‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 65 sur 72 · VII · texte numérisé non relu

VII

im COURESPO.NDANCE.

nier. Celle lellre in^a lies-inléressé; el, après l'avoir liio avec curiosilé el profit, je la garde comme un renseignement fort ulile sur le pays que tu habites. Une correspondance de celte espèce ne pourrait que te faire honneur, si elle élait connue. Ce que tu dis est vraisemblable, et tu n'as pas la prétention d'avoir saisi ton le la vérilé, dans un séjour de quelques mois, sur un pays si différent du nôtre. Cette dernière manière est celle des voyageurs el, en particulier, des Français. Je te félicite d'avoir bien aperçu et jugé ce que tu peux déjà apercevoir, el de l'être arrêté prudemment là où l'horizon s'étendait encore trop loin.

Ma femme a reçu de loi, il y a peu de jours, une lettre qui lui a été très-agréable et dont elle te remercie. L'un et l'autre nous sommes occupés de toi, et dans un grand désir de te voir renconlrer une bonne el aimable femme en état de le comprendre ël de le rendre heureux. Personne ne sait mieux que nous qu'il n'y a de vrai bonheur dans ce monde que par l'union intime d'un bon ménage. Il n'y a rien de plus rare et de moins romanesque que ce roman-là. Je crois qu'il est à la portée bien plus souvent qu'on ne se l'imagine. S'il arrive que si peu de gens le réalisent, c'est qu'il est assez rare, quoi qu'on* dise, qu'on attache un véritable prix à le réaliser. On fait d'ordinaire, après tout, en celle matière, ce qu'on a voulu principalement faire. On a voulu associer des fortunes et des positions , non des âmes el des intelligences. On jouit de l'union des premières au milieu de la désunion des autres. A qui la faute? Ce n'est pas comme 1«

A M. liENKV REEVK, ËSQ. 4tm fouie que tu raisonnes en fait de mariage, et j'ai l'espérance que ton sort sera dans la catégorie de celui du petit nombre

A M. UKiNRY REëVË, ESQ.

TocqueTille, 16 juin 1858.

Il y a longtemps, mon cher ami, que je veux ¥ous écrire ; j'en suis empêché par l'incertitude où je suis de l'emploi de mon été dont, pourtant, je voudrais vous rendre compte à l'avance. Cette incertitude continue. Cependant il y a un point qui parait bien arrêté et que je veux vous signaler. 11 est à peu près certain que je se* rai ici à Tépoque du voyage impérial. Ce voyage, qui était fixé au*24 juillet, est ajourné jusqu'au 7 août. Tout annonce qu'il se fera certainement à cette époquc-Ià. Plusieurs de nos amis particuliers m'ont écrit, comme vous avez fait vous-même, pour m'annoncer qu'ils choi* siraient ce moment pour me venir voir. Cela achève de me déterminer à rester chez moi, quelque désagréable que puisse être le voisinage des pompes oflicielles. Youi« annoncer que je reste id, c'est assez vous dire combien nous serons heureux que vous y veniez. Permettez-moi seulement de vous prier de garder pour vous seul ce que je vous dis de ma présence en ce pays pour ce moment-là. Vous connaissez Tocqueville. Trois amis suffisent pour en occuper tout l'espace et je ne voudrais |mis avoir le désagrément de ne savoir où mettre ceux qui

;»00 CORIIESI^ONDANCK.

voudraient bien me visiter. Quant fi un vieil et inlinie^imi comme vous, on n'a pas à craindre la sévérité de ses jii- ^^ements ; on est sûr de son indulgence. Venez donc. Il est probable (jne vous trouverez ici Hivel, Lanjiiinais, Beauniont, peul-etre Corcelle ; tous gens que vous connaissez, je crois, et qui seront heureux de se rencontrer avec vous, je puis en répondre. Pour nous, je n\ni p.is besoin de vous dire si vous nous ferez plaisir.

Si^vous avez en votre possession le volume de Bucklc, dont on parle, je vous serais obligé de l'apporter en venant ici. Je serais bien aise de le parcourir. Mais si vous ne Tavez pas, il ne faut pas Tacheler pour moi. Avant de faire cette acquisition, je veux être plus sûr que je ne le suis encore du mérite de celte œuvre. J'en avais lîutcndu parler avec graiids éloges aux Senior durant leur stîjour à Paris. Votre revue d'avril en a fait le sujet d'un examen très-intéressant et très-approfondi, à œ (|u'il me semble. Ce qui me frappe le plus jusqu'à présent dans cet ouvrage, c'est l'esprit dans lequel il est rcrit . 11 parait sans cesse sur le continent des livres qui ont pour but ou qui pourraient avoir pour effet de res- Ireindre ou d'annuler Tidée de la liberté humaine. Les Allemands notamment s'efforcent de leur mieux de IM'ouvcr qu'il en est des hommes comme des chevaux, et qu'il suffit de substituer un sang à un autre pour donner d'autres sensations et d'autres idées. Il a paru dernièrement en France un gros livre en quatre volumes qui nous fait part de ces belles découvertes. M. Ihickie, avec un point de vue différent, me paraît

4 i.^HArt«niîr à h nH*i«e tVtJe. Ctile foiï^ n* n*osl psis h

6î![$;»iitentMir^ el pnV\HioiUs. IW iloux |i('iile<^ on ;il)<Hitil

cvrt^îiM^ £i\etkr sur lo C[>ntinoiU iWk rt^no «ne nWlion

juv'^i^ b philt>^>pliie <iii' n«vs in^lilulion^; nu^b qu'un I vrte qui ïi CK^Ie lenibnct^ ail um^ jsfi^mio \((^ue «^n An* :tf^iTn(*^ ivia m\^lonne H nr»nilJv*i^ «n |wi.

I ixiu^e I \ lontrssE mi circoiet

J«^ \«vnhis n^p>n«irt(\ il > a K>n5:liMn|w^ à \i>lr\^ Mtn^ «lu nH>i:s «Wnier* M;^tUnu\ Mai^ jVji sii eU^ enw (Vvlu^ |>cir une intli<|v<ihtim ;!»s<e# \iolenle qui« tlo|mk fUi^ile ln>i< s«iMn;iuH>i^ me nniii lnHile «>etnnult»^n dillî* iile. Je r%>mmeneti^ ifk^ulemenl à aller nueu\« et j'en pmti:e p>«r \«iin< n^meivîer en queltjiu^ nu>ts. ilo \»v|r\^ s^Hitenir.

J^esym* que \eu'!^ èu^ eUiMie aux Rnijèxx^ «)e|xiis l^ri^ d'un nu>is et que xtMii^ avejt ain^i iVha|>|>«^ à U iluttHir de Pari^» b prede teniez l«5 ehaUiirs qui |hm^- ^ul limrmenler U^ nwKuK^ el pwx^r \es bien |^Htani<. 5i i(v>u:f^ oiit't res^hV <;ïu nùlieu de irt^l immense taur^ je ^ou< aurais plainte de U>iil nv^i cœur el j^aunis eu^ foirl iiquiel f<uir >iou:^. M-H& le Ikm^ air qu\>n n^pire sur ^i^ r^dlint>< me ras<ur\ev I-a tri^e de nt In^ iWan mus

502 COItRESPONDANCE.

vicnl aussi fort en aide ; et il est vraiment ridicule de ne se pas bien porter quand on habite un aussi beau pays par un si beau temps. J'imagine que vous jouissez de votre situation actuelle, et qu'elle a un effet salutaire sur ce mal sans nom qui vous fait encore tant souffrir. Je suis sûr que vous avez aussi éprouvé un véritable soulagement en vous retrouvant dans votre solitude. Le monde avait pénétré dans votre chambre de malade. Il tourbillonnait autour de votre fauteuil d'une façon qui a dû souvent vous étourdir et quelquefois vous ennuyer ; or, l'ennui pour les gens d'esprit, c'est presque une seconde maladie ajoutée à la première. Je m'attends donc à entendre dire que votre séjour à la campagne hâte d'une manière très-sensible votre guérison. Je le souhaite surtout.

M. de Circourt<{.tout en courant à travers la Suisse, m'a écrit une lettre qui m'a fort intéressé. . .

Je n'ai point de nouvelles de madame de Rauzan

depuis un tnois

L'ouverture de notre chemin de fer est remise au

7 août

Vous savez qu'à la même époque on fait entrer la mer dans une vallée grande comme le Carrousel et une partie de la place Louis XV, creusée h cinquante pieds dans le roc et qu'on nomme le grand bassin ; ne vous montez pas trop l'imagination sur l'effet que produim rentrée du grand Océan dans celte ornière. C'est encore là une de ces choses qu'il vaut mieux se flgurcr que

A M. LE BARON HIUEHT DE ÎOCQIEMLLE. 505 voir. (Combien y en a-l-il do pareilles en ee monde!) La digue qui ferme le bassin du côté delà mer ne peut être abaissée tout à coup. L'eau n'entre que peu à peu par une cascade qui ressemble à celle d'un gros moulin. Nous nous en tiendrons, si vous m'en croyez, à la chute du Niagara. C'est là ce qu'il faut aller voir. Que n'êtesvous en état défaire ce voyage, à la condition pourtant de ne pas l'entreprendre, mais de rester au milieu de vos amis. Adieu, madame...

A M. LE BAfiON HUBERT DE TOCQUEVILLE

Tocqiieville. 28 juillet 1858.

Je suis bien en retard avec toi, m.on cher ami, car Toilà plus d'un mois que je te dois une réponse. Mais ma vie laisse peu de nouveau à dire, et l'état de ma santé qui, sans être précisément mauvais, n'a jamais été bon depuis longtemps, m'ôte un peu le goût d'écrire. Ta dernière lettre et le récit de ton voyage nous ont fort . intéressés. Je dis nous : car Hippolyle était ici quand je l'ai reçue et je lui ai lu ainsi qu'à ma femme ce que lu me racontais de tes excursions. Parmi toutes les choses qui me plaisaient dans ton récit, la bonne camaraderie qui a existé entre toi et tes compagnons n'est pas ce qui m'a été le moins agréable à apprendre. J'aime toujours ^"è le voir de f4's nippoi^^ de bon compagnon avec les

rcïi de Ion agis ou qui n'en sont pas éloignés. La "^c^lier supcj litiellement, mais avec un grand

Lit:i 9uiji:j iii. j

r>04 CORRIÙSPONDANCK.

nombre de personnes; crcntrer dans leurs goûts pour un temps; fle se plaire dans leur compagnie sans pour cela avoir souvent une très-grande idée d'eux ; de prendre enfin les hommes comme ils se présentent et de savoir par des manières liantes en tirer parti ; cette faculté, qui n'est pas assurément au premier rang dans l'échelle de la valeur morale, est, pourtant, l'une des plus nécessaires au succès. Elle supplée quelquefois à un grand mérite, et est d'un singulier secours au grand mérite lui-même. Je crois la posséder assez bien aujourd'hui, mais je ne l'avais point du tout dans ma jeunesse. J'étais alors fort difficile en fait de compagnie, très-exclusif; j'avais besoin de me livrer entièrement ou point du loul. Je m'éloignais de tout ce qui ne me paraissait pas excellent; et quoique de naturel très-sociable, il y avail très-peu d'hommes avec lesquels j'eusse le moindre goût à faire société. Rien ne m'a plus nui que ce défaut-là et ne m'a plus empêché , au début de ma vie publique, de me créer un voisinage bienveillant et d'exer- . cer sur les hommes qui m'entouraient Tinfluence utile que mes excellenles intentions auraient pu me donner. Ce n'est qu'à la longue que j'ai pu vaincre l'instinct dont je parle, et apprendre à me mêler à toute sorte de gens, à accorder des portions de confiance suivant le mérite des personnes, à m'arranger des gens dont les l)onnes qualités étaient souvent entourées de grands défauts, et à devenir, en un mol, un bon enfant sans cesser d'être un-brave homme. Je t'engage à faire attention à celte partie de mon expérience pratique.

A M. J. J. AMPÈRK. :,0r,

Toul ce pays-ci est en Tair à cause des fêles qui vonl >^oir lieu à Cherbourg. On ouvre notre chemin de fer. »>a fait entrer la mer dans noire grand bassin. On lance i*-u\ ou trois grands vaisseaux de guerre, le lout en r rv*scnce de plusieurs très-puissanles majestés. Toute la France et toute TAngleterre se donnent rendez-vous sur ) presqu'île. Juant à moi, je ne verrai point toutes ces utiles choses, ou ne les verrai que de loin. Je n'ai pas I«:r!s:>in de t'en dire la raison. Adieu, cher ami, ne tarde . js à nie donner de tes nouvelles et crois à mon tendre 'Lâchement.

A M. J. J. AMPÈRE

Tocqueville, 4 août 1858,

Je commence, cher ami, à être un j)eu chagrin et n\^me inquiet de ne pas entendre parler de vous. Un si . nir silence n'est pas dans vos habitudes. Je crains qu'il :.-' si»il motivé par l'état plus grave d'une santé qui vous -st chère, mais cela même ne devrait pas vous empêcher •ie nous écrire : car vous devez savoir avec quelle sym- (othîe nous prenons part à tout ce qui vous touche. J'ai txTÎl à Paris à l'ami Loménie pour savoir ce que vous deveniez. U ne me paraît pas le savoir mieux que moi. Jeioits ;inrais icrit à \oïis-même depuis longtemps si |*9iaxséfé sûr que nin Irllre vous trouvât à Rome. Mais « ifie |^r«iil bien dillitile que vos amis y aient affronté caaicuW, elj'ignoïc<-ù ils sont. Je me détermine ce-

600 (.OUnESPONDANCK.

pendant à vous envoyer celle leUro h Rome, ospcniiil que si vous n'cles pas dans celle ville il s'y trouve i\\\ moins quclqu'im qui s'y charge de vous faire parvenii* voire correspondance. Seulement vous me permeltrez de n'écrire que quelques mois, puisque je ne suis pns sûr que ma Icllre vous parvienne. Donnoz-moi le plus lot possible de vos nouvelles.

Voici des noires : Nous allons passablemenl. Nous avons avec nous les BeaumonI et Rivet, ce qui nous charme. Mais nous avons h côté de nous loul le linl!!marre des roceplions impériales de Cherbourg, ce qui nous ennuie forl. L'Empereur avec toute sa suile vienl aujourd'hui même ouvrir le chemin de fer. A l'heure qu'il esl, notre évêque jette un peu d'eau bénile sur le chemin, et lance toul le goupillon à la télé de Sa Majesté. Demain la reine d'Anglelerre arrive : beaucoup de coups de canon dont le bruit pénétrera jusque dans ma solitude; beaucoup de fumée; beaucoup de bruit qui nt^ changeront rien à la réalité des choses; sonliments w nant du fond du cœur, néant. Mon couvreur, qui est un vieux soldai de TEmpire, me disait hier : «Monsieur, le garde chamj:èlre est venu me dire qu'il serait bon de me trouver demain sur le passage de l'Empereur en habit de dimanche. Cherboin^g est loin ; j'ai fort à faire chez moi. Celte course me dérange beaucoup. Mais ne croyez-vous pas que je me compromettrais en n'y allant pas? » Voilà renthousiasme^dans sa nudité.

A M. HKNRY UEKVE, KSQ. 507

A M. HRNRY REEVE, ESQ.

Tocqueville, 15 août 4858.

Mon cher ami, j'ai beaucoup regretté que vous ne soyez pas venu voir de Tocqueville les fêles de Cher bourg. M. et madame de Beaumont, qui étaient ici, ont particulièrement regretté votre absence et m'ont chargé de vous le dire. J*ai su que pendant ce tempslà vous donniez le plus beau et le plus agréable dîner du monde à M. Guizot, qui est très-content, me dit-on, de sa tournée en Angleterre. Milnes * a profité de la fin des fêtes de Cherbourg auxquelles il était venu assister avec la Chambre des communes (comme on dit dans les journaux de la localité) pour nous faire une visite. lia amené avec luiM. Arthur Russell, que je ne connaissais point auparavant, mais que nous avons trouvé un jeune homme très-instruit, très-bien élevé, et en somme de la compagnie la plus agréable. Je ne sais si vous le connaissez. Je crains que ces messieurs ne se soient pas trouvés trop bien logés. Mais, comme dit le proverbe, la plus belle femniedu monde ne peut donner que ce qu'elle a.

Je vous avoue que je ne trouve pas que ce qui se passe en Angleterre soit de nature à relever la cause du gouvernement représentatif sur le continent. Un ministère qui gouverne par la tolérance de ses ennemis les plus naturels et qui est obligé de faire constamment aux af-

» Aujourd hui lord Houghton.

fniies leconlraire de ce qu'il a dit dans ropposilion, voilà un spectacle qui n'est pas favorable à la moralité des institutions sous l'empire desquelles il peut se produire. Ce sontdes scènes semblables qui, en France, ont porté la nation à croire que le gouvernement parlemenlain^ n'était qu'un instrument à l'usage de quelques ambitions privées et se bornait à un simple jeu d'adresse, auquel se livraient quelques joueurs privilégiés, en présence d'un peuple à peu près désintéressé dans le sort de la partie. Heureusement que cet admirable gouvernement a parmi vous assez de racines dans toutes les mœurs et toutes les idées de la nation pour qu'une impression passagère ne puisse y détruire le sentiment permanent d(» son utilité. Si le mmistère, dans son ensemble, me paraît jouer un assez misérable rôle, il y a un ministre qui me semble s'être fort distingué et avoir de Tavenir : c'est ce jeune homme qu^ j'ai rencontré chez vous, je crois, sans pouvoirlui parler, lord Slanley. Je l'ai vu également à déjeuner chez lord Macaulay. Les circonstances m'ont encore empêché d'avoir avec lui ce jour-là autre chose qu'une conversation d'un moment. Je le regrette beaucoup. Tout ce que je vois de lui annonce une grande distinction.

Il y a dans la dernière revue que vous avez bien voulu m'envoyer, indépendamment d'une continuation des articles à mon avis très-remarquables sur M. Thiers, i:n article sur Béranger, qui témoigne une grande connaissance de la France et contient des jugements très-fins et très-justes sur cet homme que les circonstances avaient

:*W4iempii élevé au-dessus de son niveau vérilablc et <]ue la mort a si vite remis à sa place. Peut-on savoir le :mn de Fauteur?

De%'ez-vous toujour;» aller passer octobre et novembre <:ii Italie? Si votre chemin vous conduit à Paris dans le courant d'octobre, n'oubliez pas de demander si j'y suis. i*^ compte^ en effet, paj^ser une partie du mois prochain et ^<'lui dW'tobreà Paris. Mes souvenirs affectueux à ma- «! une Reeve. Crovez à ma bien sincère am'tié.

A M. BECKWITII ~

T(KM|uevillo, 7 .sepleiiibre 1858.

'>lier monsieur Buckwitli, vous nous avez écrit les ■ lires les plus intéressantes. Celle qui m'est adressée, <i^tée de la fin de juin dernier, m'a donné autant de jJaisir qu'elfe m'a procuré d'instruction. Quoiqu'elle fût l^Higuc, j'ai trouvé qu'elle finissait beaucoup trop tôt, et j avais peine à uie consoler que vous n'eussiez pas eu lt> '<*m|is de me parler plus longuement encore de l'étrange )>ays que vous habitez. Si vous saviez le plaisir que me *"iusent vos lettres, vous consentiriez à prendre, de temps à autre, quelques moments sur les occupations qui vous «iccablent, pour nous écrire. C'est une bonne fortune de voir un peuple si étrange jugé par un observateur d'un '-sprit aussi pénétrant et aussi origiûal. N'en restez pas li. je vous prie, de votre correspondance; nous vous le

ijiandons très-instamment. Au moment où je vous

MO COUUEî>l»OiNDAiNCË.

écris, on a en Europe la connaissance officielle du Irailé de paix qui vient d'être signé entre toutes les puissances chrétiennes et le Fils du Ciel. Les conditions m'en paraissent favorables; et, si elles sont fidèlement exécutées, la Chine va se trouver bien plus ouverte aux regards de l'Europe qu'elle ne l'a encore été. Mais ce traité recevra-t-il une exécution effective? C'est ce dont je doute encore, surtout une exécution permanente. Je suppose qu'on se soumettra d'abord à en exécuter les clauses; mais je pense qu'on ne tardera pas à tenter d'y échapper par toutes sortes de subterfuges. Je serais bien curieux de savoir ce que vous pensez des effets probables qui doivent résulter des événements qui viennent de se passer.

Rien ne m'a plus surpris que ce que vous me racontez de la probité presque chevaleresque des Chinois en matière de commerce. Les faits que vous me citez sont décisifs, et en désaccord cependant avec ropinion commune de l'Europe, qui est que les Chinois sont aussi fourbes qu'intelligents. C'est une preuve de plus qu'il n'y a rien de plus sujet à erreur que l'opinion commune. Un bon observateur isolé a en réalité plus de poids sur mon esprit que mille témoignages superficiels ou intéressés de gens qui se. répètent les uns les autres.

Une autre opinion très-générale, et sur laquelle je serais très-curieux d'avoir votre avis, est celle qui se rapporte aux croyances religieuses des Chinois. Tous ceux qui reviennent'de la Chine, principalement les missionnaires, assurent que la Chine est le pays du monde où

A M. bECkWllil. Mt

il religîuu pi-upreiiieiii ilile exi^^lc le moins daus loules !es classes éclairées el se rapproche le plus d^une pure [Jûlosophie. Suivant eux, la religion de Bouddha n'a d'adhérents ardents et convaincus que dans la dernière dasse da peuple, où même elle est en décadence, ainsi qu*on peut s'en apercevoir par le grand nombre de temples qui tombent en ruines. Au-dessus du })euple, le «eotiment religieux, du moins celui qui s'attache à une rdigion positive, est même comme inconnu. Les mêmes personnes ajoutent que de tous les hommes, les Chinois ^oDt les plus livrés à un épicurisme pratique, qui les porte à ne rechercher que les jouissances de ce monde, et à ne vivre qu'en but de celui-là. Cela est jiossîble, mais on pai-eil état est rare et en général de peu de du* rée parmi les hommes. Je doute qu'on ait jamais vu pendant des siècles une grande masse d'hommes se œnfennant dans la seule passion du bien-être matériel. Il n'a jamais manqué d'apparaître, de temps en temps, des aspirations plus hautes, et des élans de l'àme vei*s un monde invisible. Le phénomène contraire serait aussi curieux que triste a considérer. Je vous fais cette question ; je pourrais vous en faire mille autres, car tout pique au plus haut point, dans le pays que vous habitez, lua curiosité ; ainsi vous voilà bien à l'aise jK)ur m'écriiw Âyei, je vous prie, Tauntié de le faire toutes les fois que nM0Hres vous le permettront.

J^ "^ '^ bien payer vos nouvelles diiuoises par des

1?ennes qui fussent de nature à m'acquilrien à vous donner qui vaille ce que

512 COHRESPONDANCE.

vous m'avez envoyé. Les journaux vous donnent, mieux que je ne pourrais le faire, la connaissance des faits: Il ne me reste donc qu'à vous communiquei* mes apprécialions. Je crois pour quelque temps au moins, à la certitude de la paix. Le gouvernement français, qui avait paru un moment, après l'horrible attentat commis au mois de janvier, frappé d'une sorte de vertige, semble rentré dans son sang- froid. Dans le premier inslant de frayeur et de colère, on avait eu l'air de vouloir adopter une politique de violence que la nation, toute fatiguée qu'elle soit des agitations politiques, n'aurait pas longtemps soufferte. Au dehors, en s'était emporté en menaces qui avaient fait croire aux Anglais qu'on méditait quelque grand coup contre eux. Au dedans et au dehors, ces mauvaises mesures avaient créé un état de craintes, d'incertitudes et d'émotion dans les esprits, qui, joint aux derniers effets de la crise industrielle, achevait de j)aralyscr tout le mouvement des affaires ; mais depuis peu, le gouvernement français a pris une meilleure voie. Avec celte faculté rare qu'il possède" de reconnaître ses erreurs et la facilité qu'ont les pouvoire absolus pour réparer celles qu'ils ont commises, il est panenu à rassurer la nation contre le^ violences intérieures et contre les folles aventures au dehors. Il a fait des efforts prodigieux, et en partie couronnés de succès, pour ramener le gouvernement anglais à ralliance intime. Mon opinion très-arrêtée, est que la conséquence de tout cela va être une reprise assez vive des affaires. La récolte, sans être excellente, est suffisante; ce qui permet encore de

A M. BEGKWITH. 515

diriger vers Tindustrie les capitaux qu'il eût Fallu envoyer au loin pour acheter, contre de l'or, du grain. Je crois donc à un retour prochain d'une prospérité publique qui, depuis la crise d'Amérique, a manqué à l'ancien continent aussi bien qu'au nouveau. Quelles seront les limites de cette reprise? Quelle en sera la durée? Je crois que personne ne peut le dire, puisqu'elle dépend en partie de ce qui peut se passer dans la tête d'un seul homme, qui ne parle guère et ne parle que dans ses desseins. La fortune le conduit jusqu'à présent comme par la main.

Je ne sais si aucun homme sur la (erre a jamais vu succéder à dix années d'infortune dix années d'une prospérité aussi inouïe. Il ne s'est presque pas passé d'événements depuis dix ans, qui ne l'ait servi et comme porté vers le succès ; mais ce n*est pas déjà un faible mérite, il faut le reconnaître, que de savoir suivre la fortune; il y a tant d'hommes qui s'obstinent à lui tourner le dos !

Rappelez-nous avec beaucoup d'amitié au souvenir de madame Beckwith, et si de votre côté vous conservez un peu d'amitié pour nous, écrivez-nous quelquefois, car vos lettres nous font un grand plaisir.

Ma femme vous remercie beaucoup de ce que vous lui avez écrit.

k M. J. J. AMPÈRE

Paris, C octobre 1858.

Il me parait) mon cher ami, qu'il est écrit que nous ne nous reverrons pas à Rome. Andral ne j)ense point que faisant tant que de chercher un climat particulièrement ëgal, il soit sage d'aller à Rome. Il m'avait permis Pise, mais je vous avoue que l'insignifiance de cette ville comme séjour me repousse. Je ne trouve pas que cela vaille la peine de passer les monts ou la mer, et de faire faire un grand effort de voyage h ma pauvre femme qui est déjà si fatiguée. Notre intention arrêtée est donc (toujours avec l'approbation d'Andral) de ne pas sortir de France et de prendre nos quartiers d'hiver à Cannes. Nous trouverons là un climat très-doux, une petite maison bien exposée à habiter, et nous serons toujours en France, à portée des livres des bibliothèques publiques. S'il me venait un peu de santé, je suis sûr que je jouirais de ce séjour et l'utiliserais. Mais la santé reviendra-t-elle? Ce que j'ai n'a rien de dangereux immédiatement; c'est une bronchite chronique, autrement dit un catarrhe. Mais pourquoi un catarrhe à mon Age? Si ce n'est pas une grande maladie, cela peut être pire : le commencement d'une infirmité. Depuis dix jours que je suis ici, je fais force remèdes. Les mé(iecins prétendent que je suis un peu mieux; je vous assure que je ne m'en aperçois pas du tout. Ma femme, retenue après mon départ à Tocqueville

A II. LE BARO?f HUBERT DE TOCQLEVILLE. 515

pour nos affaires, armera, j'espère, aujourd'hui; ce sera une grande consolation. Dans une dizaine de jours nous partirons pour Cannes. Je vous écrirai de là en vous donnanl notre adresse exacte. Vous dire que je ne suis pas triste et découragé, et que je ne commence pas à être assez las de mon personnage, ce serait jouer la comédie, ce qu'on ne doit pas faire avec de bons amis comme vous. Mais comme on n'améliore en rien cette matière en parlant, j'en reste là, non sans vous avoir embrassé de tout mon cœur.

A M. LE BARON HUBERT DE .TOGQUEYILLE

Cannes, 15 novembre 1858.

Je suis bien en retard avec toi, mon cher ami, mais lu sais les tristes circonstances qui ont motivé mon long silence, et qui, aujourd'hui même, m'obligent à ne pas l'écrire longuement.

Je suis arrivé ici le 4 de ce mois après un voyage de huit jours qui s est fait dans les conditions les plus mauvaises. Au moment où je me mettais en roule, un hiver prématuré se déclarait, surtout dans le Midi. J'ai trouvé dans la vallée du Rhône un véritable ouragan du Nord, ssi glacial qu'il élml violent; de la neige sur toutes rps mu/ilagnes tt la geler dans la vallée. J'étais déjà parti É» feiblc. Cette longue course m'a épuisé, et je " û n'en pouvant réellement plus. Onze jours nn peu riimis. Je suis moins faible, quoi-

que très-faible encore. Le médecin que je vois ici semble augurer bien de la maladie des bronches; mais je n'en suis pas moins, je t'assure, dans une triste position.

Nous avoiis loué ici une maison très-agréable qui est voisine d'un grand bois d'arbres verts. On a en face de soi et autour de soi, des bois d'oliviers au-dessus desquels s'étend la mer; tout cela serait fort agréable à voir si on avait le cœur gai en regardant, et surtout si le temps était meilleur. Mais depuis notre arrivée ici nous avons un vent du nord violent qui ne me permet pas de sortir, ou des torrents de pluie qui font disparaître la mer de notre horizon, bien qu'elle ne soit qu'à un quart de lieue.

Même jour, deux heures.

Je reçois ta lettre du 11, mon bon ami, elle m'intéresse beaucoup et sa lecture m'a été très-agréable. Je l'en remercie. Ce qui se passe en Prusse peut être un événement très-considérable, si les libéraux savent marcher prudemment et ne point s'embarrasser dans la manœuvre constitutionnelle qui est toujours bien difficile à ceux pour qui elle est nouvelle. S'ils fondent une vraie monarchie représentative en Prusse, il n'y a pas de doute que le fait n'ait une importance bien plus grande qu'un simple fait prussien. Toutes les vieilles monarchies de l'Allemagne en seront plus ou moins influencées, et la politique extérieure elle-même ne peut manquer d'en recevoir un nouveau tour. Tout ce que tu me

Page 1