‹ Œuvres complètes d'Alexis de TocquevilleChapitre 7 sur 72 · A W. LE VICOMTE ERNEST DE BLOSSEVILLE · texte numérisé non relu

A W. LE VICOMTE ERNEST DE BLOSSEVILLE

New-York, 10 octobre 1851.

Il faut que je compte beaucoup sur votre bienveillance, monsieur, pour vous demander un service dont l'exécution, bien que facile pour vous, ne peut manquer cependant de vous déranger de vos nombreuses occupation?.

1. Aujourd hui le marquis de Blosseville, membre du Corps législatif. Pendant son srjour à Versailles avant 1850, Tocqucville Tavait connu conscillor de prrft cliire de Seinc-et-Oise, et il ava't, depuis celte époque, commencé avec lui des relations dont le caractère intime et affectueux ne

A M. LK VICOMTE ERNEST DE BLOSSEVILLE. 67 Voici ce dont il s'agib: vous savez qu'indépendamment des prisons, tout ce qui tient aux institutions judiciaires excite ici, de notre part, une attention particulière. Après avoir examiné les tribunaux ordinaires, nous nous sommés occupés des tribunaux d'exception ; nulle part, jusqu'à présent, nous n'avons trouvé la trace de juges administratifs qui ressemblassent, le moins du monde, à ce que sont, chez nous, les conseils de préfecture et le conseil d*Élat. 11 y a cependant des matières administratives; mais par qui sont-elles jugées? Comment parvient-on à se passer de tribunaux administratifs proprement dits? Quelles sont les conséquences politiques de cet ordre de choses? Ce sont là des questions dont la solution n'est pas claire pour nous.

Ce qui m'empêche je plus, je vous l'avoue, de savoir ce qui se fait sur ces différents points en Amérique, c'est d'ignorer, à peu près complètement, ce qui existe en France. Vous savez que, chez nous, le droit administratif et le droit civil forment comme deux mondes séparés, qui ne vivent point toujours en paix, mais qui ne sont ni assez îfmis ni assez ennemis pour se bien connaître. J'ai toujours vécu dans l'un et suis fort ignorant de ce qui se passe dans l'autre. En même temps que j'ai senti le besoin d'acquérir les notions générales qui me

s'est jamais démenti. Oa sait que M. de Blosscvillc, publiciste distingué, est Vauteur d'un excellent ouvrage intitulé : Histoire des colonies pénales de l^ Australie. Il a fait parai. re aussi : Les Mémoires de John Tan* ncrt tableau peint d'après nature des mœurs sauvages des Indiens de- TÂmérique du Nord, traduits de l'anglais sur le texte original écrit par Tanner lui-même, rapporté d'Amérique par Tocqueville*

<i8 COHIIKSPO.N'DANCF.

manquent à cet égard, j'ai pensé que je ne |x)eivais mieux faire que de m'adresser à vous.

K'esl-ce point commelire une indiscrétion, que de vous demander dé me tracer, en peu de mois, la constitution des tribunaux administratifs chez nous et les principales règles de leur compétence? j'avoue que ce n'est point encore tout : ce à quoi je tiens particulièrement, c'est à obtenir vos idées sur l'utilité que peuvent avoir ces tribunaux, sur l'influence politique qu'ils peuvent exercer. En un mot, je vous demande quelques-uns de ces renseignements qui ne se trouvent point dans les livres, et dont le plus grand mérite consiste à être fournis par une personne, sur le jugement et l'étendue d'esprit de laquelle on sait qu'on doit compter

Je n'ai pas besoin d'ajouler que si vous senliez hi curiosité d'avoir quelques documents positifs sur l'Amérique, je serais heureux de mon côté de pouvoir vous les fournir; j'y travaillerai, du moins, de mon mieux. Quant à présent, permettez-moi de no rien vous dire des Etals-Unis. Nous avons vu, depuis que nous sommes dans ce pays, tant d'hommes et tant de choses, qur lorsque nous voulons parler d'Amérique, il se présente sur-le-champ i\ nuire esprit nm^ masse conliist^ d'jtlée> et de souvciiii> parmi lesquels il nous est souvent difficile de faire un vluiw.

Agréez, monsieur, l'expression de mû (tumtlnnih'nii la plus distinguée, lïeaumoul m^l liioixcl) : 2i>

l'oublier aupi es de vous.

A n\I)amf: l^ comtkssk ok GR\^^.KV. m»

A MADAME LA <;ONTKSSE DK GRANCKY*

Nrw-York, 10 oclobre iHrii.

Je ne puis vous exiirimer, ma chère cousine, combien j'ai été touché en r<3cevanl votre lettre et celle de voire mère. C'est surtout q^and le cœur est en proie h un vil' chagrin que des paroles d'amitié Tonl du bien à entendre. En toute autre circonslance j'aurais été presque houleux lie m'être laissé prévenir par vous; mais j'avoue que ce bon sentiment s'est (Complètement perdu dans le jilaisir de voir de votre écriture et dans la reconnaissance que j'ai ressentie en lisant tout ce que vous me dites d'aimable. Je vous remercie, ma chère cousine, de la part que vous avez prise au malheur qui nous a frappés ; vous ix>nnaissez assez noire intérieur pour en apprécier toute I étendue. Bien des gens croient que nous n'avons fait qu'une |)erte ordinaire; mais vous savez que c'est presque un père que nous pleurons. Il en partageait la (endresse comme les soins. C'est sur ses genoux que nous avoas appris a discerner le bien du mal; c'est lui qui a commencé pour nous cette première éducation de l'enfance dont on se ressent toule sa vie, et qui a fait de nous, «inon des hommes distingués, du moins d'honnêtes gens.

1 . iMgême de Uirdoiie, OMnles^e de itnneef. >a inére, b nmrqhi^e de Cor'ojef née 5 oollmiMier . éiait petitc>iîllc de M. de JbMierben» et pr V4 eOi.sMfe'f erma w de iiBde.i.oiseUe de Ro«afiilo, romtrtM; de Tooi|iieviOe, mtrt à'Mtsâs de lortptr'dk.

Je VOUS avoue que ce nicalheur a singulièivmenl diminué pour moi l'inlérêl journalier que je prenais dans ce voyage. Les objets qui m^entourent sont bien encore les mêmes, mais il me semble que je les vois sous un autre jour. Il y a bien des moments où je voudi*ais me retrouver en Europe; et cependant je vous avoue que Tidée du retour n'est pas sans amertume.

Vous savez déjà en gros sans doule, ma clière cousine, les détails de notre voyage. Nous avons été parfaitement reçus dans ce pays-ci, et si bien que nous nous trouvons quelquefois dans la même position que celte duchesse (de la fabrique de Napoféon) qui, s'entendant annoncer à la porte d'un salon, croyait qu'il s'agissait d'une autre, et se retirait de côlé pour se laisser passer. Le fait est qu'il faut une loupe pour nous apercevoir en France; mais, en Amérique, on nous considère avec un télescope : l'illusion dure encore, bien que nous continuions à être polis comme de pauvres diables et que nous n'ayons pu encore nous habituer au sans-géne et aux manières impertinentes des fjen$ de comèjfumce. Je dois, au reste, vous dire, pour l'explication du fait, que nous proGlons d'une erreur très-naturelle dans laquelle tombent tous les Amériaiins. Aux Étals-Unis, on n'a ni guerre, ni peste, ni liuéralure, ni éloquence, ni beauxarts, |H>u de sninds crimes, rien de ce qui n'vtille rallenlîou en Euix^je; on jouit ici du plus pô!e Jj^.nheur qu'on |HÙ>$e inw^ir.er. La i^îe plitiqire s'y [a-se h discuPers'il fuJ racv>Hiin>x{'eruneherni!iou K'rrÊr i;n p.ïil- Aut Éiâ^âr-

romine la pyramide de Chéops, ni plus ni moins; et par contre-coup, nous qui passons en quelque sorte pour le système pénitentiaire fait homme, quand on nous place à côté de la pyramide nous sommes des espèces de géants. Vous sentez bien que pour que le gouvernement français nous ait chargés de visiter les prisons d'Amérique, il faut que nous soyons des hommes de la première volée ; car quoi de plus grand qu'une prison? Si nous disions aux Américains qu'il n*y a pas cent personnes en France qui sachent au juste ce que c'est que le système pénitentiaire, et que Je gouvernement français est tellement innocent des grandes vues qu'on lui suppose, qu'à l'heure qu'il est il ignore probablement qu'il a des commissaires en Amérique, ils seraient bien étonnés sans doute. Mais vous savez que la véracité consiste à ne pas dire ce qui est faux, et non à dire ce qui est vrai. Je vous avouerai, du reste, que la gloire a son mauvais côlé ; le système pénitentiaire étant notre industrie, il nous faut, bon gré, mal gré, l'exploiter tous les jours. En vain cherchonsnous à nous en défendre ; chacun trouve moyen de nous glisser une petite phrase aimable sur les prisons. Dans toutes les sociétés où nous allons, la maîtresse de la maison ou sa fille, à côté de laquelle on a bien soin de placer l'un de nous, croirait manquer au savoir-vivre si elle ne commençait par nous parler de pendus et de verroux. Ce n'est qu'après avoir épuisé un sujet qu'on sait nous être agréable et sur lequel on présume que nous aurons quelque chose à dire, qu'on essaye de diriger la conversation vers dee objets plus vulgaires.

Vous ne pouvez vous figurer, ma chère cousine, dans quel tourbillon nous nous sommes trouvés lancés dès le premier jour de noire arrivée; c'est à ne pas avoir le temps de se reconnaître. Les idées, les impressions, les visages se succèdent avec une inexprimable rapidité. Nous sommes entraînés par un courant au milieu duquel il est impossible de se fixer un seul instant. Pour un homme aussi distrait que je le suis, cette manient d'observer en courant ne vaut souvent rien. Le plus ordinairement il m'arrive de ne me souvenir de ce que j'avais à demander à une personne qu'à Tinslant où je viens de la quitter pour ne la revoir jamais; et'cependant je vous confesserai que cette espèce d'étal fébrile a ses charmes. La monotonie de Versailles me tuait ; d'ailleurs, le grand point dans cette vie n'est-il pas d'oublier le plus possible qu'on existe? Or, je défie d'imaginer une exislence (celle de minisire exceptée) qui vous lire plus complètement que la nôtre un homme de lui-même. A proj-os de ministres, j'imagine que souvent on les calomnie quand on dit qu'ils meurent d'ambition après avoir quitté leur place; par exemple, M. *** qui, dit-on, est devenu toul vert après avoir perdu les sceaux. Je suis plus charitable, et je crois que ce qui les tue, c'est qu'après avoir été longtemps étrangers à eux-mêmes, ils ne peuvent plus ensuite s'habilner à vivre toujours dans leur compagnie.

Il me semble que me voilà bien loin de l'Amérique. J'en suis resté, je crois, à notre arrivée à New-York. Après six semaiiiCS de séjour dans celle ville, nous avons

A MADAME ÏA COMTESSE DE CHANCEY. 75

senti le besoin de pai'ler d'autres choses que de prisons, et nous nous sommes résolus à nous esquiver pour aller faire un tour dans TOuesl. Nous voulions voir de^ déserts eldes Indiens; mais vous ne vous figurez pas la peine • qu'on a à trouver mainlenant ces deux choses en Amérique. Nous avons marché pendant plus de cent lieues dans rÉlat de New-Yoïk, suivant toujours la piste des Iribus sauvages et ne pouvant jamais les rencontrer. Les Indiens, nous disait-on, étaient là il y a dix ans, huit ans, six ans, deux ans; mais la civilisation « uropéenne marche comme un incendie et les chasse devant elle. Nous sommes enfin arrivés à Buffaloe, sur le bord des grands lacs, sans en avoir vu un seul. Le moyen de revenir en France sans rapporler dans sa télé son sauvage et sa forêt vierge! Il ne fallait point y songer. Le bonheur a voulu que précisément à celte époque un vaisseau à vapeur parlît de Buflaloe pour aller explorer l'entrée du hc Supérieur et les bords du lac Michigan, Nous nous sommes déterminés à saisir l'occasion; et nous voilà ajoulant un crochet de cinq cents lieues à noire voyage. Celle fois, dû reste, nous avons élé complélement salisfaiis; nous avons parcouru des côles immenses où les Blancs n'ont point encore abattu un seul arbre; et nous avons visité un grand nombre de nations indiennes. J'espère un jour pouvoir vous raconter bien des épisodes de ce long voyage; mais aujourd'hui il faut me borner.

Ce sont de singuliers personnages que ces Indiens ! Ils s'imaginent que quand un homme a une couverture pour se couvrir, des- armes pour tuer du gibier et un beau

(*iel sur la léle, il n'a rien à demander de plus à la forlune. Tout ce qui lient aux recherches de notre civilisalion, ils le méprisent profondément. Il est absolumenl impossible de les plier aux moindres de nos usages. Ce sont les êtres les plus orgueilleux de la création : ils sourient de pitié en voyant le soin que nous prenons de nous garantir de la fatigue el du mauvais temps'; et il n'y en a pas un seul d'entre eux qui, roulé dans sa couverture au pied d'un arbre, ne se croie supérieur au président des Ëlats-Unis et au gouverneur du Canada. De tout mon attirail européen ils n'enviaient que mon fusil à deux coups; mais celle arme faisait sur leur esprit le même effet que le système pénitentiaire sur celui des Américains. Je me rappelle entre autres un vieux chef que nou.s rencontrâmes sur les bords du lac Supérieur, assis près de son feu. dans l'immobilité qui convient à un homme de son rang. Je m'établis à côlé de lui, et nous causâmes amicalement à Taide d'un Canadien français qui nous servait d'interprète. Il examina mon fusil, et remarqua qu'il n'était j as fait comme le sien. Je lui dis alors que mon fusil ne craignait pas la pluie et pouvait partir dans l'eau; il refusa de me croire; mais je le tirai devant lui après l'avoir trempé dans un ruisseau qui était près de lu. A cette vue, l'Indien témoigna l'admiration la plus profonde; il examina de nouveau l'arme, et me la rendit en disant avec emphase : c< Les pères des Canadiens sont de grands guerriers! » Comme nous nous séparions, j'observai qu'il portait sur sa télé deux longues plumes d'épervier. Je lui demandai ce que

^iuniâaît cet omemenl. A celle queslion il se mil à sourire Irès^grêablement, montrant en même temps deux rviugées de dents qui auraient Tait honneur à un loup, et tiM^ répondit qu'il avait tué deux Sioux (c est le nom d*une tribu ennemie de la sienne'i, et qu'il portait ces plumes en signe de sa double victoire, ce Consentiriez-vous à mVn céder une, lui dis-je; je la {porterais dans mon lays, et je dirais que je la tiens d^in grand chef. » Il prait que j^avai-^ touché la corde sensible; car mon bannie se leva alors, et détachant une des plumes avec une majesté qui avait son coté comique, il me la remit ; [Kiis il sortit de dessous sa couverture son bras nu, et me tendit une grande main osseuse d'où j'eus bien de ia peine ensuite à retirer la mienne après qu'il leut narrée.

Quant aux Indiennes, je ne vous en dirai autiv chose, <irion qu'il faut lire Atala avant de venir en Amérique. P*»urqu^une femme indienne soit réputée parfaite, il faut frelle soit couleur chocolat ; qifelle ait de petits yeux qui ressemblent à ceux d*un chat sauvage, et une bouche rûsonnablement fendue d'une oreille à l'autre. Yoilà p*iir la nature : mais Fart vient encore à son aide. Une la<lienne, j our peu qu'elle ait de coquetterie, et je vous av<ure qu'elles n*en manquent ])oint, a soin non de se mettre du rouge, comme en Euix>pe, mais de se dessiner sur chaque joue des lignes bleues, noires et blanche*^, ce qui est bien plus compliqué. Au reste, ce sont lii les sentiers battus de la mode. J'ai vu de plus ici, comme en France, de grands génies qui innovent ; ainsi

7fi CORRESPONOANCK.

je me rappelle avoir renconlré une jeune Indienne dun( le visage était peint en noir jusqu'à la ligne des yeux, et peint en rouge sur l'autre moitié; mais je pense que c'était là un essai qui peut-être n'aiira pas été heureux. Vous savez que, quelle que soit Tinfluence que certaines personnes exercent sur la mode, elles ne réussissent pas toujours à faire adopter les singularilés qu'elles inventent. Ce qui est plus général, on pourrait dire plus classique,, dans la toilette des Indiennes, c'est de se passer un grand anneau dans la cloison du nez. Je trouve cela abominable; et cependant je vous demande Irès-hunibleraent do m'expliquer en quoi il est plus naturel de s«^ |)ercer les oreilles que le nez. Il y a enfin un dernier point sur lequel les belles du lac Supérieur diffèrent des nôtres. Vous savez que chez nous on se met les pieds à la torlure pour les forcer d'aller en dehors; croiriez-vous que les Indiennes ont le mauvais goût de se donner exarlement la même peine pour les forcer d'aller en dedans? Décidément ce sont de misérables sauvages.

Quoi qu'il en* soit, j'ai trouvé l'occasion d'aclieler d'elles ULC espèce de soulier qu'elles portent dans les grandes occasions et nomment des mocassins. Si ces objets excitent le moins du monde votre curiosité, ce sera un véritable bonheur pour moi de vous les offrir. Il entrerait dans chacun de ces mocassins, si j'ai bonne mémoire, deux pieds comme les vôtres. Aussi ma prétention n'< st-elle pas que vous les consacriez à votre usiige. C'est à moi de vous demander pardon, ma chère cousine, de Ténormité de ma lettre. Vous voyez que je ne

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sais jamais faire les choses à point ; j'ai le premier tort de ne pas écrire, et ensuite celui d'écrire Irop. J'espère cependant que vcus me pardonnerez le premier en faveur du système pénitentiaire; et le second en considéraiion du plaisir que j'ai eu à m*entretenir avec vous après un M long silence. C'est vous prendre, j'espère, par les sentiments généreux... Permettez-moi de vous réitérer Tas- «iorance de ma bien vive et bien sincère amitié.

A N. BIMCHITTK'

Ni'W-York, Il octobre 1851.

Voub m'a\ez, mon cher ami, dans la dernière lettre que j'ai reçue de vous, demandé des renseignemenb? ^ur rinstruction publique aux ËlatsUnis. Avant de vous itfpondre, je vous rappellerai encore que quand je parle de TAmérique il ne faut jamais me croire qu'à moitié. Il y a dans l'Union vingt-quatre états, que leurs différentes positions et surtout leur vanité portent à différencier singulièrement leur législation. Je ne vous parle donc jamais que de ceux que j'ai vus. Mais ce sont les plus puissants et les plus éclairés.

U principe général, en matière d'instruction publi-

I . Ancien professeur d histoire au collège de Versailles, inspecteur d«» I Acadénoic de Paris et redeur des Académies d'Eure-cl-IiOir et de Seineel-Oise, auteur de plusieurs fcr ts remarquables sur la philosoiii ie et sur H beaux-arts dans leurs nipports avec la morale et la rolig on Sa liaison «ec Alexis de Tocquevjllc commença à Versailles en 1S24 ou lî<"25, et se (iMitimn Jusqu'à sa roori, arrivée en 1«57,

que, c'est que chacun est libre d'instituer une école et de la diriger sous son bon plaisir. C'est une industrie comme une autre, dont \es consommateurs sont les juges, et dont l'Élat ne se mêle en aucune façon. Vous me demandez si cette liberté illimitée produit de mauvais effets. Je crois qu'elle n'en produit que de bons. Mais remarquez qu'il ne règne ici aucune des passions antireligieuses qui nous tourmentent. Le plus grand danger que nous pouvons trouver en France, à la' liberté de l'enseignement, n'exisie donc point ici. Livrés à euxmô'mes et à leur penle naturelle, les hommes préfèrent toujours les écoles morales et religieuses à toutes les autres. Un fait singulier, c'est que dans celle Amérique, où ne règne point de religion d'État, l'éducation esl presque exclusivement dans les mains du clergé, ou plutôt des clergés : ils dominent absolument et dirigent l'instruction de la jeunesse.

Je vous ai dit que le principe général était la liberté complète de l'enseignement; mais on fait au principe une exception, quand il s'agit d*écoles fondées par l'Étal lui-même; ou plutôt, dans ce cas, l'État rentre dans le droit commun des particuliers, celui de diriger et de mener à sa guise les écoles qu'il fonde. Ceci a une trèsgrande portée, comme vous allez en juger : dans loule la Nouvelle-Anglelerre et dans l'État de New- York, par exemple, la loi oblige chaque commune (leur commune, township^ forme une agrégation de trois à quatre mille âmes), à entretenir une école gratuite ou presque gratuite; de plus, l'État a un fonds {a school fund) dos-

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liné à encourager et à aider les communes à remplir leur obligation. Si elles se refusent à créer l'école, on les condamne à Tamende. Il y aurait bien des observations à faire sur ce système; ce que je veux remarquer seulement, c'est que TÉtat exerce, soit directement, soit indirectement, i^n droit de surveillance et de direction sur ces écoles. Dans TElat de New-York, il existe un oftîcier central, chargé, chaque année, d'inspecter toutes les écoles, d'examiner les maîtres, les écoliers et les livres de chacun, et de fiiire son rapport à la législature. Cela a paru trop gouvernemental aux États de la Nouvelle- Angleterre; ils ont remis ces pouvoirs à des comités locaux, élus chaque année. Leurs rapports sont publiés; mais il n'y a point d'unité dans la direction imprimée à rinstruction publique. Voilà le système américain tout entier, tel que j'ai eu occasion de l'examiner. Par le fait, l'Etat a la plus grande part dans la direction de l'instruction publique. Mais ce sont ses propres établissements qu'il surveille; il n'a pas de droit général.

L'eflbit qu'on fait dans ce pays pour répandre rinstruction est vraiment prodigieux. La foi universelle et sincère qu'on professe ici dans l'efficacité des lumières, me paraît un des points les plus remarquables de l'Amérique; d'autant plus que j'avoue, que, pourmoi, la question ne me paraît pas encore entièrement tranchée. Mais elle Test absolument dans l'esprit des Américains, quelles que soient leurs opinions politiques ou religieuses. Le catholique, lui-même, sur ce point donne la main à l'unitaire et nu déiste. Il en résulte un de ces puissants efforts, (ran^

quilles, iiinis irrésistiMes, que font quelquefois lei» lialions quand elles m.'irchent vers un bul par une impulsion commune et universelle; il n'y a jamais eu sous le soleil un peuple aussi éclairé que celui du nord des l^^lals-ll'nis. 11 en esl plus fort, plus habile, plus capable de se conduire et de supporter la liberté; ce)a est incontestable. Mais sa mor..lité y a-t-elle gagné? je n'en m< pas encore bien sûr. Mais entamer cette question, virait n'en pas finir, el le lem|)S me presse, adieu.

\ M CHAHLKS •••

Philadelphie, 'l'I (Hlolire iH.>l.

Voilà bien longtemps, mon cher Charles, que je drsire vous écrire; mais je suis cnlraîné dans un courani «l'affairés qui, sans m'empôcher de penser a de l)on< amis comme votis, m'ôte le loisir de le leur dire. J«* voudrais bien, pourtant, que ma négligence à répondre ne vous fit pas interrompre la corresjiondance; M)^ lettres me font toujours un grand plaisir; et, en vérilr, vous n'avez pas la même excuse qiuî moi pour ne pa^ écrire.

Je vois par la teneur de votre dernière lettre qir votre esprit était triste, abattu, en proie à mille doutes. Celte disposition mélancolique est sans doute disparue au moment où j'éciis celte lettre. Cependant, je veux vous en parler, parce que je sais que la tournure de vo?» idées vous |K)rte tres-sr)uvent vers cet éîlat pé»nible dr

A Bi. CHARLES ^'*. 8t

l'âme, dont je puis parler d'autant mieux que je l'ai éprouvé bien des fois.

Vous vivez, mon cher ami, si je ne me trompe, dans un monde de chimères : je ne vous en fais pas un crime; j'y ai vécu longtemps moi-même; et en dépit de tous mes efforts je m'y trouve encore ramené bien des fois. Lorsqu'on entre dans la première période de la jeunesse, on aperçoit devant soi la vie entière, comme un ensemble complet de malheurs ou d'infortunes, 'qui peut devenir votre partage. Je crois qu'il n'en est point ainsi; on espère ou on craint trop. Il n'y a presque pas d'hommes qui aient été continuellement malheureux; il n'y en a pas qui soient continuellement heureux. La vie n'est donc ni une excellente ni une très-mauvaise chose, mais, passez-moi l'expression, une chose médiocre participant des deux. Il ne faut ni trop en attendre, ni trop en -craindre, mais tâcher de la voir telle qu'elle est sans dégoût ni enthousiasme, comme un fait inévitable, qu'on n'a pas produit, qu'on ne fera pas cesser, et qu'il s'agit surtout de rendre supportable. Ne croyez pas que je sois arrivé sans de grands combats intérieurs à considérer l'existence sous ce point de vue, ni que je m'y tienne toujours. Comme vous, comme fous les hommes, je sens en dedans de moi une passion ardente qui m'entraîne vers un bonheur sans limite, et me fait considérer l'absence de ce bonheur comme la plus grande infortune... Mais c'est là, soyez-en sûr, une passion folle qu'il faut combattre. Ce sentiment-là n'est point viril et ne saurait rien produire qui le soit. La vie n'est

ni. 0

ni un plui^ir ni um donlcur^ cN!f«t um affaire grâvc (lonl noMH Mimn^îH chnr^im, el dont notn*. devoir eêt (h nom flc^jniltcr le mieux ponnilile. Je von* anoure, mon elicr ami, que lonle» le» toh que je «ni» parvenu à Ten* vi^^ager de celle manière, j'ai jMiiwî une grande force înl/îrieure dan» celle |ien»ée, Jeme»ui» Ironvéplu» de (ranquillilé pour favenir, plu» de courage pour »uppor« 1er hî» jiiîîne», le» ennui», la monolonie, la vulgarit/; du prrî»enl, moin» de'dé»îr» immodér^î» pur quoi que r^?»oi( J'ai »<5nli que jYîlaî» moin» ]mifi. h me décourager et que n'allendant pa» trop, jY^lai» bien plu» facilement ^alî<^fait de la vM'M.

Jl y a enc/ire une. de» cliimftre» de la première jeunie ^^onlre laquelle il (v^l bien inqK>rtant de »e pr^'îmunîr, Ooand j'ai c^mnnenc/î h réflécliir, j'ai cru que le monde Mml plein de v/îril/e» d^îmonlnj^t»; qu'il ne »'agi»»ait que de bien mf^mihr pour le» voir. Mai» lor»que j'ai voubj m^q^plîquer â e/>fi»îdérer le» obje(», je n'ai plu» ap^^rçu qui-^ douliî» im^lrîeable^, h ne puî» vou» exprimer, mou eber Cbarle», dan» quelle borrible »î(ualion w^Med^j^JOufnUi m'a um. (>'e»l le U mp» le plu» malheureux de ma ^îe; je ne pui» me conq>arer qu'à un bonnne qui, »?u»i d'un vertige, croit »enlir le plancher trembler »ou» »c^ ^m et voir remuer le» nmr» qui l'enU^urent; ménm aujourd'hui, e''i*t avec un »en(iment d'horreur que je me rapi^^lle iHUt ép^»pje, h puî» dire qu'alor» j'ai comb^^f^u a^ee le dou(e eorp» h (î/np», et qu'il e»t rare de le faire aver, plu» de dé»e»poir, Kh bien! j'ai fini fiarme t'om^iihmt que. la reehejehede la yéviUt al/içolue, démon*

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