A 11. G. DE BEAUX05T
Je ne saurais vous dire, mon cher ami, combien votre d^miète lettre m'a intéressé, et à quel point je suis de votre avis dans la plupart des choses que tous me dites, entre autres choses sur le prix de la liberté. Gjmme vous, je nai jamais éié plus prof«:ndémeot convaincu i|n*eUe seule peut d«:fnner aux ^jciéiés humaines en gé- Qt^ral et aux individus qui les cômpj^nt en particulier^ liûate la proepérité et toute la «fraudeur d*>nt wÀns es- |:.éceest capable. Chaque j«>ur me Djuttnne d^van'aae dait§> cette crovance ; mes ob*ervai:i«>n5, à mesure qice j»? ¥Îs, Ifô smovcnirs de rhisl* ire, les CàîU C':'E':<tnîj:c#*^ii!îL?.
4»8 CORRKSPONDA.NCE.
les nations étrangères, la nôtre, tout concourt à donner à ces opinions de notre jeunesse le caractère d'une conviction absolue. Que la liberté soit la condition nécessaire sans laquelle il n'y a jamais eu de nation véritablement grande et virile, cela pour moi estTévidence même. J'ai sur ce point la foi que je voudrais bien avoir sur beaucoup d'autres. Mais qu'il est difficile d'établir solidement la liberté chez les peuples qui en ont perdu l'usage et jusqu'à la notion juste! Quelle impuissance que celle des institutions quand les idées et les mœurs ne les nourrissent point ! J'ai toujours cru que l'entreprise de faire de la France une nation libre (dans le sens vrai du mot), cette entreprise à laquelle pour notre petite part nous avons consacré notre vie, j'ai toujours cru, dis-je, que cette entreprise élail belle et téméraire. Je la Irouve chaque jour plus téméraire, mais en même lemps plus belle. De sorte que si je pouvais renaître, j'aimerais encore mieux me risquer tout entier dans cette hasardeuse aventure que déplier sous la nécessité de servir. D'autres seront-ils plus heureux que nous ne l'avons été? Je l'ignore; mais je me demande si de nos jours nous verrons en France une société libre, du moins ce que nous entendons par ce mot. Cela ne voudrait pas dire que nous n'y verrons pas des révolutions. Il n'y a rien d'assis, croyez-le. Une circonstance imprévue, un tour nouveau donné aux affaires, un accident quelconque peuvent amener des événements extraordinaires qui forcent chacun à sortir de sa retraite. C'est à cela que je faisais allusion dans ma dernière lettre
A >1. G. DE BEAlMOiNT. • 489
ol non à rétablissement d'une liberté régulière. Ce qui ino fait craindre» que rien d'ici à longtemps ne puisse nous rendre libres, c'est que nous n'avons pas sérieusement envie de Fètre. . . Ce n'est pas que je sois du nombre de ceux qui disent qne nous sommes une nation décrépite et corrompue, destinée à lout jamais h la servitude . Ceux qui, dans celte vue, montrent les vices de l'empire romain, et ceux qui se complaisent dans l'idée que nous allons en reproduire en petit l'image, tous ces gens-là, suivant moi, vivent dans les livres, et non dans la réalité de leur lemps. Nous ne sommes pas une nation décrépite, mais une nation fatiguée et effrayée de l'anarchie. Nous manquons de la notion saine et haute de la liberté ; mais nous valons mieux que notre destinée actuelle.- Nous ne sommes pas encore mûrs pour l'établissement définitif et régulier du despotisme; et le gouvernement s'en appercevra s'il se fonde jamais assez solidement pour dé- (ourager les conspirations, faire mettre bas les armes aux parfis anarchiques, et les dompter au point qu'ils semblent disparaîh^e de lascène. Usera alors tout étonné, au milieu de son triomphe, de trouver une couche de frondeurs et d'opposants sous la couche épaisse de serviteurs qui semblent aujourd'hui couvrir tout le sol de la France. Je pense quelquefois que la seule chance de voir renaître en France le goût vif de la liberté est dans l'établissement tranquille et en apparencedéfinitif du pouvoir absolu . Voyez le mécanisme de toutes nos révolutions ; on peut aujourd'hui le décrire très-exactement. L'expérience de ces soixante-dix dernières années a prouvé que
le peuple seul ne peut faire une révolution ; tant que cet élément nécessaire des révolutions est isolé, il est impuissant. Il ne devient irrésistible qu'au moment où une partie des classes éclairées vient s'y joindre ; et celles-ci ne lui prêtent leur appui moral ou leur coopération matérielle qu'au moment où elles n'ont plus peur de lui. De là vient que c'est au moment même où chacun de nos gouvernements depuis plus de soixante ans a paru le plus fort qu'il a commencé à être atteint de la maladie qui Ta fait périr. La Restauration a commencé à mourir le jour où personne ne parlait plus de la tuer : ainsi le gouvernement de Juillet. Je crois qu'il en sera de même du gouvernement actuel. Paul dira un jour si
je me trompe
Je vous recommande particulièrement l'article de
la Revue d'Edimbourg sur Tlnde : il est de Reeve. Je ne connais rien qui donne en si peu de mots autant de notions justes et importantes sur ce pays. Le même numéro contient un article très-intéressant sur Pitt; il est de sir G. G. Lewis
A MONSEIGNEUR t**, ÉVÊQUE DE ... .
Tocqucville, 4 mars 1858.
Monseigneur,
Je viens de recevoir l'Inslruclion paslorale que vous avez bien voulu m'adresser.
1 K0!t5L:G5lII; -• LUylE DE ... 491
J^'ai été trè^ioocbé que \*iu> ayez bien voulu vous souvenir de nMM <bn<. c^iw ârcfm^X^nce. Veuillez agréer rexpressHMi de ma \'i\': re(x«inai5saDce. Je vous ai lu, moDseignear : jexciK ai admiré. Jai admiré ejlte abon* dance de la parr»le q'ii D'o*e rien à la précision de Tidée ; Téclat du langage; la fico»' de la pen^^ que les richesses de ^expression ornent et n'énervent point. J'ai reconnu, en on mol, les dons jiartîculiers de voire éloquence, dû cette éloquence qui p 'nêlre dans Tesprit et touche le cœur. En même temps que je vous exprime avec une parfaite sincérité ces sentiments que la lecture de voire Mandement m'a inspirés, me permettrez-vous, monseigneur, de vous soumettre, avec toute h défiance que je dois avoir eu moi-même quand je vous parle , une observation critique. Elle se rap[)orte à ce paragraphe du Mandement, page 51, où vous parlez de V Envoyé du Très- Haut^ Celui que$a grâce a chom, ce Mhmtre rfes divins Conseils, etc. Il m'a paru que ces paroles impliquaient une sorte de consécration au nom de la religion; et j'avoue avec candeur que venant d'un homme tel que vous, elles m ont ému. Je ne veux point, assurément, entrer dans une discussion politique. Je me suppose ami des institutions actuelles (ce que je confesse que je ne suis point), et, partant de cette donnée même, je me demande s'il n'y a pas quelque danger pour la religion h prendre parti pour le pouvoir nouveau et à le recommander en pareils termes au nom de Dieu. J'ai vu, do mon temps même, l'Église mêler aussi sa cause ù celle du premier empereur; je Tai vue de môme couvrir de
49t2 COUUESPONDANCE
sn jjarole la Ueslauralion ; et il ne m'a pt';s semblé qu'elle eût profilé de celle condiiile. Dans un pays en révolulion comme le noire, les jugements qui sont portés sur le pouvoir du moment ne sauraient être unanimes. Dans ces temps malheureux, on ne blâme pas seulement les actes du gouvernement; on conteste sa moralité, ses droits. Il y a encore aujourd'hui, en France, un grand nombre d'hommes qui regardent comme un acte de conscience de ne point reconnaître le nouveau pouvoir. Je crois qu'on ne saurait nier que parmi ceux-là il ne s'en trouve plusieurs quipar l'étenduedeleurs lumières, l'honnêteté de leur vie, souvent par la sincérité de leur foi, sont les alliés naturels de l'Église; je dirais ses alliés nécessaires, si la religion n'avait sa principale force en elle-même.
Parmi ceux mêmes qui approuvent la marche actuelle du pouvoir, combien peu ont honoré ses débuis et ses premiers actes?
Ces actes peuvent être excusés et même approuvés pai* la politique; mais la morale universelle ne les réprouvel-elle pas? Ceux qui ont présents ces souvenirs sirécentsde notre histoire, n'éprouvent-ils pas un trouble douloureux au fond de leur âme et une sorte d'ébranlement de leur croyance, en cnlendanl les voix les plus autorisées couvrir de pareils actes au nom de la morale éternelle?
Voilà du moins, monseigneur, le doute que je mo permets de vous soumettre, en faisant appel à votre indulgence en faveur d'un homme qui professe pour vous autant de respect que d'attachement.
A MADAME LA COMTESSE DE CIRCOl'RT. 495
Tocqueville, 5 mars 1858.
Je VOUS aurais remercie beaucoup plus tiU, madame, de votre lettre et de l'envoi du discours de M. Btuilé, si je n'avais été constamment indisposé depuis quinze jours* J'avais eu, comme tout le monde, la grippe; elle était passée à peu près. Le mauvais temps qu'il fait en celle saison Ta rappelée et, comme d'ordinaire, la recluile a été plus fâcheuse que la maladie originaire. Je n'ai point eu de fièvre cependant, mais beaucoup de malaise ; l'obligation de renoncer à ma vie active est un grand ennui : petites misères qui disposent mal à la correspondance. Il n'y a que vous, madame, qui sachiez souffrir sans que vos amis s'en aperçoivent. Je vous envie ce don comme beaucoup d'autres. /
Ce que vous me dites de votre sanlé, madame, méfait grand plaisr. J'espère dans la chirurgie : c'est une science qui n'a rien de conjectural, et vos maux me semblent de son ressort . J'espère doncqueles premières nouvelles m'apprendront que vous allez mieux, et que bientôt je pourrai vérifier par moi-même leur exactitude. II me tarded'être à Paris; mes travaux eux-mêmes l'exigent; mais je ne veux point me mettre en roule tant que la température ne sera pas changée.
J'ai lu avec beaucoup d'approbation le discours de M. Beulé. On y découvre le sentiment vrai du beau vé-
404 COHRtSrONDÀiNCE.
ri(able, et, par coiis?cquent, une grande censure de tout ce qui se fait aujourd'hui en beaux-arts. Je voudrais croire que les théories de M. Beulc persuaderont les peintres, les sculpteurs et les architectes; mais j'ai bien peur qu'il n'en soit pas ainsi. Je ne crois pas que la haute inspiration dans les arts soit un don isolé; elle lient à l'état général des idées et des sentiments, du moins dans une grande mesure. Quand l'élan manque en toutes choses (excepté en affaires d'argent), il est bien difficile qu'il se retrouve quand il s'agit de statues et de tableaux; mais si de pareilles doctrines ne sont pas aussi efficaces que je le voudrais, elles me paraissent du moins trèsbelles. On doit être un moment consolé de trouver dans les paroles du professeur l'idéal qu'on ne rencontre plus dans les œuvres des artisles; et la lecture de son discours m'a confirmé dans le désir que j'avais déjà d'assister à son cours. Je n'apporte dans les matières qui l'occupent que des instincts vagues; mais ils sont vifs.
À M. G. DE BEàUMOIST
TocqueviUe, 23 mars 1859.
Mon cher ami, l'autre jour, me trouvant quelque loisir, j'ai imaginé de lire sérieusement (je n'avais fait jusqu^ici qu'y jeter les yeux) V Histoire de Grèce, parGrote. Malgré le juste effroi que doivent causer douze gros volumes, je crois que ce livre, si vous l'aviez dans les mains, vous intéresserait comme il m'intéresse* L'auteur
A M. G. DE BEADMONT. 495
commet la faale, qu'il eût évitée avec plus d'art, de traiter avec autant de soin et de mellre aussi en relief les parties secondaires de son œuvre que les principales. D faut le lire dans un autre esprit ; parcourir vile ou même passOT les détails d*un intérêt moindre; mais s'arrêter à ce qui frappe. Quand on agit ainsi, on est étonné d'apercevoir une aulre antiquité que celle de Kollin, et de reconnaître nos idées, nos passions, nos institutions, nos moeurs dans ces sociétés qui paraissent si éloignées de nous et si difierentes. Ce qu'il y a de fondamental, de permanent, de pareil dans (ouïe riiumanité, quel que soit le temps, saute aux yeux; et dans Thumanilé, en général, ce que nous tenons de la civilisation grecque parait bien plus grand que je ne le suppo^is. Je ne crois pas qu'il y ait une seule des opinions, qui ont agite nos esprits, qui n'ait été exposée et déballue déjà par ces gens qui paraissent, au premier abord, nous ressembler si peu. L'ouvrage de Grote reslera. Il ne laissera, je crois, presque rien à dire sur le sujet qu'il traite.
Je suis très-frappé de la supériorité qu'ont les œuvres de l'esprit en Angleterre, comparées à ce qui s'écrit ailleurs. Les Allemands, par exemple, mettent de la conscience et de la gravité dans leurs travaux; mais les auteurs, étant presque tous seulement bommes d'études, ne donnent jamais une connaissance efGcace des choses humaines. Dans tout ce qu'écrivent les Anglais, non-seulement il y a quelque chose à apprendre et à retenir, mais ce quelque chose peut toujours servir au Roavernement de ce monde.
4f!6 CORRESPOiNDANCE.
Paris, 4 avril 1858.
Je t'écris à la hâte deux mots, mon cher ami, pour t'accuser réception de ta lettre du 28 mars, qui vient de ui'clre renvoyée de Tocqueville.
J'ai laissé Tocqueville mercredi dernier. J*ai toujours peine à me remettre en pleine santé; cette maudite grippe m'a fort ébranlé. J'ai pourtant besoin de me bien porter en ce moment ; car mon séjour ici doit être occupé par de grands travaux de recherches qui exigent l'usage de toutes les forces de l'esprit el même du corps. L'un n'est guère alerte quand l'autre est languissant. . . .
Merci des délails que tu me donnes sur l'état actuel du gouvernement libéral en Prusse. Ta lettre m'a causé un grand plaisir. Il est très à désirer que les Prussiens débutent dans cette carrière avec prudence et modestie. Rien ne presse d'attirer outre mesure l'attention du continent sur leurs institutions nouvelles, ni de faire naître les agitations inséparables de l'usage de la lib té politilique sur le terrain des passions. Toute la question est de. savoir si cette liberté limitée est assez grande et efficace pour faire sentira la nation qu'elle prend part à ses affaires et qu'elle s'en trouve bien. Tu juges qu'il en est ainsi. Cela étant, les choses marchent pour le mieux et de la façon la plus propre à enraciner les nouvelles institutions et à leur faire porter plus tôt tous leurs fruits.
A il. LE BARON IIUBEUT DE TOCQUEYILLE. -iOÏ Les Prussiens sont bien heureux de n'avoir point eu de lévolution.
Tu i:éponds à mes questions sur le pays que tu habiles d'une façon assez inléressante pour que je t'en adresse encore. Celle d'aujourd'hui est la grande question de notre temps : le rapport des classes. Aperçois-tu déjà en Prusse quelle est la position de l'ancienne noblesse? ce qui peut devenir et est déjà une aristocratie proprement dite? quel est l'élément démocratique et sa force? où marchent et comment marchent Vopinion et les faits relativement à ces matières? Je sais qu'il faudrait plusieurs années pour étudier à fond un pays du côté que je l'indique; mais je suis sûr que pour un homme public il n'y a pas de plus grandes questions à étudier que colles-là. Je ne te demande pas des idées bien mûries, mais celles que tes premières impressions du pays te su^ffcrcnt .
•co^
p. s. Je suis extrêmement touché delà lettre de M. de lliimboldt; exprime-le Irès-vivement à cet illustre vieillard. J'apprends aussi avec plaisir tes rapports avec les Savigny.
Tocqueville, 27 mai 1858.
En vérité, mon cher ami, il y a longtemps que j'aulais dû le remercier de ta lettre de la tin du mois der-