i^?1 frnilr Q^i le plus grand , un

«lire le ?enl, qui merile rallenlioniie -^T que bagatelle l\ côté \\^ celle ques-

tion-lî'i. J'aurais eu un goût passionné pour les éludes philosophiques qui vous ont occupé foule voire vie, si j'avais pu en lirer plus de proHl; mais, soit défaut de mon espril, soit manque de courage dans la poursuite de mon dessein, soil caractère particulier de la matière, ' j'en suis toujours arrivé à ce point de trouver que toutes les notions que me fournissaient sur ce point les sciences ne me menaient pas plus loin, et souvent me menaient moins loin que le point où j'étais arrivé du premier coup par un petit nombre d'idées très-simples, et que tous les hommes, en effet, ont plus ou moins saisies. Ces idées conduisent aisément jusqu'à la croyance d'une cause première, qui resle tout à la fois évidente et inconcevable; à des lois fixes que le monde physique laisse voir et qu'il faut supposer dans le monde moral; à la providence de Dieu, par conséquent à sa justice; à la responsabilité des actions de l'homme, auquel on a permis de connaître qu'il y a un bien et un mal, et, par conséquent, à une autre vie. Je vous avoue qu'en dehors de la révélation je n'ai jamais trouvé que la plus fine métaphysique me fournit sur tons ces points-là des notions plus claires que le plus gros bon sens, et cela me donne un peu de mauvaise humeur contre elle. Ce que j'ai appelé le fond que je ne peux pas toucher, c'est le pourquoi du monde ; le plan de cette création, dont nous ne connaissons rien, pas même notre corps, encore moins notre esprit; la raison de la destinée de cet être singulier que nous appelons homme, auquel il a été donné juste assez de lumière pour lui montrer les misères de sa condition, et

A M. FntSLO.N. 477

pas assez pour la changer... C'est là le fouil ou plulol le^ ibnds que Tambilion de mon esprit voudrait toucher, mais qui resteront toujours infiniment par delà mes luayens de connaître la vérité. La fin de mon papier m'avertit de iinir ma philosophie. J'espère que nous trouverons Le Pomsin imprimé à notre arrivée à Paris. En allendant l'époque prochaine où je vous serrerai la main, mille amitiés.

À M. FRËSLON

Tocqueville, 12 janvier 1858.

J'aurais voulu vous répondre beaucoup plus tôt, mon cher am^i ; mais j'ai voulu finir auparavant un travail que j'avais entrepris et qui a duré plus que je ne pensais. Je ne me livre au plaisir de causer avec mes amis que quand je me suis acquitté de la lâche que je me suis imposée. J'ai besoin de me faire de ces obligations d'écolier pour arriver à travailler fructueusement. Heureux ceux qui jouissent sans fin et sans effort de leur esprit! C'est le paradis de Mahomet pris dans un sens plus honnête que le Coran ne l'indique. Je n'ai jamais mis le pied dans ce lieu de délices; et quand je viens à comparer la valeur de ce que je tire de moi avec la peine que V extraction me donne, je me trouve, je vous le dis très-sincèrement, bien ridicule. Mon excuse est que si ce que je fais ne vaut pas la peine que j'y trouve, je n'ai rien de mieux à faire pour le moment. Mieux vaut en-

.i7f^ CORRESPONDANCE,

core casser des pierres pour quinze sous jiar jour quo resler les bras croisés. M. de Chateaubriand me clisail un jour : c< On prétend que pour écrire il faut attendre la verve; mais si je l'attendais, je n'écrirais point. » Puisque la verve manquait à un si grand écrivain, il faut bien qu'un barbouilleur comme moi se console de ne la point trouver. J'ai donc écrit sans verve; mais assez assidûment pour avoir fini le premier livre de mon nouvel ouvrage*. Ce n'est que le commencement; mais c'élail beaucoup que de se mettre sérieusement dans mon sujet. Je ne sais quand cette partie, que je dis finie, parce que tous les morceaux qui la composent sont à leurs places, sera en état d'être monlrée. Dès que j'en serai là, je vous prendrai pour auditeur et pour juge. Je vous assure que je suis dans une incertitude absolue sur la valeur de ce que je fais, et que si quelqu'un bien accrédité auprès de moi m'assurait que ce que je viens d'écrire ne vaut rien, je n'aurais pas de peine à le croire. Il me semble bien voir devant moi un grand tableau éclairé par des luînières nouvelles. Mais quand j'en arrive à vouloir le reproduire, la copie qui sort de mon esprit est si inférieure à l'original qui y reste, que je demeure accable par la vue de la différence qui existe entre ce que je fais et ce que je voulais faire. Mai^jene veux pas vous fatiguer davantage par mon égothme d'auteur, comme di-

1. Ce I" livre, dont parle ici M. de Tocqueville, ce sont les sept chapitres qui n'avaient point encore paru b sa mort, arrivée quinze njois :iprcs la date de cette lettre, et qu'on trouve tels qu'il les a laissés ànm le tome VIII de la présente édition.

A M. FRESLO' m

sent les Anglais. Le mol est bon, si la chose ne Test point. Ëgotisme n'est jjoint égoïsme; c'est moins noir. Cela signifie seulement la facilité ingénue qu'on a à fatiguer les gens en leur parlant infiniment trop longtemps de soi.

J'en étais là quand je reçois votre dernière lettre dont je vous remercie très-affectueusement. Croyez que de mon côté je ne tous ai pas oublié dans ce temps qui ramène si naturellement la pensée vers les vrais amis; et que si mes vœux pouvaient servir à quelque chose, vous seriez aus:^i heureux que vous méritez de l'être.

Je vois que dans les choses publiques vous ne vous laissez pas aller à l'abattement, et vous avez raison. Je iiuis très-loin moi-même de chanter le De profundis sur la société française. Seulement, je crains que nous ne soyons pas destinés à revoir le personnage bien vivant . L'histoire du passé donne peu de lumière sur les moyens de le ranimer, parce que, chez lui, les principes mêmes de la vie sont différents de ce qu'ils ont été. Jusqu'à des temps encore récents, les forces vives et agissantes de la société étaient dans les classes éclairées. Quand on avait persuadé, excité, uni celles-ci dans une même pensée, toutes les autres suivaient. Aujourd'hui, non-seulement les classes éclairées sont devenues momentanément in* sensibles par le mal des longues révolutions, mais elles sont réellement détrônées. Le centre de la puissance sociale, si l'on peut parler ainsi, s'est peu à peu déplacé cl enfin brusquement changé. 11 est aujourd'hui dans les liasses qui ne lisent point, ou du moins qui ne lisent

i80 COUÏIESPO.NDANCE.

(juc (les journaux, quand elles lisent quelque ehosc; el c'est là la raison profonde qui poilc notre gouvernemenl à n'enchaîner que la presse périodique. On nous laisse crier aussi haut que nous voulons, nous autres académiciens, parlant à un public académique; mais le moindre bourdonnement d'une pensée hostile est supprimé dès qu'on suppose qu'il peut arriver jusqu'aux oreilles du peuple. Ne dites donc pas : Voltaire, Rousseau, etc., etc., ont renversé par leurs livres des pouvoirs bien plus solidement établis. Ces pouvoirs étaient plus solides, il est vrai; mais la force qui devait les renverser était bien 1)1 us à la portée des faiseurs de livres et mieux dans les mains de ceux-ci. Ils étaient entourés de classes supérieures ou moyennes qui croyaient aux idées, tandis que les mêmes classes ont maintenant le mépris et la peur des idées quelles qu'elles soient (en tant qu'idées), et ne songent qu'aux intérêts. Et, de plus, ces mêmes classes supérieures cl moyennes, dont l'oreille leur était si bien ouverte, étaient maîtresses de la société. Parvenait-oa à les gagner, on avait tout fait.

Je crois, comme vous, que ces classes peuvent être de nouveau pei^suadécs et excitées; et je pense qu'une fois cela fait, on exercerait par elles une assez grande quoique moindre influence sur le peuple; mais cela ne peut se faire qu^avec une extrême lenteur, à l'aide d'une multitude de coups frappés successivement sur les esprits. Il est assui'émenl bon et même nécessaire de se livrer à ce travail; et ce serait exagérer que de dire que ceux qui s'y livrent peinent leur temps; mais ce serait exagérer

A ». LE BaROA IILBERT DE Ti>COLE\lLLE. 4SI |4u5 encore que de croire à l'ef|[jc:icilé considérable et au résuJtat pronipl de leurs efforts. Pour changer vile YGrprit de la nation, il faut une instruction moins raffinée et |.lits à la |iort^ des classes qui ont le pouvoir; et puisque la presse périodique n^est pas libre, il n'y a que les faiis et non les idées qui puissent Téclairer en peu de îemps sur la nature véritable du gouvera^nenl qui la régit. Si ce goavenienient suivait son naturel; qu'il fit dès à prfôeot les fautes dans lesquelles à la longue les goovememenls absolus tombant toujours, la nation verrait clair tout à coup dans sa constitution; et conune, après tout, toutes les comparaisons qu'on tait de notre :ï*j<riété avec la société romaine en décadence sont inexac- 't:!:^ ; que le gros du peuple ne forme ni une nation corrompue, ni une nation craintive, ni une nation asservie • omme la canaille romaine; le jour où la lumièi-e dont je parie se ferait, la nation jugerait. Le papier me manque. Adieu.

A M. LE BAF.0> HLBERT DE TOCQLE VILLE

TocqueTÎfle, 7 féTrier i^bS.

Je voulais, mon clicrauii, le remercier de ta dernière lettre qui est une de celles qui m'ont le plus intéressé. Tout ce que tu me dis de TAIIemagoe est conforme à ce •jue j'en pensais et en savais. L'élal des esprits me parait bien observé. Je suis revenu dWllemagne il y a rrois ans et demi, convaincu que nous avions dan> nos

m COURKSI»ONPANCK.

voi^iim d'oulrc-liliin Iok ennemis lau pluH irrëconciliûblo^; et que, queU que rur4Henl len dc'iNirN dm gouvernemonU de »'allier à nous, les peuples enlratneraient loujourN leurs chefs dans d'autres alliances. C^^st 1& une des cons<^quences les plus (unestes pour la Franee qui seit rdsulU^i*' du premier empire. Si lu lisais toute la littc^rûture aile.mande qui précède inmiédialement la Itévolution fran- <;aisc, tu serais frapixi de Tattrait que les Allemands montrent alors pour tout ce qui est français et de Pes* pèce du dégoût qui [Kjrte une partie d'entre eu% h m détacher volontiers de leur patrie naturelle pour non» prendre comme patrie adoptive. Il y a déjà pamii les écrivains une réaction contre TcMprit français; mais c'est une réaction toute littéraire. Les acurs se tounienl encore naturellement vers la France. I^es premières guerres de la Itévolution ne font pas disparaître ces dispositions. La guerre désole TÂIlemagne; mais IV^prii français la délivre des vices de l'ancien régime, et ïoh provinces du Ithin, malgré la violence de nos proconsuls (ît de nos guerres, préfèrent de l)eaucou() nous appartenir (|ue de restiir sous la domination de leurs anciem» maîtres. C'est la longue, épuisante, et surtout m/eprisanté oppression exercise par l'empire en Allemagne, qui Ta réunie tout entière contre nous, et a allumé dans le cœiu' des peupKes allemands contre nous des passions quisurviventet survivront bien longtinnps aux causes qui les ont fait naître. Il y a cinquante ans, nous trouvions toujours, en Alh*magne, les populations les plus dis* poséxîs h apprécier notre politique, Aujourd'hui s n'y

A M. LE BARON HUBERT DE TOGQUEViLLE. 485 rencontrons jamais une alliée véritable, quoi que nous fassions ; et nous sommes contraints ou de nous livrer à l'Angleterre qui ne nous accepte qu'à la condition que nous la laisserons s'étendre sur toutes les parties du globe habitable, ou à la Russie, avec Talliance de laquelle on a toujours en perspective la guerre générale. Nous avons fait nos pires ennemis de nos alliés naturels. L'animosilé des Allemands contre nous ne leur permet plus même de nous comprendre. Je l'ai remarqué bien des fois. Leur vanité excessive et qui nous semble quelquefois ridicule, nous rend d'ailleurs leurs mauvais sentiments pour nous plus visibles et plus déplaisants encore. Les Anglais, qui ont autant d'orgueil et un orgueil mieux justifié, n'éprouvent point le besoin aussi continuel de nous faire sentir en quoi, suivant eux, nous ne valons rien, et en quoi eux, au contraire, sont excellents; leur contact ne cause point cette espèce d'impatience que m'a toujours donnée la fatuité nationale^ des Allemands.

J'espère que tu profites de ton séjour à Berlin pour apprendre à parler la langue, et si tu as le temps pour lire beaucoup en allemand, tu te féliciteras toute ta vie d'avoir agi ainsi.

Comprends-tu quelque chose à l'état actuel des af*^ fairps du Danemark, cl pourrais-tu me l'expliquer? cela m'intéresserait.

Je crois que lady Bloomfield est la sœur de lady Cla* rendon (la femme du ministre des affaires étrangères à Londres). Je connais beaucoup toute la famijle Glarendon)

ASi CORRESPONDANCE,

lord ClarendoQ lui-même, et sa sœur ladv Thereza Lewis. Si tu rencontres lady Bloomiield et que tu trouves Foccasiondelui dire combien j'ai été reconnaissant de la réception que lord Glarendon et lady Thereza Lewis m'ont faite en Angleterre, et combien je t'ai parlé d'eux avec respect et afleclion, tu me feras plaisir.

Toutes les fois que lu as l'occasion de me raconter sur l'Allemagne ce qui s'y fait, ce qui s*y dit, ce que tu en penses, dans les limites où la discrétion diplomatique permet de le faire, je t'en semi obligé. Tout dans ce pays m'intéresse beaucoup. Adieu, mon cher enfant.

A M. J. J. AMPÈRE

Tocqueville, i8 fémer 1858.

Je vous écris, mon cher ami, pour vous donner de nos nouvelles et pour vous demander des vôtres. 11 y a, du reste, peu d'autres sujets qui se puissent traiter en ce moment avec sécurité. Je vous écris toujours de Tocqueville où nous sommes encore, j'imagine, pour trois semaines. Nous avons grand'peine à nous en arracher, comme vous savez. 11 faudra bien finir pourtant par prendre notre grand p«urti. Nous allons bien. J'ai eu, comme presque toute la France, la grippe et je n'en suis pas encore débarrassé tout à fait. Nous avons eu un hiver extraordinaire pour ce pays-ci : point de neige, pas de froid, pi-esque pas de pluie et peu de vent. Notez ce dernier point-ci. Les journaux prétendent qu'on a grand

A M. J. J. AMPÈRE. 4H5

froid en Italie. Ce serait un fait récent, car voire dernière leltre me vantait encore le climat de Rome. Si les frimas en nous respectant voiis ont atteint , je le r^rel- (erai pour vous qui vous laissez facile ment éprendre à la gorge par la bise, et aussi pour une santé à laquelle vous vous intéressez si vivement et à laquelle je m'intéresse moi-même par tout ce que>ous me dites. Donnes-moi donc des nouvelles, et adressez-moi la lettre à Tocqueville. Je parierais volontiers qu'elle m'y trouvera encore et, si je n'y suis plus, la leltre me sera renvoyée immédiatement à Paris.

Vous avez vu nos deux élections académiques. Est-ce ainsi que vous auriez volé? Je n'ai pu me rendre à l'Académie, et j'en ai élé très-contrarié. Car, autant que possible, il faut remplir les petils conune les grands devoirs, et quand on a l'avantage d'èlre d^m corps, supporter les charges qui en résultent. Mais j'étais obligé de me retrouver ici à la fin de ce mois, et deux longs voyages de celte espèce en plein hiver ont surpassé les foree^i de ma vertu. Je suis donc jeslé, mais me promettant bien que cela ne m'arriverait plus à partir du moment très-pro* cbain où notre chemin de fer serait établi. On nous l'annonce pour juillet. Comme il y avait un très-grand nombre de candidats et qu'on ne savait pas pour qui je vote rais, je n'ai point été fort sollicité de revenir.

On a eu de grandes émotions à Paris depuis que je vous ai écrit : d'abord l'odieux attentat qui a coûté tant de victimes ; puis la nouvelle loi de sûreté générale qui a excité, à qu'il [parait, une terreur extraordinaire et

une colère qui ne Télait pas moins. Je conçois le second de ces sentiments ; car il est triste, après avoir fait lanl de révolulions au nom de la liberté, de voir apparaître des dispositions comme celles que la loi contient. Mais quant à la terreur, j'avoue que je neTai jamais partagée. L*homme qui conduit les affaires a trop de sens pour vouloir faire de la violence sans nécessité. Or, une foi» le premier mouvement de terreur et d'irritation passe, j'étais convaincu qu'il comprendrait que cetle nécessite n'existait pas, et qu'il n'y avait quant à présent «Tican danger sérieux à craindre pour lui. J'ai donc pensé cl je pense encore que la loi est une arme terrible qu'oiï laissera à moitié dans le fourreau pour le moment, et qu'on n'en fera guère usage que contre des adversaires obscurs, qui en sentiront le poids le plus lourd. Mais il faut reconnaître que' depuis le Directoire on n'a jamais forgé un plus complet et plus efficace instrument de tyrannie ; et nous nous en apercevrons, si les circonstance* ou le maître changent.

J'ai fini tout le travail que je puis faire à Tocqueville, cela ne veut pas dire grand'chose ; et je serais honteux et découragé en me voyant encore si peu avancé dans mon œuvre, sans la conviction où je suis que je vais marcher plus vite maintenant. Je suis sorti delà région des ombres où j'ai tîUonné bien longtemps ; je vois a présent mon chemin. Je sais où est le but que je rais loucher et je me trouve en train d'y marcher. Â peine â Paris, je vais me jeter dans les archives et les bibliothèques et j'espère y recueillir des matériaux qui me per-

A M. G. DE BEâUMONT. 487

metiront de pousser la rédaction assez loin à mon retour. Que dites-vous de votre ancien ami et de ce mélange, sans nom, de bassesse et de calomnie qui le porte à vouloir reporter sur les écrivains , notamment éur ceux qoî flétrissent TEmpire romain, une sorte de responsabilité de l'attentat? Voilà un drôle complet auquel il ne manque rien.

P. S. Le sujet d'Alexandre est beau, mais plus difficile que César. Alexandre est derrière un nuage ; César nous est connu par tant de documents qu'on peut le faire vivre devant nous. «Courage et surtout venez nous voir quand vous pourrez.

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